La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 56 sur 60

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La jurée

Chapitre 56

Je n’avais même pas neuf ans et j’ai été droguée. Voilà ce que

j’explique à l’uniforme devant moi, un type à la moustache fatiguée, dont le

bureau croule sous les dossiers.

Sur un rack à côté de lui, une imprimante crachote des pages à n’en plus

finir. Je fais pareil. Un ramassis de pensées, que je ne parviens pas à

organiser. Je parle de mon oncle et de ma tante, de la stupeur dans leurs

yeux quand ils ont vu notre silhouette sur leur palier, du goût du whisky

qu’ils ont servi pour que chacun se remette de ses émotions, de celui du jus

d’orange que j’ai toujours détesté, de Côme qui m’en a versé, de Gilberte

Gagneron qui a tué son chat à coups d’antidépresseurs, de ma mémoire qui

s’est actionnée comme une petite mécanique rouillée, des coupables qu’on a

innocentés, des flashs, des espoirs de se souvenir de tout, soudain, des

souvenirs qui restent flous.

— Reprenez votre souffle, mademoiselle, je vais chercher la

commandante de la brigade de recherche.

À la porte de la gendarmerie de Saint-Brieuc, les deux mains enfoncées

dans les poches, le pied battant le pavé, j’avais pourtant répété. Dans le bon

ordre, cette fois. Juin 1997. Disparition d’Aurore Boulanger. Cousines.

Empoisonnées. Mes jambes faiblissaient, mon cœur s’emballait, ma peau

me grattait. J’ai pensé à Frédéric et Lucile pour la millième fois de la

journée. Moi aussi, je voulais me sentir libérée. Je me suis forcée à pousser

la porte et à entrer.

La commandante, une femme d’une cinquantaine d’années aux lunettes

rondes, des cercles d’acier qui entourent des yeux en amande, me serre la

main. Une poignée ferme qui ne laisse pas de place à l’hésitation. Elle me

conduit jusqu’à une pièce plus grande, au bureau quasiment vide hormis un

stylo et un petit tas de feuilles blanches sur le côté. Elle me propose qu’on

reprenne tout depuis le départ, mais les souvenirs n’ont ni début ni fin.

Au procès, les experts sont longuement revenus sur les effets

secondaires des antidépresseurs, étourdissements, bouche sèche,

somnolence, maux de tête. Ma voix se gonfle d’aigreur. Même pas neuf ans,

bon sang, même pas neuf ans et, avec un simple gobelet de jus d’orange, on

m’a droguée.

— Je ne m’en souvenais plus. C’est en étant jurée dans un procès pour

empoisonnement que ça m’est revenu.

Je simplifie pour ne pas perdre l’attention de la commandante, mais elle

me fait signe de détailler. Tout en continuant de me fixer, elle prend

quelques notes.

— Je n’ai aucune idée de ce qu’il y avait dans nos gobelets, mais

effectivement, depuis, l’odeur de l’orange me dégoûte.

— Je ne suis pas experte, dit-elle, et il faudrait de toute façon que je

retrouve le dossier pour m’y plonger mais, à mon avis, ce n’était pas un

antidépresseur que vous avez ingurgité. Probablement plutôt du GHB, du

Rohypnol ou du Zolpidem. Le genre de drogues qui provoque une amnésie

partielle ou totale des événements.

Alors c’est ça. Ce n’est pas moi qui ai décidé d’oublier, c’est mon corps

qui n’a pas eu le choix.

Quand Georges parlait de disque rayé, il n’avait pas tort. Mon cerveau

était en partie détruit par les molécules chimiques. Il avait beau chercher, je

ne pouvais rien retrouver.

— Ce n’est pas ma faute alors ?

— Bien sûr que non.

Elle soutient mon regard pendant plusieurs secondes pour m’en

convaincre.

— Vous vous souvenez si vous aviez passé des analyses à l’époque ?

— Je ne sais pas, il faudrait que je demande à ma mère. Je peux la faire

venir si vous voulez. Elle m’attend dehors, dans la voiture.

J’ajoute – comme si à mon âge j’avais honte d’être accompagnée –

qu’on est venues ensemble à Trémenc, là où tout s’est déroulé.

— Pas la peine de déranger votre mère. Ce genre de merde reste moins

de douze heures dans le corps, donc à tous les coups on vous a testée trop

tard. J’espère qu’on mettra la main sur le salopard qui vous a fait ça. Vu

l’âge que vous aviez, les dégâts auraient pu être terribles.

Le téléphone de la commandante vibre en continu sur le bureau. Elle

n’en tient pas compte et continue de m’interroger.

— Quand vous fermez les yeux, y a-t-il des odeurs, des bruits, des

sensations qui vous ramènent à ce moment ?

Je prends plusieurs grandes inspirations et essaie de me transporter à

nouveau sur la balançoire. Pas celle de tout à l’heure, qui n’a rien apporté

de nouveau, non, le bout de bois pourri sur lequel j’étais assise en 1997.

Les mains d’Aurore dans mon dos. Les ongles de la femme. Le soleil

qui écrase. Il fait chaud, et on a soif. Les sifflements de l’arbitre de foot. La

porte qui s’ouvre brusquement.

— Madame, on vous attend en salle Isis.

Le gendarme comprend tout de suite qu’il n’aurait pas dû interrompre

sa cheffe.

— Foutez-nous la paix.

Une fois son collègue sorti du bureau, elle bloque la porte, met son

portable sur silencieux et me confie qu’elle ne devrait pas être là, à

m’auditionner, que ce n’est pas son travail, qu’il faudrait plutôt qu’elle

appelle le juge d’instruction chargé de l’affaire, qu’elle l’informe de ma

venue et de mes réminiscences. Mais elle ne veut pas me laisser tomber, pas

après tous les efforts que j’ai faits pour parler.

— Peut-être que ça ne vous est pas suffisamment arrivé, qu’on vous

écoute. Peut-être que c’est pour cette raison que vous êtes venue. Il n’y a

pas qu’Aurore dans votre histoire. Vous avez été victime vous aussi, vous

savez.

Sur le moment, je ne mesure pas la justesse de ces paroles. À quel point

elles touchent la paroi molle de mon cœur et y pénètrent comme des

flèches. Elle a raison, pourtant. Pour pouvoir parler, il faut être écouté. On

ne m’a jamais offert cet espace-là. Mon père a préféré me secouer ; ma

mère, m’enfermer dans le silence. À force, je suis devenue une prof, une

sœur, une amie effacée. Il ne s’agit pas juste d’un produit chimique glissé

dans le verre d’une enfant. C’est tout le système qui m’a abîmée.

Au procès, Gilberte Gagneron est passée de victime à coupable, moi je

fais le chemin inverse. Je ne suis pas responsable de la disparition d’Aurore,

je ne l’ai jamais été. Rien n’était ma faute. Je n’avais même pas neuf ans

quand j’ai été empoisonnée. Je ne pouvais pas lutter. C’est aux adultes de

protéger les enfants.

Dans son bureau, où, chaque fin de journée, la commandante fait le

vide, trie, range, classe, jette avant de claquer la porte, elle m’offre une

place que je ne connaissais pas, la mienne, et cet endroit fait de

considération et de respect me donne une force nouvelle.

 

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