La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 49 sur 60

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La jurée

Chapitre 49

Il est 17 heures passées, l’air est sec, la peau, moite. J’ai beau être

entourée par mes camarades jurés, je me sens seule. Que pensent-ils ? Eux

aussi ont-ils basculé à l’écoute des plaidoiries ? Ou suis-je l’unique jurée à

changer sans cesse d’avis ?

En attendant que M e Lafare soit prêt, les minutes me semblent des

heures. Chacun s’occupe comme il peut. Les verres sur la table. L’odeur de

café et le goût du jus d’orange. Des flashs. Je les repousse. La balançoire,

d’avant en arrière. Le rire d’Aurore. On attend. J’essaie de me concentrer.

L’huissier vient annoncer à la présidente que Me Lafare est prêt, que

l’audience peut reprendre. La juge s’enquiert de notre état, nous encourage

à sa manière et, comme des moutons qui doivent faire face aux loups, nous

y retournons. J’obéis, je suis le troupeau, le cerveau sur pause, les nerfs à

vif. Des flashs.

L’avocat de Frédéric Gagneron nous prévient. Nous n’aurons pas toutes

les réponses. La barbe taillée de près, le ventre en avant, il insiste :

— Je vous ai vus prendre des notes, vous interroger, vous taire, vous

impliquer. Je dois dire que vous avez été admirables, mesdames et

messieurs les jurés. Pourtant, à l’heure où vous allez devoir rendre votre

décision d’une seule et même voix, vous resterez frustrés, aux prises avec

des questions sans réponse. Ne cherchez pas à combler ce vide par de

l’affect, des suppositions, votre imaginaire. Au contraire, acceptez-le.

Me Lafare dresse le portrait de Gilberte Gagneron, une femme perverse

jusque dans ses canulars scatophiles à ses voisins, et celui de Frédéric, un

petit garçon aveuglé par l’amour qu’il portait à sa grand-tante et qui, devenu

grand, n’a pas su prendre ses distances à temps.

— Mais ce que vous ne savez pas, vous qui n’êtes pas habitués aux

tribunaux, aux drames quotidiens qui s’y déroulent, c’est qu’il n’y a pas de

crime passionnel. Ce que vous lisez dans les journaux est faux. Les gros

titres qui laissent à penser qu’un homme aurait tué sa femme par jalousie ou

par passion vous mentent. Je le répète, il n’y a pas de crime passionnel. On

ne tue pas par amour. On ne tue pas non plus sa grand-tante par épuisement,

pour protéger sa propre compagne. C’est le besoin de domination, de

contrôle, de pouvoir qui conduit à l’acte criminel. Et dans l’affaire qui nous

occupe ce besoin-là n’est pas du côté de Frédéric Gagneron.

L’avocat avance jusqu’à se tenir au plus près de nous. Il en est presque à

nous toucher du doigt lorsqu’il affirme qu’on ne peut pas savoir ce qui s’est

passé. De quelles perversions Gilberte Gagneron a fait preuve pour finir

morte, dans son salon. Auprès de qui. Quelles autres victimes elle a faites.

— Tout à l’heure, Frédéric a fait montre d’un courage remarquable en

nous confiant la complexité de sa relation à Mme Gagneron. Mme Moulin,

à son tour, nous a révélé les coulisses de l’enfance de mon client auprès de

sa grand-tante toxique. S’il vous plaît, ne leur faites pas regretter de nous

avoir livré cette intimité. Parce que, oui, alors que Frédéric aurait pu

continuer de se taire, il a pris le risque d’être incompris, qu’on transforme

ses confessions en pugilat. Mais, s’il avait tué Mme Gagneron, ne croyez-

vous pas qu’il nous l’aurait avoué ? À quoi bon mentir quand le plus lourd

des secrets est révélé ?

« Mon client n’a plus rien à perdre. Tout le monde sait à présent à quel

point il était subordonné à Mme Gagneron et ce qu’elle lui faisait subir.

Mais rappelez-vous ses mots au début du procès, son admiration, sa

vénération pour celle qui lui avait fait découvrir la grande vie à Paris.

Frédéric n’a pas réussi à s’en défaire, il lui est resté attaché jusqu’au bout.

Jamais il n’aurait pu agir contre elle.

La voix baisse, devient plus grave. On sent la plaidoirie toucher à sa fin.

C’est comme une flamme qui perdrait en intensité, mais qui, à l’heure de

s’éteindre, se raviverait une dernière fois.

— C’est une idée fausse de croire qu’il faut un coupable pour rendre

justice, achève M e Lafare. Acceptez de ne condamner personne.

Condamner, cela ne rendra pas la vie à Gilberte Gagneron. Cela ne

changera rien à l’histoire. La certitude est la seule ligne de conduite tenable

pour envoyer quelqu’un en prison. Je le répète, si vous avez le moindre

doute, acquittez Frédéric Gagneron. On ne tue pas par amour. On ne

condamne pas non plus sur un doute.

 

Après cette longue tirade, la présidente laisse la parole une dernière fois

aux accusés. C’est à eux de clore le spectacle. Chacun son tour, ils se

lèvent, les jambes tremblantes, le regard épuisé.

— Je n’ai rien à ajouter, prononce Frédéric.

— Moi non plus, continue Lucile, quelques secondes plus tard, lorsque

son ex-compagnon s’est rassis.

Sans doute ont-ils tous deux compris qu’ils ne pourront pas se défendre

davantage. Tout a été dit.

La juge lève la séance. La prochaine fois que la sonnerie retentira, elle

aura la lourde charge d’annoncer le verdict.

Je pense à Aurore, à ma toute petite Aurore disparue, et je baisse les

yeux en franchissant la porte. Bien sûr que personne ne meurt d’amour,

mais peut-être par manque d’amour, de vigilance, de souvenirs

suffisamment précis.

 

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