La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 17 sur 60

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La jurée

Chapitre 17

Le ciel commence à s’assombrir derrière les hautes fenêtres de la salle

d’audience. Les rangs du public se sont vidés. Même les amies de la mère

de Lucile sont parties. Pas étonnant compte tenu des témoignages de

l’après-midi, tous creux. Un pompier en intervention le jour des faits a

décrit l’état de détresse de Lucile, son incapacité à entrer dans la pièce où se

trouvait le corps de Gilberte. Un policier a attesté d’une vague odeur de

peinture dans l’appartement, corroborant ainsi une infime partie du

témoignage de Frédéric. Et c’est tout. Pas de preuves. Rien qui me fasse

basculer.

Je me tiens sur une crête. D’un côté, l’envie de croire à l’image que je

me suis dessinée de Frédéric et Lucile, même si elle pâlit d’heure en heure.

De l’autre, les arguments de Blanchet, le déroulé du dimanche présenté par

les accusés, auquel je ne parviens pas à adhérer, l’apathie de Lucile face à la

présidente.

Je ne suis pas la seule à douter. Lors d’une pause, tout à l’heure, Marie-

Véronique a craqué. Malgré le détachement dont elle semblait faire preuve

jusque-là, elle s’est mise à suffoquer. Autour d’elle, notre désarroi. Même

Marjolaine en est restée bouche bée.

La présidente Caillebotte s’est installée à côté de Marie-Véronique et lui

a demandé ce qui se passait. La jurée a balbutié que c’était cette jeunesse,

cette jeunesse gâchée, trente ans à peine, « qu’est-ce qu’ils vont faire

demain ? Qu’ils soient condamnés ou non, leur vie est foutue », et les

larmes lui sont montées à nouveau aux yeux.

— Les procès font souvent cet effet aux jurés, a répondu la présidente.

Ils remuent des valeurs, des principes, d’autres histoires. Nous sommes là

pour vous soutenir. Le système judiciaire est méconnu, il peut faire peur. Je

comprends vos craintes, vous savez.

Marie-Véronique a refusé le mouchoir que la juge lui tendait, elle en a

sorti un brodé de sa poche, a secoué la tête.

— Il y aurait encore la peine de mort, ce serait un autre cas de

conscience. Là, bien sûr, s’ils l’ont tuée, ils doivent rester derrière les

barreaux. Ils doivent payer pour la vie qu’ils ont prise. Mais si jamais il y a

erreur, si la police s’est trompée, que se passera-t-il ?

La présidente n’avait pas de réponse toute faite à cette question. Elle lui

a simplement demandé de la patience. Elle nous en a demandé à tous.

— Vous allez voir, vous allez vous forger une conviction. C’est l’entre-

deux qui est difficile.

J’ai essayé de croire que ça allait s’arranger. Du sommet de ma crête,

entre les deux falaises, l’innocence ou la culpabilité, la chute me semblait

trop violente.

 

Pour terminer la journée, la présidente demande la diffusion de l’appel

passé par Frédéric aux services de secours.

Dès la première sonnerie, nous sommes projetés en arrière. Les haut-

parleurs de la salle d’audience grésillent. Le volume est au maximum. Nous

ne savons plus où poser notre regard. Je me concentre sur ce policier, raide

comme la mort, qui garde la porte à l’autre bout de la salle.

Deuxième sonnerie. Soudain, la voix de Frédéric, à peine transformée

par le téléphone, aussi calme qu’un premier jour d’été :

— J’appelle pour ma grand-tante. Elle ne bouge plus.

— Est-ce qu’elle est consciente ? demande l’opératrice, une jeune

femme à la voix haut perchée. Est-ce qu’elle vous répond si vous lui

parlez ?

— Non. Elle répond à rien.

— Est-ce que vous savez si elle respire, monsieur ?

— Pas de souffle. Et j’entends pas son cœur.

Il hésite puis ajoute, plus près du combiné :

— Il y a des médicaments sur la table. Des antidépresseurs.

— Est-ce qu’elle pourrait avoir pris ces médicaments, monsieur ?

— Oui.

— Pouvez-vous m’indiquer l’adresse à laquelle vous vous trouvez ?

Ainsi que les nom, prénom et âge de votre grand-tante.

Il donne toutes les informations demandées, dans l’ordre, bien comme il

faut, toujours avec ce ton de mec qui veut juste se débarrasser.

— Ne bougez pas, monsieur, les secours vont arriver.

— Franchement, vous savez, elle est morte, j’en suis sûr. C’est un

suicide.

Enfin un peu d’émotion dans sa voix ? Non.

— Votre grand-tante n’allait pas bien ? Vous lui connaissiez des pensées

suicidaires ?

— Oui. Peut-être. Enfin, je sais pas. Mais elle est vieille. Évitez les

sirènes et la police. Ça va inquiéter tout le quartier pour rien.

Pour rien.

Vers la fin de l’appel, ni l’opératrice ni Frédéric ne parlent plus, il est

simplement placé en attente. On entend sa respiration régulière.

L’accusé, sur son banc, ressemble à un pendu. Il a tissé lui-même la

corde qui le condamne.

 

Dans la salle de pause, alors que je rassemble mes affaires à la va-vite,

les langues se délient. Jusque-là, et en attendant les délibérations, une sorte

de devoir de réserve empêchait chacun d’exprimer son avis. À présent, c’est

le déchaînement.

Côme me retient :

— C’est important que tu entendes les réactions des autres, me glisse-t-

il avec douceur.

Je me sens bouillir. Un immense sentiment de trahison. Frédéric ment.

Et je n’ai aucune envie d’en parler ni d’écouter les autres déblatérer. C’est

un mur qui s’effrite et qui emporte tout avec lui. J’enfile ma veste.

Comment a-t-il pu se montrer aussi froid devant le cadavre de sa grand-

tante ? Quel monstre faut-il être pour ne pas paniquer une seconde ?

Alors que je m’apprête à franchir la porte, la juge Caillebotte

m’interpelle :

— Vous voulez bien rester encore quelques instants ?

Bien sûr, Marjolaine a besoin de la ramener. Elle affirme qu’elle s’en

doutait, que ça se voyait que Frédéric cachait quelque chose, elle subodore

même une double personnalité.

Comme sonnée, Marie-Véronique hoche la tête. Une double

personnalité, pourquoi pas. Elle ajoute :

— Quand je pense que Gilberte Gagneron était morte depuis la veille et

que les deux autres vivaient tranquillement dans l’appartement d’à côté…

La juge Caillebotte, une énième tasse à la main, tente d’apaiser les

esprits. Pas de conclusion prématurée. Il peut y avoir différentes

explications à l’attitude de Frédéric pendant cet appel.

— Je ne sais pas si vous êtes familiers du terme dissociation. C’est un

phénomène qui apparaît souvent chez les victimes de drames

particulièrement violents.

Un mécanisme de sauvegarde du cerveau pour survivre à un stress

extrême. Parce que la violence subie est insupportable, les fonctions

mentales supérieures se paralysent, donnant lieu à un état de sidération

totale et rendant incontrôlable la réponse émotionnelle. Je ne vous dis pas

que c’est ce qui est arrivé à M. Gagneron. Mais c’est une possibilité.

— Pour moi, ça n’excuse rien, réplique Jean-Luc. On aurait dit un robot

au téléphone.

Les autres se taisent, et moi je me tiens toujours devant la porte, mon

sac sur l’épaule.

Le silence occupe toute la salle, fait froncer les sourcils et passer d’un

pied sur l’autre. Hervé finit par le rompre :

— Le vrai stress, Frédéric a dû l’avoir la veille, quand il a étranglé

Gilberte. Bon Dieu, il l’a bien mérité, son séjour en prison !

 

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