La jurée
Chapitre 41
Lorsque je rentre chez moi à la nuit tombée, Maxine m’explique que
Georges s’est rendu à l’épicerie du coin en espérant pouvoir y acheter une
bouteille de Suze. Moi qui pensais qu’il était parti depuis longtemps, je n’en
reviens pas.
Devant ma tête ahurie, ma sœur se justifie comme elle peut. Elle a
autorisé Georges à m’attendre au cas où j’aurais encore besoin de me
confronter à lui. Je réponds que non, c’est fini, je ne veux plus le voir chez
moi.
Elle me sert une grande tasse d’infusion pomme-cannelle, me propose
de grignoter quelque chose, pas du gratin, il est carbonisé au fond de la
poubelle, mais du chocolat, peut-être. Je décline. Ventre écrasé. Pas faim.
Georges ne m’a même pas demandé pardon.
Dans son grand sweat à capuche, les mains dépassant à peine des
manches, Maxine ne tient pas en place. Évitant mon regard, elle cherche
une porte de sortie. Il faut fermer les volets, allumer des bougies, éteindre la
bouilloire qui siffle dans la cuisine. Je lui demande de s’asseoir un instant.
Elle obéit et s’affale sur le canapé, les pieds en l’air pour se détendre. J’ai
l’habitude de cette fausse décontraction, elle ne m’arrête plus.
— Max, pourquoi tu ne m’as jamais rien dit ?
Elle grommelle une phrase que je comprends mal. Ça ne suffit pas. Pour
une fois, je suis prête à lui rentrer dedans pour avoir une vraie explication.
— Faire venir Georges pour qu’il crache le morceau à ta place, c’était
franchement abuser.
— Toi et moi, on ne parlait pas d’Aurore. Avant notre discussion d’hier,
je ne savais pas que tu pensais encore autant à elle. J’avais l’impression que
tu étais passée à autre chose.
J’attrape un coussin et je le serre le plus fort possible contre ma poitrine
pour calmer mes nerfs.
— La question, ce n’est pas ce que je ressentais mais comment tu as pu
faire semblant toutes ces années.
— Maman m’avait convaincue qu’on te mentait pour ton bien. Et puis
je n’avais pas grand-chose à faire : juste me taire si le sujet était évoqué.
J’étais persuadée qu’un jour tu reprendrais tes esprits ou que, au contraire,
cette histoire disparaîtrait à jamais. En fait, jusqu’à hier soir, je pensais que c’était le cas. Que c’était derrière nous. Mais avec cette Marjolaine, et tout
ce que le procès a réveillé en toi, j’ai flippé. C’est pour ça que j’ai décidé
d’appeler papa.
— T’étais encore en contact avec lui ?
— Non, je ne lui avais pas parlé depuis des années.
— Pourquoi ne pas avoir téléphoné à maman ? Ça aurait été moins
violent.
— C’est sa photo à lui que tu m’as montrée.
Je lui accorde le bénéfice de la logique. Elle pose les pieds sur
l’accoudoir, en attendant que j’épuise ma rancœur. Sur le bout de ma
langue, encore un peu de venin.
— J’ai du mal à comprendre quel intérêt il y avait pour toi à faire
semblant. Faut être sacrément tordue.
— Pour pas que tu souffres. Maman m’avait raconté que, quand t’étais
petite, elle avait peur que tu deviennes folle avec toute cette histoire. Alors
j’ai joué le jeu. Et tu veux que je te dise un truc ? Je ne regrette pas.
Ses yeux noirs. Son assurance. J’avale une gorgée de mon infusion
tiède, j’essaie de reprendre mes esprits.
— T’as toujours cru que t’étais la grande sœur qui prenait soin de moi.
Mais ça marchait dans les deux sens. Moi aussi, dans l’ombre, je veillais sur
toi.
Peu à peu m’apparaissent les conséquences de la disparition d’Aurore et
de tout ce qui s’est ensuivi. Les faux-semblants. Le silence plus lourd qu’un
discours d’enterrement. Notre identité artificielle, reconstruite. Les sœurs
Boulanger et leur mémoire détraquée. Notre manière de repousser les
conversations importantes, de douter de tout, tout le temps, même entre
nous. Si j’avais su la vérité plus tôt, Max et moi aurions pu remplir nos
failles ensemble, nous regarder en face plutôt que de nous tourner autour.
On a perdu tellement de temps.
Dès que Georges entre dans le salon, portant sa Suze par le goulot, je lui
demande de s’en aller. Même s’il a la décence de ne pas réclamer un
épilogue réconfortant, je sens sa déception. Il aurait aimé d’autres
retrouvailles, plus joyeuses, mais ça m’importe peu. Comme disait ma mère
au téléphone : « On ne va quand même pas plaindre Georges de nous avoir
abandonnées. »
Il hésite à ranger sa bouteille dans son sac et finit par la glisser dans la
porte du réfrigérateur. Sous ses manches, j’aperçois les mêmes plaques
d’eczéma que moi. Je ne relève pas. Tout ce que je veux, c’est qu’il accélère
le mouvement. Je ne supporte plus de le voir errer chez moi.
Tout en enfilant son manteau, il veut nous faire jurer qu’on viendra lui
rendre visite à Trémenc. Maxine est la première à réagir.
— C’est bien sympa comme idée mais, toi, pourquoi tu ne nous as pas
appelées après l’enterrement de mamie ?
Elle se souvient, elle aussi. Georges, lui, est pris au dépourvu. Il arrête
de boutonner sa veste et met quelques instants à retrouver la chronologie.
— Deux semaines après les funérailles, les enquêteurs ont prévenu
votre oncle qu’ils avaient une nouvelle piste. Une photo retrouvée sur les
réseaux pédophiles qui ressemblait étrangement à Aurore. Ils l’ont montrée
à Jean, et ça l’a rendu fou de rage. Il a imaginé les pires scénarios pour sa
fille.
— C’était elle ?
— Non.
— Et donc ? Pourquoi tu n’as pas appelé ?
Maxine ne lâchera rien. Au milieu de toute cette souffrance, il y a au
moins ça. La conscience qu’elle est là pour moi.
— Cette fausse piste nous a pris beaucoup d’énergie. Et, une fois le
doute levé, il a fallu remettre sur pied votre oncle et votre tante. Et me
retaper, moi aussi.
— On a eu l’impression de te perdre une seconde fois. C’était
dégueulasse de nous faire ça. T’avais promis !
Devant la mine furieuse de Max, Georges ne sait pas comment réagir. Il
tente de lui caresser les cheveux, comme quand elle était petite, et Maxine
se dégage. On sent qu’il cherche à gagner du temps, à retrouver un lien,
même misérable, même trop tard.
La main sur la poignée de la porte, il nous assure que, si nous venions
jusqu’à Trémenc, notre oncle et notre tante seraient ravis de voir les belles
jeunes femmes que nous sommes devenues. Il ne se rend pas compte du
choc que ce serait.
Il nous examine de la tête aux pieds et ajoute :
— Je suis fier de vous.
Malgré le léger éraillement dans sa voix, le trouble dans ses yeux, ses
mots ne provoquent rien en moi. Pas d’émotion.
J’ouvre la porte en grand pour lui montrer le chemin.
— Anna, si jamais avec tout ça tu as des souvenirs qui te reviennent, tu
me fais signe, hein.
Je sens Maxine tressaillir à côté de moi. La naïveté ne frappe pas
toujours au même endroit. J’ai vite compris que Georges n’avait pas cessé
sa quête. Il aurait suffi que je lui parle de Thierry Lambert pour qu’il
s’égare à nouveau, qu’il appelle notre oncle, rameute les gendarmes, relance
la machine, et ça n’aurait servi à rien. Aurore ne reviendra pas.
Au moment où la porte se ferme sur la haute silhouette, les cheveux
blancs, le dos voûté, Maxine et moi ressentons la même vague de
soulagement.
Georges aura passé sa vie à tenter de réparer quelques minutes
d’inattention. Et à rater toutes les suivantes.
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