La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 41 sur 60

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La jurée

Chapitre 41

Lorsque je rentre chez moi à la nuit tombée, Maxine m’explique que

Georges s’est rendu à l’épicerie du coin en espérant pouvoir y acheter une

bouteille de Suze. Moi qui pensais qu’il était parti depuis longtemps, je n’en

reviens pas.

Devant ma tête ahurie, ma sœur se justifie comme elle peut. Elle a

autorisé Georges à m’attendre au cas où j’aurais encore besoin de me

confronter à lui. Je réponds que non, c’est fini, je ne veux plus le voir chez

moi.

Elle me sert une grande tasse d’infusion pomme-cannelle, me propose

de grignoter quelque chose, pas du gratin, il est carbonisé au fond de la

poubelle, mais du chocolat, peut-être. Je décline. Ventre écrasé. Pas faim.

Georges ne m’a même pas demandé pardon.

Dans son grand sweat à capuche, les mains dépassant à peine des

manches, Maxine ne tient pas en place. Évitant mon regard, elle cherche

une porte de sortie. Il faut fermer les volets, allumer des bougies, éteindre la

bouilloire qui siffle dans la cuisine. Je lui demande de s’asseoir un instant.

Elle obéit et s’affale sur le canapé, les pieds en l’air pour se détendre. J’ai

l’habitude de cette fausse décontraction, elle ne m’arrête plus.

— Max, pourquoi tu ne m’as jamais rien dit ?

Elle grommelle une phrase que je comprends mal. Ça ne suffit pas. Pour

une fois, je suis prête à lui rentrer dedans pour avoir une vraie explication.

— Faire venir Georges pour qu’il crache le morceau à ta place, c’était

franchement abuser.

— Toi et moi, on ne parlait pas d’Aurore. Avant notre discussion d’hier,

je ne savais pas que tu pensais encore autant à elle. J’avais l’impression que

tu étais passée à autre chose.

J’attrape un coussin et je le serre le plus fort possible contre ma poitrine

pour calmer mes nerfs.

— La question, ce n’est pas ce que je ressentais mais comment tu as pu

faire semblant toutes ces années.

— Maman m’avait convaincue qu’on te mentait pour ton bien. Et puis

je n’avais pas grand-chose à faire : juste me taire si le sujet était évoqué.

J’étais persuadée qu’un jour tu reprendrais tes esprits ou que, au contraire,

cette histoire disparaîtrait à jamais. En fait, jusqu’à hier soir, je pensais que c’était le cas. Que c’était derrière nous. Mais avec cette Marjolaine, et tout

ce que le procès a réveillé en toi, j’ai flippé. C’est pour ça que j’ai décidé

d’appeler papa.

— T’étais encore en contact avec lui ?

— Non, je ne lui avais pas parlé depuis des années.

— Pourquoi ne pas avoir téléphoné à maman ? Ça aurait été moins

violent.

— C’est sa photo à lui que tu m’as montrée.

Je lui accorde le bénéfice de la logique. Elle pose les pieds sur

l’accoudoir, en attendant que j’épuise ma rancœur. Sur le bout de ma

langue, encore un peu de venin.

— J’ai du mal à comprendre quel intérêt il y avait pour toi à faire

semblant. Faut être sacrément tordue.

— Pour pas que tu souffres. Maman m’avait raconté que, quand t’étais

petite, elle avait peur que tu deviennes folle avec toute cette histoire. Alors

j’ai joué le jeu. Et tu veux que je te dise un truc ? Je ne regrette pas.

Ses yeux noirs. Son assurance. J’avale une gorgée de mon infusion

tiède, j’essaie de reprendre mes esprits.

— T’as toujours cru que t’étais la grande sœur qui prenait soin de moi.

Mais ça marchait dans les deux sens. Moi aussi, dans l’ombre, je veillais sur

toi.

Peu à peu m’apparaissent les conséquences de la disparition d’Aurore et

de tout ce qui s’est ensuivi. Les faux-semblants. Le silence plus lourd qu’un

discours d’enterrement. Notre identité artificielle, reconstruite. Les sœurs

Boulanger et leur mémoire détraquée. Notre manière de repousser les

conversations importantes, de douter de tout, tout le temps, même entre

nous. Si j’avais su la vérité plus tôt, Max et moi aurions pu remplir nos

failles ensemble, nous regarder en face plutôt que de nous tourner autour.

On a perdu tellement de temps.

 

Dès que Georges entre dans le salon, portant sa Suze par le goulot, je lui

demande de s’en aller. Même s’il a la décence de ne pas réclamer un

épilogue réconfortant, je sens sa déception. Il aurait aimé d’autres

retrouvailles, plus joyeuses, mais ça m’importe peu. Comme disait ma mère

au téléphone : « On ne va quand même pas plaindre Georges de nous avoir

abandonnées. »

Il hésite à ranger sa bouteille dans son sac et finit par la glisser dans la

porte du réfrigérateur. Sous ses manches, j’aperçois les mêmes plaques

d’eczéma que moi. Je ne relève pas. Tout ce que je veux, c’est qu’il accélère

le mouvement. Je ne supporte plus de le voir errer chez moi.

Tout en enfilant son manteau, il veut nous faire jurer qu’on viendra lui

rendre visite à Trémenc. Maxine est la première à réagir.

— C’est bien sympa comme idée mais, toi, pourquoi tu ne nous as pas

appelées après l’enterrement de mamie ?

Elle se souvient, elle aussi. Georges, lui, est pris au dépourvu. Il arrête

de boutonner sa veste et met quelques instants à retrouver la chronologie.

— Deux semaines après les funérailles, les enquêteurs ont prévenu

votre oncle qu’ils avaient une nouvelle piste. Une photo retrouvée sur les

réseaux pédophiles qui ressemblait étrangement à Aurore. Ils l’ont montrée

à Jean, et ça l’a rendu fou de rage. Il a imaginé les pires scénarios pour sa

fille.

— C’était elle ?

— Non.

— Et donc ? Pourquoi tu n’as pas appelé ?

Maxine ne lâchera rien. Au milieu de toute cette souffrance, il y a au

moins ça. La conscience qu’elle est là pour moi.

— Cette fausse piste nous a pris beaucoup d’énergie. Et, une fois le

doute levé, il a fallu remettre sur pied votre oncle et votre tante. Et me

retaper, moi aussi.

— On a eu l’impression de te perdre une seconde fois. C’était

dégueulasse de nous faire ça. T’avais promis !

Devant la mine furieuse de Max, Georges ne sait pas comment réagir. Il

tente de lui caresser les cheveux, comme quand elle était petite, et Maxine

se dégage. On sent qu’il cherche à gagner du temps, à retrouver un lien,

même misérable, même trop tard.

La main sur la poignée de la porte, il nous assure que, si nous venions

jusqu’à Trémenc, notre oncle et notre tante seraient ravis de voir les belles

jeunes femmes que nous sommes devenues. Il ne se rend pas compte du

choc que ce serait.

Il nous examine de la tête aux pieds et ajoute :

— Je suis fier de vous.

Malgré le léger éraillement dans sa voix, le trouble dans ses yeux, ses

mots ne provoquent rien en moi. Pas d’émotion.

J’ouvre la porte en grand pour lui montrer le chemin.

— Anna, si jamais avec tout ça tu as des souvenirs qui te reviennent, tu

me fais signe, hein.

Je sens Maxine tressaillir à côté de moi. La naïveté ne frappe pas

toujours au même endroit. J’ai vite compris que Georges n’avait pas cessé

sa quête. Il aurait suffi que je lui parle de Thierry Lambert pour qu’il

s’égare à nouveau, qu’il appelle notre oncle, rameute les gendarmes, relance

la machine, et ça n’aurait servi à rien. Aurore ne reviendra pas.

Au moment où la porte se ferme sur la haute silhouette, les cheveux

blancs, le dos voûté, Maxine et moi ressentons la même vague de

soulagement.

Georges aura passé sa vie à tenter de réparer quelques minutes

d’inattention. Et à rater toutes les suivantes.

 

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