La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 18 sur 60

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La jurée

Chapitre 18

On entendait parler du costume de flamant rose d’Aurore depuis des

mois. Du costume, de la chorégraphie, de la copine qui s’était cassé la

jambe et qui ne pourrait pas danser, du chignon qui lui tirait les sourcils, de

l’arabesque qu’elle exécutait à la perfection et de la palette de maquillage

argenté que tata Céline avait dû acheter dans un magasin spécialisé.

Le premier gala de danse de ma cousine était un événement familial de

la plus haute importance. Même notre grand-mère, qui sortait rarement de

chez elle, avait prévu de faire le déplacement.

Le dimanche midi qui précédait, Aurore ne tenait déjà plus en place.

Entrechats, pas de bourrée, pirouettes au milieu du salon. Moi qui n’avais

jamais fait de danse, qui n’étais bonne qu’à grimper aux arbres et à lire des

livres, j’admirais sa grâce, sa nuque bien droite, sa souplesse. Mon oncle

Jean allait jusqu’à la comparer aux petits rats de l’Opéra de Paris et notre

grand-mère était prête à laisser brûler le gigot pour que sa petite-fille

virevolte encore quelques minutes au milieu de nous tous.

Dans un coin de la pièce, accroupie derrière un fauteuil à franges, Max

faisait la tête. Elle avait faim, elle avait soif, elle en avait marre de toute

cette histoire de gala. Elle aurait préféré jouer tranquillement à la maison.

Ne pas perdre le premier rôle, comme tous les dimanches, à cause d’Aurore.

Ce jour-là, il pleuvait à grosses gouttes, alors, après le repas, on n’a pas

pu sortir les vélos, les trottinettes et les patins pour rouler dehors. À la

place, pendant que les adultes buvaient un fond d’eau-de-vie et jouaient à la

belote, on s’est réfugiées à l’étage, on a sorti les robes à frous-frous de

l’armoire de notre grand-mère et on les a essayées une par une. La chambre

s’est transformée en salle de bal pour princesses de province. Un vieux

serre-tête en velours en guise de diadème. En apparence, Maxine avait

retrouvé sa bonne humeur. « Regardez, regardez ! » passait-elle son temps à

dire, les pieds enfoncés dans les escarpins de notre grand-mère. Au bout de

trois pas, elle se cassait la figure. C’était un moment joyeux. Le dernier

toutes les trois.

 

Lorsqu’il a fallu rentrer chez nous, j’ai dévalé seule l’escalier. Je me

pressais en espérant qu’on aurait le temps de regarder un dessin animé

avant que ce soit déjà l’heure du coucher.

— Aurore, Max, on y va ! a crié ma mère.

Le serre-tête encore coincé dans les cheveux, ma sœur est apparue en

haut des marches.

— Bon, Aurore, tu descends ou on va finir par se fâcher !

Tata Céline est montée en tapant fort des pieds sur les marches. Mais

Aurore n’était nulle part, ni sous le lit, ni derrière les rideaux, ni dans

l’armoire. Il a fallu que ma tante arrête de s’agiter pour entendre le mince

filet de voix de sa fille traverser le couloir.

— Je suis là.

Tata Céline a essayé d’entrer dans la salle de bains. Elle était fermée à

clé.

— Aurore, c’est pas drôle, on perd patience, ouvre immédiatement !

— Je… J’ai pas la clé.

En bas, notre veste sur les épaules, nous attendions que la situation se

règle pour partir avec nos parents quand Max a dit :

— C’est moi.

Ma mère, mon oncle, ma grand-mère se sont retournés d’un coup vers

elle.

— C’est moi qu’a fermé la salle de bains.

Et là, le ton est monté.

— Ça va pas la tête ! Maxine Boulanger, tu nous donnes la clé tout de

suite !

Max a eu un petit sourire, comme si elle était fière de sa bêtise, fière

d’avoir récupéré l’attention, fière de contrôler les adultes qui contrôlent tout

le temps les enfants. Dans une petite moue particulièrement horripilante,

elle a répondu :

— Je l’ai pas. Je l’ai cachée.

S’est ensuivie une crise qui a duré des heures. Tonton Jean, furieux, a

attrapé ma sœur pour la secouer, je me suis recroquevillée, papa a ordonné à

son frère de se calmer, maman a essayé de raisonner Max, notre grand-mère

s’est mise à fouiller tous les tiroirs de la maison pour trouver un double, ma

tante s’est postée de l’autre côté de la porte pour rassurer Aurore.

— On va trouver une solution, ma chérie, ne t’en fais pas.

— Ça va, maman, j’attends.

Les bras croisés, Maxine refusait toujours de dire où elle avait planqué

la clé. Mes parents passaient par tous les états pour tenter de la faire changer d’avis. Même moi, j’essayais de la convaincre. Je chuchotais pour

que les adultes ne m’entendent pas.

— Allez, Max, c’est plus drôle, il fait nuit, y a école demain, faut qu’on

rentre à la maison. Si tu me montres la cachette, je dis que c’est ma faute.

Mais Max était aussi têtue que le reste de la famille. La pression ne

suffisait pas à la faire craquer. Excédé, mon père l’a menacée de la priver du

gala de danse d’Aurore.

— Je compte jusqu’à dix. Si à dix tu ne nous as pas dit où se trouve la

clé, je te jure que tu ne mettras pas un orteil à ce spectacle. Tu resteras

enfermée toute seule dans ta chambre pendant qu’on s’amusera tous

ensemble.

Les yeux rivés au sol, Maxine n’a pas bougé d’une semelle. De toute

façon, le gala, elle s’en fichait.

— Réfléchis bien, ce serait vraiment dommage de rater ça, et je t’assure

que je ne reviendrai pas en arrière…

Ma grand-mère a déniché un double au fond d’un tiroir de la cuisine. La

vraie clé n’a jamais été retrouvée.

 

Le samedi 14 juin 1997, au troisième rang de la salle Vivaldi du palais

des Arts, pleine à craquer, un siège est resté vide. Sur le moment, ça n’a pas

traumatisé ma sœur. Une voisine était venue la garder pendant qu’on sortait

tous ensemble. Même punie, Max nous faisait des grands au revoir par la

fenêtre.

Sans doute plus tard a-t-elle regretté d’avoir raté notre dernier vrai

moment en famille, le clou du spectacle, mais je ne sais pas, en fait, peut-

être pas, on n’en a jamais parlé. Les mots se sont perdus comme la clé.

Comme chaque année, un professionnel avait été mandaté pour

immortaliser la représentation. La nuée de petits flamants roses au milieu de

la scène. Les chignons piqués d’épingles noires. Les grosses ampoules

jaunes au-dessus des miroirs dans les coulisses.

Le lendemain, Aurore disparaissait.

La prof de danse n’a pas osé proposer les tirages à mon oncle et à ma

tante. Elle leur a juste déposé dans la boîte aux lettres un message de

soutien, en attendant de pouvoir leur présenter ses condoléances, le jour où

la petite serait retrouvée – forcément morte, c’est ce que tout le monde se

disait.

J’imagine que pour les familles des autres élèves aussi il était

douloureux de regarder les photos du gala accrochées au mur d’entrée de la

salle de danse, à côté des petites annonces de ballerines à revendre et de la

fiche d’horaires des cours, mais elles avaient encore une chance d’oublier,

pas nous.

 

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