La jurée
Chapitre 18
On entendait parler du costume de flamant rose d’Aurore depuis des
mois. Du costume, de la chorégraphie, de la copine qui s’était cassé la
jambe et qui ne pourrait pas danser, du chignon qui lui tirait les sourcils, de
l’arabesque qu’elle exécutait à la perfection et de la palette de maquillage
argenté que tata Céline avait dû acheter dans un magasin spécialisé.
Le premier gala de danse de ma cousine était un événement familial de
la plus haute importance. Même notre grand-mère, qui sortait rarement de
chez elle, avait prévu de faire le déplacement.
Le dimanche midi qui précédait, Aurore ne tenait déjà plus en place.
Entrechats, pas de bourrée, pirouettes au milieu du salon. Moi qui n’avais
jamais fait de danse, qui n’étais bonne qu’à grimper aux arbres et à lire des
livres, j’admirais sa grâce, sa nuque bien droite, sa souplesse. Mon oncle
Jean allait jusqu’à la comparer aux petits rats de l’Opéra de Paris et notre
grand-mère était prête à laisser brûler le gigot pour que sa petite-fille
virevolte encore quelques minutes au milieu de nous tous.
Dans un coin de la pièce, accroupie derrière un fauteuil à franges, Max
faisait la tête. Elle avait faim, elle avait soif, elle en avait marre de toute
cette histoire de gala. Elle aurait préféré jouer tranquillement à la maison.
Ne pas perdre le premier rôle, comme tous les dimanches, à cause d’Aurore.
Ce jour-là, il pleuvait à grosses gouttes, alors, après le repas, on n’a pas
pu sortir les vélos, les trottinettes et les patins pour rouler dehors. À la
place, pendant que les adultes buvaient un fond d’eau-de-vie et jouaient à la
belote, on s’est réfugiées à l’étage, on a sorti les robes à frous-frous de
l’armoire de notre grand-mère et on les a essayées une par une. La chambre
s’est transformée en salle de bal pour princesses de province. Un vieux
serre-tête en velours en guise de diadème. En apparence, Maxine avait
retrouvé sa bonne humeur. « Regardez, regardez ! » passait-elle son temps à
dire, les pieds enfoncés dans les escarpins de notre grand-mère. Au bout de
trois pas, elle se cassait la figure. C’était un moment joyeux. Le dernier
toutes les trois.
Lorsqu’il a fallu rentrer chez nous, j’ai dévalé seule l’escalier. Je me
pressais en espérant qu’on aurait le temps de regarder un dessin animé
avant que ce soit déjà l’heure du coucher.
— Aurore, Max, on y va ! a crié ma mère.
Le serre-tête encore coincé dans les cheveux, ma sœur est apparue en
haut des marches.
— Bon, Aurore, tu descends ou on va finir par se fâcher !
Tata Céline est montée en tapant fort des pieds sur les marches. Mais
Aurore n’était nulle part, ni sous le lit, ni derrière les rideaux, ni dans
l’armoire. Il a fallu que ma tante arrête de s’agiter pour entendre le mince
filet de voix de sa fille traverser le couloir.
— Je suis là.
Tata Céline a essayé d’entrer dans la salle de bains. Elle était fermée à
clé.
— Aurore, c’est pas drôle, on perd patience, ouvre immédiatement !
— Je… J’ai pas la clé.
En bas, notre veste sur les épaules, nous attendions que la situation se
règle pour partir avec nos parents quand Max a dit :
— C’est moi.
Ma mère, mon oncle, ma grand-mère se sont retournés d’un coup vers
elle.
— C’est moi qu’a fermé la salle de bains.
Et là, le ton est monté.
— Ça va pas la tête ! Maxine Boulanger, tu nous donnes la clé tout de
suite !
Max a eu un petit sourire, comme si elle était fière de sa bêtise, fière
d’avoir récupéré l’attention, fière de contrôler les adultes qui contrôlent tout
le temps les enfants. Dans une petite moue particulièrement horripilante,
elle a répondu :
— Je l’ai pas. Je l’ai cachée.
S’est ensuivie une crise qui a duré des heures. Tonton Jean, furieux, a
attrapé ma sœur pour la secouer, je me suis recroquevillée, papa a ordonné à
son frère de se calmer, maman a essayé de raisonner Max, notre grand-mère
s’est mise à fouiller tous les tiroirs de la maison pour trouver un double, ma
tante s’est postée de l’autre côté de la porte pour rassurer Aurore.
— On va trouver une solution, ma chérie, ne t’en fais pas.
— Ça va, maman, j’attends.
Les bras croisés, Maxine refusait toujours de dire où elle avait planqué
la clé. Mes parents passaient par tous les états pour tenter de la faire changer d’avis. Même moi, j’essayais de la convaincre. Je chuchotais pour
que les adultes ne m’entendent pas.
— Allez, Max, c’est plus drôle, il fait nuit, y a école demain, faut qu’on
rentre à la maison. Si tu me montres la cachette, je dis que c’est ma faute.
Mais Max était aussi têtue que le reste de la famille. La pression ne
suffisait pas à la faire craquer. Excédé, mon père l’a menacée de la priver du
gala de danse d’Aurore.
— Je compte jusqu’à dix. Si à dix tu ne nous as pas dit où se trouve la
clé, je te jure que tu ne mettras pas un orteil à ce spectacle. Tu resteras
enfermée toute seule dans ta chambre pendant qu’on s’amusera tous
ensemble.
Les yeux rivés au sol, Maxine n’a pas bougé d’une semelle. De toute
façon, le gala, elle s’en fichait.
— Réfléchis bien, ce serait vraiment dommage de rater ça, et je t’assure
que je ne reviendrai pas en arrière…
Ma grand-mère a déniché un double au fond d’un tiroir de la cuisine. La
vraie clé n’a jamais été retrouvée.
Le samedi 14 juin 1997, au troisième rang de la salle Vivaldi du palais
des Arts, pleine à craquer, un siège est resté vide. Sur le moment, ça n’a pas
traumatisé ma sœur. Une voisine était venue la garder pendant qu’on sortait
tous ensemble. Même punie, Max nous faisait des grands au revoir par la
fenêtre.
Sans doute plus tard a-t-elle regretté d’avoir raté notre dernier vrai
moment en famille, le clou du spectacle, mais je ne sais pas, en fait, peut-
être pas, on n’en a jamais parlé. Les mots se sont perdus comme la clé.
Comme chaque année, un professionnel avait été mandaté pour
immortaliser la représentation. La nuée de petits flamants roses au milieu de
la scène. Les chignons piqués d’épingles noires. Les grosses ampoules
jaunes au-dessus des miroirs dans les coulisses.
Le lendemain, Aurore disparaissait.
La prof de danse n’a pas osé proposer les tirages à mon oncle et à ma
tante. Elle leur a juste déposé dans la boîte aux lettres un message de
soutien, en attendant de pouvoir leur présenter ses condoléances, le jour où
la petite serait retrouvée – forcément morte, c’est ce que tout le monde se
disait.
J’imagine que pour les familles des autres élèves aussi il était
douloureux de regarder les photos du gala accrochées au mur d’entrée de la
salle de danse, à côté des petites annonces de ballerines à revendre et de la
fiche d’horaires des cours, mais elles avaient encore une chance d’oublier,
pas nous.
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