La jurée
Chapitre 34
Les témoins se succèdent comme des gouttes qui glissent le long d’une
vitre. Encore des lamentations, encore des louanges. Rien de consistant.
Amis, cousins, anciens collègues de Lucile et de Frédéric, tous sont trop
partiaux pour nous livrer des éléments intéressants. Je suis lasse de voir
s’accumuler les récits comme des poignées de terre jetées sur un caveau
ouvert. Il faudrait que Frédéric s’énerve pour de bon, que Lucile passe enfin
aux aveux. Ce sursaut, j’en rêve et j’en cauchemarde à la fois. Mes
suppositions ne suffisent pas, il nous faut des réponses.
Alors que je m’impatiente dans mon fauteuil, Jérôme Gagneron, décrit
comme l’aîné à qui tout réussit, entre dans l’arène. Costume noir, cravate
fine sur chemise blanche. Le préféré des parents, la reproduction trait pour
trait de son frère, le sourcil blanc en moins.
Enfant, Jérôme n’a jamais mis les pieds dans l’appartement de Gilberte
à Paris. Il en a sans doute gardé un peu de jalousie et de défiance. Le
menton relevé, les lèvres tranchantes, il parle d’une femme égocentrique,
caractérielle, faussement empathique. Pour autant, il ne défend pas son
frère. On sent traîner en lui une forme d’aigreur, dirigée à la fois contre sa
famille et contre le monde entier.
Je repense à cette anecdote racontée au début du procès. Dans leur
enfance, lorsque l’un des garçons faisait tomber par terre le contenu de son
assiette, des raviolis en boîte, deux ou trois haricots, une moitié d’œuf dur,
leur père l’obligeait à ramasser la nourriture et à l’avaler devant lui. Il ne
fallait pas gâcher. Gilberte, avec son portefeuille grand ouvert, affichait un
mode de vie contraire. Du faste et de la décontraction.
Jérôme affirme aussi qu’elle était capable du pire. Le dénigrement,
l’égoïsme, l’hystérie. Il dit, d’un air presque détaché, que ça ne l’étonnerait
pas qu’on lui ait fait prendre des antidépresseurs pour la calmer. Le « on »
est vague, mais suffisant pour comprendre. « On » pointe du doigt Frédéric
et Lucile, tout en leur servant une excuse sur un plateau. Je suis soulagée
que la mère Gagneron, qui témoigne juste après, n’assiste pas à cette lutte
fratricide.
Me Lafare, la robe noire tendue sur son ventre, insiste sur l’écart entre le
quotidien chiche de la famille et l’outrance dont les frères ont fait preuve à
l’âge adulte. Apparemment, Jérôme aussi dépensait sans compter, quitte à recevoir quelques lettres d’huissier. Il s’en défend avec véhémence, refusant
qu’on aborde sa vie personnelle et financière dans un procès qui, dans le
fond, ne le concerne en rien. On sent qu’il est là à son corps défendant.
La juge finit par demander à changer de sujet, ce qui oblige Me Digne,
qui prend le relais de son confrère, à se faire plus subtile. L’avocate de
Lucile sous-entend la possibilité d’un accord entre les deux frères afin de
toucher l’héritage. Ils auraient mis en place une stratégie pour se partager
les fonds en dépit de l’incarcération de Frédéric. C’est la première fois que
la défense ne fait pas bloc. Alors que Frédéric bouillonne dans son box,
Jérôme rétorque avec une rage décuplée. Il demande qu’on lui foute la paix.
Dans son cou, une veine bleue s’est mise à gonfler. Il ne comprend pas qu’il
est le seul os qu’il nous reste à ronger.
Si je me moque de la théorie avancée par Me Digne – elle ne repose que
sur quelques correspondances cryptiques entre Frédéric et Jérôme –, je ne
parviens pas à me réjouir de ces rebondissements. Pour que mes jambes
arrêtent de battre d’impatience, il faudrait que les accusés s’expriment. La
vérité ne peut sortir que de leur bouche.
Quand la mère des deux hommes se place devant le micro, je n’ai même
plus l’espoir d’une sincérité. Et pourtant.
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