La jurée
Chapitre 51
— Arrêtez ! je proteste en frappant la table de la paume de mes mains.
Arrêtez de ranger les gens dans des cases et les événements dans des
dossiers ! Le monde n’est pas fait de la sorte, ça ne rentre pas ! Vous avez
entendu que Gilberte était à moitié folle ? Qu’elle était capable de coups
ultra-vicieux ? Alors comment pouvez-vous continuer à vous accrocher à
vos préjugés ? Bien sûr, on ne peut pas être certains de ce qu’avance Côme.
C’est une hypothèse. Mais, merde, si Frédéric et Lucile avaient tué Gilberte,
ils l’auraient avoué ! Arrêtez de croire ce qui vous arrange, c’est
insupportable.
Consciente des regards médusés des autres jurés, je tente de me calmer.
En moi, pourtant, le tumulte, les flashs qui ne s’arrêtent plus.
— Je vais vous raconter quelque chose de personnel, ça vous fera peut-
être réfléchir. Ma cousine a disparu quand on avait respectivement huit et
presque neuf ans. J’ai passé les vingt années suivantes à croire que c’était
ma sœur qui avait assisté à son enlèvement, à la couver autant que je le
pouvais, à soigner ses pseudo-traumatismes. Alors que, en fait, c’était moi.
Oui, c’est moi qui ai vécu ce drame et qui l’ai effacé. Vous vous dites que
c’est impossible, que je n’ai pas pu vraiment oublier ? Vous vous trompez.
On se trompe tous tout le temps. On confond, on mélange, on pense que,
mais non. Les évidences sont les miroirs les plus trompeurs. Elles nous
confortent dans ce que nous voulons voir. Bien sûr que, sur le papier,
Frédéric et Lucile sont coupables. Tout les accuse. Mais est-ce qu’on ne
peut pas être plus intelligents que ça ? Accepter qu’il n’y a pas qu’une
vérité mais plusieurs qui s’entrelacent. Le contraire de la vérité, ce n’est ni
le doute ni l’erreur. C’est la bêtise.
Je me rassois, essoufflée, les joues rouges.
Tout à l’heure, Côme nous a raconté que la question de la juge l’avait
fait penser au fils d’un patient, à moitié étranglé de son propre chef. Dans la
cour de récré, avec un de ses camarades, le garçon s’amusait à serrer le plus
fort possible son écharpe autour de son cou jusqu’à atteindre un état
euphorique. Dans certaines écoles, des gamins en étaient morts.
La présidente a hoché la tête, mais on sentait qu’elle attendait que cette
digression s’arrête pour revenir au sujet du procès : juger deux accusés. Elle
a rassemblé ses papiers, recensé nos interrogations et tenté de nous faire avancer. Mais, au bout d’une dizaine de minutes, Marjolaine l’a
interrompue :
— Et si Gilberte s’était étranglée elle-même avec son foulard ? Et si elle
avait mis en scène son propre suicide ?
Marjolaine n’avait plus la prétention des premiers jours, mais sa voix
portait toujours. J’ai réfléchi. Les antidépresseurs, le verre d’eau, chaque
élément du décor parfaitement agencé. Oui, Gilberte avait peut-être tout
manigancé.
Hormis Côme, Marjolaine et moi, les autres jurés avaient du mal à
suivre ce raisonnement. La juge Caillebotte elle-même se pinçait les lèvres.
— Je veux bien qu’on aille au bout de cette théorie, mais permettez-moi
de vous poser la question du mobile. Pourquoi Mme Gagneron aurait-elle
maquillé son suicide en crime ? Même profondément dérangée, elle n’avait
aucune raison de monter un tel scénario.
— Je crois qu’elle a découvert qu’on l’empoisonnait et qu’elle a voulu
se venger, a répondu Côme. C’est la déposition du médecin absent qui m’y
a fait penser. Il disait que, quand un patient prend des antidépresseurs,
même involontairement, il en ressent forcément les effets. Gilberte savait
qu’on la droguait, elle avait percé Frédéric et Lucile à jour, mais plutôt
qu’une confrontation inutile elle a préféré monter un ultime coup contre
eux.
J’ai pensé aux manipulations décrites par Lucile et à cette phrase de
Frédéric : « Gilberte aurait préféré mille fois faire sauter l’immeuble tout
entier plutôt que de claquer seule dans son lit. » J’ai replacé les événements
dans le bon ordre. Je me suis dit : Côme a raison.
En trouvant sa grand-tante morte dans l’appartement le dimanche midi,
Frédéric a d’abord cru que les antidépresseurs l’avaient tuée. Que tout était
sa faute. Il s’est affolé, a regardé par la fenêtre, a placé le corps sur la
chaise.
Au bout de quelques minutes, il a repris ses esprits. Le foulard, les
marques sur le cou. Ce n’était pas le Laroxyl. Gilberte était morte étranglée.
Et Frédéric allait forcément être accusé.
Alors, dans la panique, il a appelé son meilleur ami pour qu’il le
conseille sur la marche à suivre. Il lui a avoué pour les antidépresseurs, il
lui a juré qu’il n’était en rien responsable du reste. Huit minutes quarante-
deux de débat sur comment ne pas se faire pincer alors que Gilberte avait
tout orchestré pour que son petit-neveu soit piégé. Avec l’arrivée des pompiers, l’enquête de police et toute l’attention que cela générerait, Gigi,
elle, s’offrait une sortie éclatante.
Est-ce qu’elle s’était renseignée pour savoir si les ecchymoses sur son
cou seraient similaires à celles d’un étranglement criminel ? A-t-elle hésité
à simuler des traces de bagarre dans le salon, avant de se rétracter ? Ne
surtout pas laisser croire à un cambriolage qui aurait mal tourné. Tout faire
pour que ses voisins de palier soient visés. Bien mettre en évidence le
Laroxyl. À quel moment avait-elle tout manigancé ? Je crois que c’était
juste après la mort de Vegas.
Le samedi soir, choqué par cet acte violent, Frédéric était passé la voir
pour lui annoncer que c’était fini, qu’ils allaient déménager, qu’il ne voulait
plus jamais la voir. Elle avait mal réagi. Ils s’étaient disputés. Les voisins
les avaient entendus. Frédéric avait claqué la porte en sortant. C’est là
qu’elle avait décidé de mettre à exécution ce qui lui trottait dans la tête
depuis un moment. Elle allait partir, mais Frédéric et Lucile, eux, resteraient
coincés.
Je ne sais pas ce qui m’a pris quand je me suis levée et que j’ai crié aux
autres jurés, aux magistrats d’arrêter. C’est comme si je ne supportais plus
la bien-pensance, les opinions toutes faites, la placidité dans laquelle je
m’étais enfermée.
Marjolaine pose la main sur mon avant-bras.
— Calme-toi, ça ne sert à rien de t’énerver.
Puis elle se tourne vers les autres.
— Faites ce que vous voulez, mais vous aurez compris ce que nous – et
elle désigne Côme en même temps – on va voter.
— Si vous dites vrai, demande Alphonse, pourquoi les accusés ne nous
ont pas raconté tout ça ?
C’est la juge Caillebotte qui répond. Dans sa voix, toute la pression
accumulée et un léger cynisme, ou de l’épuisement. Je ne parviens plus à la
cerner. Elle ressemble à ces profs qui perdent le contrôle de leur classe et se
retrouvent dépassés par le bruit ambiant.
— Soit Frédéric et Lucile n’ont pas compris qu’ils avaient été piégés,
soit ils n’avaient aucun élément pour le prouver. Vous non plus, d’ailleurs.
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