La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 16 sur 60

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La jurée

Chapitre 16

À Noël dernier, j’ai demandé à Maxine de m’offrir un livre de Sophie

Calle intitulé Que faites-vous de vos morts ? Elle n’a émis aucun

commentaire. Juste un vague OK.

Lorsque j’ai découvert le paquet cadeau rectangulaire, un grand sourire

m’a échappé. Pour une fois, Max m’avait vraiment écoutée. Assise à côté

de moi sur le canapé en cuir craquelé, ma mère a remarqué le titre. Elle n’a

pas pu se retenir d’ironiser : « T’es gâtée, dis donc ! »

Pour éviter que la critique retombe sur ma sœur, j’ai répondu que j’avais

passé commande. J’allais ajouter que Sophie Calle était une grande artiste

contemporaine, que j’admirais son œuvre depuis longtemps, quand ma

mère, un peu ivre, s’est penchée vers moi et m’a dit : « Au lieu de penser à

la mort, préoccupe-toi plutôt de ta vie. »

Son mari, vêtu de sa traditionnelle cravate de Noël et d’une veste de

costume saumon, lui a pincé la taille. « Calme-toi, mon amour. » J’ai pensé

que, si même lui, l’homme au faciès mou et à l’impassibilité constante,

trouvait la remarque désagréable, j’avais de quoi m’inquiéter. Mais j’ai

préféré me resservir du champagne. « Allez, tchin, à la vôtre, et à ta santé,

surtout, maman ! »

En réalité, je me réfugiais dans mon verre parce que j’avais encore du

mal à y croire. Croire que ma mère et moi étions devenues des inconnues,

quasiment des ennemies, incapables de respirer dans la même pièce.

Depuis son mariage avec le Lamantin, surnom que Max et moi

donnions à notre beau-père, notre mère nous recevait deux fois par an dans

sa maison en Vendée, un cube moderne, avec des spots qui font mal aux

yeux, une cheminée à l’éthanol et un portail électrique qu’il faut réparer

tous les trois mois, « parce que, tu comprends, la télécommande est encore

cassée ». « Recevoir » reflétait parfaitement sa façon de nous traiter en

invitées. Pas question de laisser traîner nos chaussures sous l’escalier, nous

devions les frotter sur le paillasson et les garder aux pieds.

Je serrais les dents chaque fois qu’Hélène ouvrait la bouche. Elle

tournait la tête dès que j’approchais. Nous n’avions plus rien en commun.

Même notre passé nous éloignait. Elle n’était plus la même femme, la mère

louve qui nous protégeait. Nous n’habitions plus la forêt emplie d’ombres qui nous mangeaient. Nous avions grandi. Elle avait fui. Et moi, je n’avais

pas eu d’autre choix que de me débrouiller.

J’ai commencé à parcourir mon cadeau de Noël, ses pages à la tranche

argentée et ses photos en noir et blanc.

Lors d’une exposition au musée de la Chasse et de la Nature, à Paris,

Sophie Calle avait posé aux visiteurs ces questions :

« Que faites-vous de vos morts ? Dans votre agenda, vous écrivez

“mort” à côté du nom ? Vous dessinez une croix, une tombe ? Vous ajoutez

la date du décès ? Vous raturez ? Dans un carnet d’adresses électronique,

vous effacez le nom ? »

Dans ce livre, elle rassemblait des réponses d’anonymes qui avaient

visité l’exposition.

Je glissais d’une page à l’autre :

« Je les cherche partout, sauf au cimetière. »

« Pendant longtemps, j’ai lu les résumés des épisodes de Santa Barbara

sur la tombe de ma grand-mère. Maintenant la série s’est arrêtée, c’est

triste. »

« Je les entasse. »

On est passés au dessert, une bûche chocolat-passion pas tout à fait

décongelée, et j’ai eu envie de demander à mon tour à Hélène, au Lamantin,

à Maxine « que faites-vous de vos morts ? », mais il y avait ces bougies à

piles, ces fleurs en plastique, et on était quatre, juste quatre, autour de cette

table où tout sonnait faux, même les chants de Noël sur la chaîne hi-fi.

Max ne quittait pas son téléphone. Elle l’utilisait comme paravent. Une

bonne manière de se rendre aveugle à ce foyer qui n’était pas le nôtre. Notre

famille, dorénavant, c’était nous deux. Même si notre mère gardait encore

quelques vieux réflexes.

« Ma chérie, ça va, tu n’as pas froid ? Tu veux que je monte un peu le

chauffage ?

— Hein ? répondait Maxine. Quoi ? »

Je repensais à tous ces réveillons que nous avions passés toutes les trois.

Simples mais vrais. La bûche maison entourée de petits-beurre Lu, le

glaçage chocolat avec nos traces de doigts dessus. Les lattes du parquet

tachées de gaieté. Les genoux de notre mère, notre bouche couverte de son

rouge à lèvres. Notre petite famille rafistolée. Comment avions-nous pu

autant changer ?

Dès que le dernier morceau de bûche a été avalé, Hélène a annoncé

qu’elle allait fumer une cigarette dehors. « Anna, tu viens ? »

Chaque fois que j’entends ce ton-là, qui n’annonce pas une proposition

mais une sommation, j’ai à nouveau dix ans, un palmier dans les cheveux,

et la frousse de me faire gronder. Je n’ai pas le choix, j’obéis.

On a ouvert la porte de la véranda, on a fait quelques pas dans la brume

de l’hiver, réunies l’une à l’autre par un grand plaid, parce que ma mère

n’avait pas voulu aller chercher nos manteaux dans le placard de l’entrée.

Je piétinais le sol carrelé de la terrasse, elle tirait sur sa cigarette en

silence. À sa dernière taffe, j’ai bredouillé : « Qu’as-tu fait de nos morts ? »

Elle a expiré la fumée dans un long souffle et m’a répondu : « J’ai fait

comme tout le monde, je les ai enterrés. »

 

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