La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 11 sur 60

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La jurée

Chapitre 11

Chaque mardi soir de notre enfance, Maxine et moi dormions dans la

maison de notre grand-mère. Comme celle de Gilberte, elle comptait deux

chambres. Dans l’une, un édredon rose à pampilles posé sur un matelas trop

mou, une télévision et un magnétoscope. Dans l’autre, un papier peint à

fleurs, une moquette qui piquait les pieds et un crucifix au-dessus du lit

double. Maxine et moi passions la nuit dans celle-ci avec des sachets de

lavande sur les tables de chevet l’été et des oranges piquées de clous de

girofle pendues aux barres de rideaux l’hiver.

Je détestais ça, dormir avec ma sœur. Max se tournait dans un sens, puis

dans l’autre, collait ses pieds gelés contre mes jambes, accaparait toute la

couverture. Pour lutter contre son invasion, j’avais réclamé à ma grand-

mère un traversin à mettre entre nous deux. Un traversin, c’était à peine

suffisant pour supporter ma sœur.

Pourtant, la nuit qui a suivi la disparition d’Aurore, c’est moi qui ai

demandé à Max de venir dormir dans mon lit. Toute la famille s’était réunie

dans notre cuisine et veillait près du téléphone. J’ai dit : « Allez, viens, on

sera mieux toutes les deux. » Personne ne s’y est opposé. Au contraire, je

crois qu’ils étaient soulagés de ne pas avoir à se préoccuper de nous. Sous

ma petite couette, nos deux cœurs imbriqués.

Pendant plusieurs semaines, Max, tout juste six ans, a partagé mon

oreiller. Je l’ai bercée de mes mots pour qu’elle s’endorme, serrée dans mes

bras quand elle devenait poisseuse de mauvais rêves. Parfois, je touchais

son front pour vérifier qu’elle n’avait pas de fièvre. Ma sœur. La seule

petite personne qu’il me restait dans ce monde d’adultes.

Chaque matin, au réveil, le lit était froid. Trempé de pisse et d’effroi.

Sans la moindre moue d’agacement, ma mère nous passait sous la douche,

enlevait les draps, en sortait des propres, lançait la machine à laver. On

devait protéger Maxine, pas lui en vouloir.

Bien plus tard, quand j’ai eu dix-huit ans, ma mère a pris son envol.

C’était sa majorité à elle. Besoin de liberté après toutes ces années à nous

surveiller. Elle s’est mise à quitter Chartres chaque week-end, sans trop

nous dire où elle allait, puis elle s’est installée en Vendée avec un homme

rencontré sur Internet, à la personnalité ennuyeuse comme la pluie. La surprise ne m’a pas figée longtemps. Quelqu’un devait prendre le relais,

réparer les dégâts, encore une fois.

Pendant tout son lycée, j’ai nettoyé derrière ma sœur. J’ai rincé le bac

de douche dans lequel elle avait vomi, reprisé les trous de boulettes de ses

pulls, cherché pendant des heures quelles options elle devait suivre, à quelle

licence s’inscrire ensuite. De toute façon, il n’y avait personne d’autre pour

bricoler notre maison. Et je crois que j’aimais ça, m’occuper d’elle, la

veiller. Comme les nuits de notre enfance, les nuits à l’odeur de pisse et de

lessive, nous étions seules pour lutter contre l’obscurité. Je me disais

souvent que rien, pas même un traversin, ne pouvait plus nous séparer.

 

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