La jurée
Chapitre 43
Au 12, rue Joseph-Sauveur, tous les appartements sont plongés dans le
noir sauf celui de droite, au premier étage. Une petite lueur dans une pièce
du fond, la cuisine peut-être.
Avant de m’engouffrer dans ma voiture, je n’ai pas pris le temps
d’avaler quoi que ce soit. L’autoradio indiquait 6 h 07. Sous ma veste, je
porte encore mon T-shirt et mon pantalon de pyjama.
Pour comprendre Frédéric et Lucile, me préparer aux heures qui
m’attendent, à leurs derniers mots, leurs derniers espoirs, j’avais besoin de
me rendre sur les lieux du crime. Mais il faut que je reste discrète. Une
jurée n’est pas censée fouiller. Juste écouter.
Je n’ose ni rallumer le moteur pour mettre du chauffage ni faire
quelques pas sur le trottoir. J’attrape juste une vieille paire de lunettes dans
ma boîte à gants pour voir moins flou. Le froid du petit matin m’engourdit.
Ma tête trop lourde pour mon corps. Depuis l’habitacle de ma voiture,
j’épie.
L’immeuble de quatre étages ressemble à un immeuble de quatre étages.
Du crépi beige barré de traînées marron, une porte vitrée couverte de traces
de doigts, un hall avec deux rangées de boîtes aux lettres, une petite
poubelle qui déborde de publicités, des interphones. J’aurais imaginé un
bâtiment plus flamboyant pour Gilberte. Est-ce que de nouveaux
propriétaires se sont installés depuis sa mort ? Au dernier étage, rien ne
semble l’indiquer. Pas de rideaux aux fenêtres, pas de lumière ni d’écran
allumé. J’imagine que tant que la succession n’est pas réglée les deux
appartements restent figés, les meubles, recouverts de draps, le compteur
d’électricité, arrêté.
Les yeux d’un chat brillent à une fenêtre du troisième. Ça me rappelle
celui de Gilberte, qu’elle promenait en laisse entre deux lotissements. Je me
demande où il est passé, qui l’a récupéré. Une de ses amies ? La mère de
Frédéric ? Elle nous en aurait forcément rebattu les oreilles.
Juste à côté, des volets s’ouvrent et la silhouette d’une femme,
probablement Martine Leduc, apparaît à la fenêtre. Quand elle recule,
j’aperçois sa robe de chambre en jersey rose. D’ici une heure, elle
descendra son chien et, ramassant ses besoins dans un petit sac en plastique noir, elle repensera, comme à chaque fois, aux excréments déposés à sa
porte, aux voisins qui auraient pu l’assassiner.
Je me sens sale de venir renifler ici, d’espionner les habitants de cet
immeuble. D’autant que ça ne m’apprend pas grand-chose. Une déception
de plus.
Alors que je m’apprête à partir, j’aperçois au bout de la rue, dans les
premières lueurs de l’aube, une silhouette familière. Côme avance à grandes
enjambées jusqu’à la pelouse qui s’étend de l’autre côté de la route, devant
l’immeuble. Il s’adosse à un arbre, face à l’entrée, à quelques mètres de ma
voiture. Forme indistincte dans l’obscurité de l’habitacle, je reste cachée.
Au bout d’une dizaine de minutes, je démarre le moteur et m’arrête à sa
hauteur. Quand je baisse la vitre côté passager et lui propose de monter,
Côme ne paraît pas surpris. Il m’explique qu’il a toujours besoin de marcher
avant l’audience et que ses pas l’ont mené jusqu’ici.
Il se contorsionne pour s’asseoir à la place du mort, recule le siège et
augmente le volume de la radio. Flash info de 7 h 30. On roule plusieurs
minutes avant que j’ose lui demander s’il a remarqué quelque chose. Il
hausse les épaules, « pas vraiment », bougonne « c’était stupide de venir
ici », et me demande si j’ai passé un bon week-end. Je préfère garder pour
moi le chaos de ma vie et me concentrer sur ce qui nous réunit.
— J’imaginais un immeuble plus cossu, je dis.
— Plus chic, tu veux dire ?
— Oui, depuis le début, Gilberte m’apparaît comme une sorte de grande
bourgeoise.
— Je crois que c’est la manière dont Frédéric l’a décrite qui t’a induite
en erreur.
— Comment ça ?
— Ni les photos de son appartement ni ce que les témoins ont pu
raconter ne laissent penser qu’elle avait un train de vie incroyable. Par
contre, lui, dans son enfance, c’est clair qu’il la prenait pour une diva.
— Alors c’était Frédéric…
Côme m’interroge sur ce que j’entends par là, mais je change de sujet.
Le diable se cache dans les détails, paraît-il.
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