La jurée
Chapitre 25
Tout en mâchant mon sandwich sur un banc à l’écart du tribunal, je me
repasse les différents témoignages et je grimace. Le sac de courses sur le
paillasson et le coup des excréments à la porte, je ne m’y attendais pas.
Gilberte qui promène son chat en laisse non plus, d’ailleurs. Je les imagine
passer au milieu des lycéens qui se tirent par la manche, se prennent par le
bras, roulent une clope juste devant moi. Elle ne ressemblait à personne,
cette femme.
Quand j’y pense, c’est une drôle de coïncidence, que je me sois installée
à quelques mètres de l’entrée d’une école. Comme si j’avais besoin de
retrouver un décor familier. La sonnerie des cours, et non plus celle du
début d’audience, le brouhaha des élèves, leurs accolades.
Je sors le carnet sur lequel je prends des notes depuis le début du
procès. Les mêmes questions reviennent sans cesse. Elles commencent
toutes par pourquoi. Pourquoi la tuer ? Pourquoi ne pas se débarrasser du
corps discrètement ? Pourquoi appeler Ludovic Fournier ? Pourquoi Lucile
ne parle pas ? Au fur et à mesure, d’autres interrogations m’apparaissent.
Plus précises. Que cherchait Ludovic quand il s’est adressé directement à
son meilleur ami ? Qu’a-t-il essayé de lui faire avouer ? Sa culpabilité ou
celle de Lucile ? Les deux peut-être ? Qu’est-ce qui a déclenché les larmes
de Frédéric ?
Lorsque j’ai demandé tout à l’heure à Martine Leduc si Gilberte était
une femme de poigne, si elle savait se défendre, je cherchais à mieux cerner
la situation. L’absence de traces de lutte dans l’appartement montre que
l’agresseur était connu de la victime. Le caractère de Gilberte le confirme.
Face à un étranger, elle ne se serait pas laissé faire. Mais étaient-ils deux
pour l’étrangler ?
— Vous avez un mouchoir ?
J’aurais pu m’attendre à du feu ou à une cigarette, mais pas au
mouchoir. Il faut croire qu’aux yeux de ce lycéen à la moustache mal rasée
j’ai une tête à pleurer. Est-ce que Frédéric, lui, fume ? Et Lucile ? Même
après toutes ces heures passées à m’interroger à leur sujet, je les connais si
mal.
Je donne un Kleenex au garçon. Il pense à me dire merci en s’éloignant
et se dirige vers une autre personne seule, sur un autre banc. Qu’a-t-il à lui prendre, à celle-là ? Qu’est-ce qu’il faut donner pour recevoir ?
Qu’attendent les accusés pour se livrer ? Je me lève. Il faut que j’y retourne.
Dans la salle de pause, j’entends Côme discuter avec Laurence, la jurée
avec laquelle il a suivi le premier procès. Dans la pièce carrelée de blanc
aux murs aveugles traîne une odeur de sueur aigre.
— Imaginons que Lucile n’était pas directement impliquée, elle était au
moins au courant ! Quand on vit avec quelqu’un pendant des années, on
détecte forcément qu’il a fait une connerie. Si mon mari casse un vase, je le
vois rien qu’à sa tête. Alors un meurtre, voyons !
Côme retient un sourire blasé.
— Dans la vie, il y a aussi des événements qui changent toutes les
perspectives. Surtout au sein d’un couple. On ne peut pas savoir ce qui se
tramait entre eux. Frédéric était peut-être très secret.
L’autre jour, il me disait que, pour lui, le couple est une maison aux
fenêtres fermées. Ses mystères ne se dévoilent qu’une fois à l’intérieur. Et
encore, on n’ose pas toujours soulever le tapis.
Attiré par la conversation, Alphonse intervient :
— Vous avez entendu les amis de Gilberte, ils disent qu’elle sentait une
menace. Et qu’elle traitait Lucile de diable. Gilberte pensait même que la
jeune femme montait son compagnon contre elle et que tous les deux lui
voulaient du mal.
— Bien sûr que Lucile représentait le diable puisqu’elle était chargée de
l’empoisonner ! s’exclame Laurence, de plus en plus échauffée. Le coup de
Ludovic Fournier, « balance ce que tu as sur le cœur », c’était un appel du
pied pour que Frédéric se lâche et dénonce sa petite amie.
Elle a raison, dans le fond, tout concorde. Mais je me sens engluée dans
ces « pourquoi ? » qui s’entrechoquent sans cesse dans ma tête.
Profitant de ce que la juge se sert un café à côté du petit groupe, je tente
une approche.
— Est-ce qu’on sait pourquoi Mme Gagneron avait acheté un second
appartement à côté du sien ?
La présidente fait un rictus. Pourtant, devant elle, je cache l’intimité que
j’ai créée avec la victime, je n’ose pas utiliser son prénom.
— Au départ, l’appartement n’était pas destiné à son petit-neveu, si ?
ajoute Côme.
— Nous n’avons pas tellement d’éléments là-dessus. Très probablement
une opportunité, un investissement locatif.
D’après ce que j’ai constaté, la juge évite d’aborder avec nous les points
qui n’ont pas été traités en séance. Tant pis. Je veux savoir. Je continue.
— Et cet homme qui y vivait dans les premiers temps, cette silhouette
évoquée par Mme Leduc, on sait de qui il s’agit ?
Elle me répond que Mme Gagneron a eu une vie amoureuse intense.
L’homme évoqué par Mme Leduc était certainement l’un de ses amants,
rien de plus. Mon imagination reste frustrée.
— Si je peux me permettre un conseil, complète la juge, ne partez pas
dans ce genre d’hypothèses, ça n’en vaut pas la peine. L’instruction a été
menée de façon tout à fait minutieuse. Si d’autres personnes pouvaient
encore être suspectées, ce procès n’aurait pas lieu.
Alors que je baisse la tête, un peu honteuse, Côme prend le relais.
— Quand il y a un meurtre comme ça, à qui revient l’héritage ? Parce
que, si j’ai bien compris, c’est Frédéric qui était sur le testament. Mais est-
ce qu’il peut toucher l’argent en prison ?
— Très bonne question. L’article 726 du Code civil est clair sur ce
point : sont exclues de la succession les personnes condamnées à une peine
criminelle pour avoir volontairement donné ou tenté de donner la mort au
défunt.
En résumé, s’ils sont jugés coupables, Lucile et Frédéric ne toucheront
pas un centime de Gilberte. Un meurtre sans bénéfice ni intérêt.
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