La jurée
Chapitre 21
Ludovic Fournier a enlevé sa casquette et posé son sac à dos sur le
dernier banc de la salle. Ses mains dépassent à peine de son grand sweat à
capuche et ses baskets sont tachées de boue. Quand il traverse l’allée,
j’entends une jeune femme glisser à sa copine « c’est le meilleur pote de
l’accusé » et ajouter juste après « il aurait pu mettre une chemise, quand
même ».
Je me tourne vers Frédéric pour observer sa réaction face à son ami. Le
premier à venir témoigner pour sa défense. Derrière la paroi vitrée, il n’a
même pas daigné lever la tête.
— C’est facile de dire que c’est la faute de Fred, qu’il n’aurait pas dû
s’endetter, lance Ludovic, énervé, après avoir décliné son identité. Mais en
vrai faut s’en prendre à la société. Pourquoi y a de la pub partout si c’est
mal de consommer ? Pourquoi on nous file de l’argent s’il faut pas
emprunter ? Fred, il avait plus de boulot, il se sentait pas bien, c’était sa
manière de compenser.
Écran plat, console de jeux, montre connectée, smartphone dernière
génération, Ludovic connaît par cœur la liste des joujoux de son meilleur
pote.
— Il n’y a rien de mal à vouloir un objet et à faire un crédit pour
l’acheter. C’est même grâce à ça que le monde tourne.
Quand la présidente lui explique qu’il ne s’agit pas de reprocher à
Frédéric ses choix de consommation mais d’en comprendre les
conséquences, il hausse les épaules.
— Il a abusé, c’est clair… Mais moi, sur le moment, je voyais pas la
galère. Il avait Pôle emploi, et Lucile, elle bossait… Vu qu’ils avaient pas
de loyer à payer, je pensais qu’ils remboursaient leurs crédits petit à petit.
Frédéric et lui sont amis depuis le collège, mais Ludovic non plus ne
jette pas le moindre coup d’œil au box des accusés. Le visage tourné vers la
juge, et uniquement vers la juge, il semble vouloir faire abstraction des
circonstances qui l’amènent à la barre.
— C’était pas quelqu’un qui parlait d’argent, Fred. Il venait d’une
famille normale, comme moi. Pas pauvre mais pas riche non plus. On
discutait, on délirait, on faisait du skate, et c’est tout.
J’ai envie de lui rappeler qu’ils se connaissent depuis plus de quinze ans
et qu’ils étaient capables de passer huit minutes et quarante-deux secondes
au téléphone.
— Avec Lucile, oui, on se connaissait. Une chouette nana. Courageuse.
Même quand son patron la soûlait au boulot, elle ne lâchait pas. Fred me
racontait qu’elle pleurait souvent en rentrant le soir, mais qu’elle ne voulait
pas rater sa chance d’évoluer. Et puis La Poste, au moins, c’était stable.
Je me demande ce qu’en disait réellement Frédéric, autour d’une bière,
avec son copain de toujours, s’il lui racontait qu’elle s’accrochait pour ça
comme pour tout, avec l’idée de construire une famille plus solide que la
sienne.
— S’il était jaloux de son frère ? En vrai, je sais pas. Peut-être sur le
plan de la thune. Mais bon, qui n’est pas jaloux de ses frères et sœurs ? J’en
ai quatre, et j’ai tout le temps l’impression qu’il y en a un qui gère mieux
que moi.
Il tente un sourire, espérant sans doute détendre l’atmosphère.
— Gilberte Gagneron, je l’ai croisée quelques fois. Un sacré
phénomène.
Il ne développe pas, préfère dire du bien de son ancien ami.
— Fallait voir Fred avec Lucile, il en était dingue. Très très amoureux.
C’est un gentil, vous savez.
Plus les questions de la présidente le rapprochent des événements,
moins Ludovic se montre loquace. Les mains plaquées contre ses poches, il
contrôle son stress de façon admirable. Sur la soirée de la veille, il donne
peu de détails.
— Un apéro normal, chez moi, juste comme ça. On devait être plus
nombreux à la base, mais les autres ont annulé. C’était en plein mois d’août,
y avait pas mal de monde en vacances.
Il dresse la liste des alcools ingurgités, les mêmes que ceux cités par
Frédéric, mais ne se souvient plus des sujets de conversation. Peu à peu, il
se ferme.
À propos du lendemain midi, du fameux coup de téléphone :
— Fred était en stress, il voulait des conseils pour sa grand-tante. Je lui
ai dit de faire attention à son rythme cardiaque, d’écouter sa respiration et
d’appeler les pompiers.
Ça ne suffit pas. On n’y croit pas.
— J’hésitais sur le numéro. Dans la panique, je savais plus si c’était
genre le 12, le 18 ou le 15. J’ai cherché la bonne info, je voulais pas lui dire
de conneries…
Toujours pas. Huit minutes quarante-deux secondes. La juge insiste, il
résiste.
Pour contourner son mutisme, elle relit le procès-verbal de
l’interrogatoire. Dans un premier temps, Ludovic a déclaré que Frédéric
l’appelait simplement pour prendre des nouvelles, un coup de téléphone
pour vérifier qu’il était bien remis de la veille. Mais s’intéresser à la gueule
de bois d’un copain quand on se trouve à côté d’un cadavre, ça ne tenait pas
debout. De fait, Ludovic s’est rétracté.
— J’ai menti au début parce que j’avais peur.
Soupirs dans l’assemblée. Et maintenant, est-ce qu’il ment à nouveau ?
— Peur de quoi ? Ben, forcément, j’avais les boules qu’on m’accuse
d’un truc ! Le samedi soir, j’étais avec Frédéric. On pouvait faire une
amalgame.
— Un amalgame, monsieur Fournier, ça ne fait pas un coupable,
réplique la juge. En revanche, on attend de vous la vérité. Vous êtes sous
serment, je vous le rappelle.
La tension commence à se dessiner sur le corps de Ludovic. II cherche
d’un ongle un morceau de peau à arracher autour de son pouce.
— Faut se mettre à ma place ! Il y avait des traces sur le cou de
Mme Gagneron, on avait bien compris que c’était pas un suicide. Et moi, je
me retrouvais devant la police pour complicité de meurtre !
Cela fait immédiatement réagir la juge Caillebotte, qui tire sur sa robe
pour la rajuster.
— Et ces traces, justement, Frédéric Gagneron ne vous en parle pas sur
le moment, quand il vous appelle ? Il ne s’en inquiète pas ? Pour lui, sa
grand-tante a pris des antidépresseurs, et c’est tout ?
Il affirme que la conversation est floue, qu’il ne s’en souvient pas, et
insiste sur les années qui ont passé. La juge reprend à nouveau son dossier.
— À l’époque, vous déclarez que la relation de votre ami avec
Mme Gagneron est plus complexe qu’elle n’en a l’air, mais qu’il n’aurait
pas pu commettre un tel geste. Vous traitez même les inspecteurs
d’incapables. Vous dites qu’ils doivent creuser plus. Qu’entendez-vous par
là ?
Ludovic refuse de répondre. On n’en apprendra pas davantage.
À leur tour, l’avocat général et les avocats de la défense essaient de
rassembler des bribes de vérité. Tous échouent. Ludovic se frotte les yeux,
en attendant que le supplice se termine. Il est loin, le mec hâbleur du début
d’audience.
— Je voudrais juste ajouter quelque chose.
Ludovic désigne le box des accusés d’un mouvement de menton.
— Je peux ?
La présidente acquiesce en silence.
Ludovic inspire un grand coup tandis que l’accusé se redresse pour la
première fois depuis une heure.
Les deux hommes se font face. Fred et Ludo, à nouveau. L’un assis,
impassible, figé dans le box qui le coupe du reste du monde. L’autre debout,
mal à l’aise, passant le poids de son corps d’un pied sur l’autre.
— Je suis désolé, j’ai pas pu te visiter en prison. C’était trop dur de te
voir là-bas. Mais j’aurais dû faire des efforts. J’espère que tu vas sortir et
qu’on va rattraper ça.
Il s’arrête un instant, ses lèvres remuant sans qu’aucun son en sorte,
comme s’il s’encourageait à voix basse. C’est maintenant ou jamais.
— La justice, on n’y croyait pas vraiment toi et moi mais, en vrai, est-ce
que ça peut être pire que ce que tu vis là ? T’as plus grand-chose à perdre.
Raconte-leur ce qui s’est vraiment passé. Balance ce que tu as sur le cœur.
C’est la seule chose à faire.
Frédéric ne répond pas, mais baisse la tête. Il cache ses yeux, qui se
remplissent d’eau comme un marais asséché sous une averse imprévue.
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