Middlemarch - Tome II
Livre V: La Main du Mort
LIVRE V
LA MAIN DU MORT
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CHAPITRE PREMIER
Dorothée sortait rarement sans son mari, parfois seule-ment, comme à toute femme de sa condition, lorsqu’elle ha-bite à trois milles d’une ville, il lui arrivait de se rendre seule en voiture à Middlemarch, pour des emplettes ou pour des œuvres de charité. Deux jours après la scène de l’allée des Ifs, elle résolut de profiter d’une de ces occasions, pour aller trouver Lydgate, et lui demander si son mari avait réellement éprouvé quelques symptômes alarmants qu’il lui cachait, et s’il avait insisté pour connaître la vérité sur son état. Elle se sentait presque coupable de chercher des informations au-près d’un autre que son mari lui-même, mais la crainte de n’en pas obtenir de lui, – la crainte d’une ignorance qui pour-rait la rendre dure et injuste – triompha de ses scrupules. Elle était sûre, en tout cas, qu’il s’était produit une certaine crise dans l’esprit de son mari : dès le lendemain, il avait adopté une méthode nouvelle dans le classement de ses notes, et il l’avait associée d’une façon inusitée à l’exécution de son plan. La pauvre Dorothée avait à faire provision de patience.
Il était à peu près quatre heures, lorsque sa voiture s’arrêta devant la maison de Lydgate, Lowick Gate ; et, dans sa crainte soudaine de ne pas le rencontrer, elle regrettait de ne pas lui avoir écrit d’avance. Et en effet, il n’était pas chez lui.
– Mistress Lydgate est-elle chez elle ? demanda Doro-thée qui ne se souvenait pas d’avoir encore vu Rosemonde, mais se rappelait maintenant les circonstances de son ma-riage.
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– Oui, mistress Lydgate était à la maison.
– Je vais entrer lui parler un instant, si elle veut bien le permettre. Voulez-vous lui demander si elle peut me rece-voir, recevoir mistress Casaubon pour quelques minutes ?
Quand la domestique se fut éloignée pour s’acquitter du message, Dorothée put entendre de la musique dont les sons lui arrivaient par une fenêtre ouverte, le chant d’une voix d’homme, puis un piano éclatant en une suite de traits ; mais les roulades cessèrent subitement et la domestique revint lui annoncer que mistress Lydgate serait heureuse du recevoir mistress Casaubon.
Lorsque la porte du salon s’ouvrit, l’entrée de Dorothée produisit une sorte de contraste qui n’était pas rare dans la vie de province, alors que les habitudes des rangs différents de la société se confondaient moins qu’aujourd’hui. Que ceux qui le savent nous disent exactement quelle étoffe por-tait Dorothée, dans ces jours d’automne encore chauds, quel était ce léger tissu de laine blanche, doux au toucher et doux à l’œil. Sa robe paraissait toujours fraîche comme si elle la mettait pour la première fois, et répandait comme un doux parfum de haies ; elle était toujours en forme de pelisse avec de longues manches pendantes absolument passées de mode.
Ses mouvements et son port de tête étaient pleins de grâce et de dignité ; et autour de ce visage, de ses cheveux simplement séparés, au-dessus de ses yeux candides, le grand chapeau cabriolet, auquel étaient condamnées les femmes de l’époque, ne paraissait pas une coiffure plus ex-traordinaire que le croissant d’or que nous appelons une au-réole. Toujours est-il que, pour les deux personnes pré-sentes, il n’était pas d’héroïne dramatique dont l’entrée eût
– 6 – pu être attendue avec plus d’intérêt que celle de mistress Ca-saubon. Elle était, pour Rosemonde, une de ces divinités du comté, qui ne frayaient pas avec le commun des mortels de Middlemarch, et dont les moindres particularités dans les manières et l’extérieur étaient pour elle un digne objet d’étude ; Rosemonde n’était pas non plus sans éprouver une certaine satisfaction que mistress Casaubon eût occasion de l’étudier elle-même. À quoi bon en effet être charmante, si les meilleurs juges ne vous voient pas ? et depuis que Rose-monde avait été, chez sir Godwin Lydgate, l’objet des com-pliments les plus flatteurs, elle était tout à fait sûre de l’impression qu’elle devait produire sur les gens bien nés. Dorothée lui tendit la main avec son amabilité simple et na-turelle et regarda avec admiration la ravissante jeune femme de Lydgate, ayant bien conscience sans doute de la présence d’un gentleman debout à quelque distance, mais ne le voyant que comme une forme vague en habit d’homme, dans une perspective éloignée. Ce gentleman était trop occupé de la présence de l’une des deux femmes, pour réfléchir au con-traste qu’elles formaient, contraste frappant pour l’œil d’un observateur indifférent. Elles étaient grandes, toutes deux, leurs yeux étaient au même niveau ; mais représentez-vous cette blonde et juvénile beauté de Rosemonde, avec sa mer-veilleuse couronne de cheveux pâles, avec sa robe bleu clair d’une perfection de forme et de coupe à faire pâmer toutes les couturières, un grand col brodé dont le prix valait la peine d’être cité, ses petites mains couvertes de bagnes, et cette réserve de manières qui ne s’ignore pas et qui remplace à grands frais la simplicité.
– Je vous remercie beaucoup de me permettre de vous interrompre, dit aussitôt Dorothée. Je suis très désireuse de voir M. Lydgate avant de rentrer, et j’espérais que vous
– 7 – pourriez peut-être me dire où je le trouverais, ou même me permettre de l’attendre ici, s’il ne doit pas tarder.
– Il est au nouvel hôpital, dit Rosemonde, je ne sais pas au juste quand il rentrera ; mais je puis le faire chercher.
– Voulez-vous me permettre d’aller le chercher ? de-manda Will Ladislaw en s’avançant.
Il avait déjà pris son chapeau avant l’entrée de Doro-thée.
Elle rougit de surprise, mais lui tendit la main avec un sourire de plaisir auquel on ne pouvait se méprendre, en di-sant :
– Je ne savais pas que ce fût vous ; je ne pensais pas du tout vous trouver ici.
– Irai-je à l’hôpital prévenir M. Lydgate que vous désirez lui parler ? répéta Will.
– Ce serait plus tôt fait, de lui envoyer la voiture, dit Do-rothée, voulez-vous être assez bon pour en donner l’ordre au cocher.
Will se dirigeait vers la porte, quand Dorothée, dont l’esprit, venait en un instant de repasser par un enchaîne-ment de souvenirs, se retourna brusquement.
– J’irai moi-même, dit-elle, je vous remercie. Je désire ne pas perdre de temps avant de rentrer. Je vais aller à l’hôpital et j’y verrai M. Lydgate. Vous m’excuserez, mistress Lydgate. Je vous suis très obligée.
Son esprit était évidemment sous l’empire de quelque soudaine pensée, et elle quitta la chambre, ayant à peine
– 8 – conscience de ce qui l’entourait, s’apercevant à peine que Will lui avait ouvert la porte et offert le bras pour l’accompagner jusqu’à la voiture. Elle prit ce bras, sans rien dire. Will, péniblement contrarié, ne trouva de son côté rien à dire non plus. Il l’aida silencieusement à monter en voiture, ils se dirent adieu et Dorothée s’éloigna.
Durant un trajet de cinq minutes, elle eut le temps de se livrer à des réflexions toutes nouvelles pour elle. Sa résolu-tion de se retirer, son empressement à quitter la chambre, lui étaient venus de l’idée soudaine qu’il y aurait quelque faus-seté de sa part à consentir à un nouvel entretien avec Will, qu’elle ne pourrait pas révéler à son mari ; il y avait déjà as-sez de dissimulation dans le fait d’aller trouver Lydgate. C’était bien là, sans aucun doute, la seule pensée dont elle eût eu conscience ; mais elle avait cédé aussi à un vague sen-timent de malaise. Les accents de cette voix d’homme et du piano qui l’accompagnait, auxquels elle n’avait pas fait atten-tion au moment même, seule maintenant dans sa voiture, elle les entendait résonner au plus profond de son âme ; et elle arriva à faire avec quelque surprise la réflexion que Will Ladislaw passait son temps avec mistress Lydgate, pendant l’absence de son mari. Là-dessus elle ne put s’empêcher de se souvenir qu’il avait aussi passé quelques instants seul avec elle dans des circonstances semblables ; pourquoi donc y aurait-il alors dans ce fait quelque chose de choquant ? Mais Will était parent de M. Casaubon, elle était tenue de lui témoigner de la bienveillance. À certains indices cependant, elle aurait peut-être dû comprendre que M. Casaubon n’aimait pas les visites de son cousin, en son absence. « Peut-être me suis-je trompée en bien des choses, » se dit la pauvre Dorothée, tandis qu’elle essuyait rapidement les larmes qui roulaient le long de ses joues.
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Elle se sentait confusément malheureuse, et l’image de Will, qui jusqu’ici avait toujours été si pure pour elle, se trouva mystérieusement ternie. Mais la voiture s’arrêta à la grille de l’hôpital. Bientôt après, elle se promenait avec Lyd-gate autour des pelouses du jardin, et ses sentiments reve-naient avec énergie au sujet qui lui avait fait chercher cette entrevue.
Will Ladislaw, cependant, était mortifié, et il en savait assez clairement la raison. Les chances de rencontrer Doro-thée étaient rares ; et ici, pour la première fois, il venait de s’en présenter une, dans laquelle il n’avait pas paru à son avantage. Ce n’était pas seulement, comme ç’avait été déjà le cas, le sentiment qu’elle n’était pas exclusivement occu-pée de lui, mais surtout le sentiment qu’elle l’avait surpris dans des circonstances, où il n’était pas, lui, exclusivement occupé d’elle. Au milieu des cercles de Middlemarch qui ne faisaient pas partie de la vie de Dorothée, il se sentait rejeté à une nouvelle et plus grande distance d’elle. Mais ce n’était pas sa faute : depuis qu’il avait pris un appartement en ville, il avait dû faire, sans aucun doute, de nombreuses connais-sances ; sa position exigeait qu’il connût tout le monde et toute chose. Personne certainement, aux environs, ne méri-tait plus d’être connu que Lydgate, et il se trouvait qu’il avait une femme musicienne et bien digne aussi d’être recherchée.
Telle était toute l’histoire de cette situation au milieu de laquelle Diane était descendue d’une façon trop inattendue devant son adorateur. Il y avait là quelque chose de morti-fiant. Will sentait bien, au fond, que sans Dorothée il ne se serait pas établi à Middlemarch : et voilà maintenant que son établissement dans cette ville menaçait de le séparer d’elle par ces barrières de l’opinion, plus fatales à la persistance d’un mutuel intérêt que la distance entre Rome et
– 10 – l’Angleterre. Il était facile de délier les préjugés sur le rang et les professions, quand ils se présentaient sous la forme d’une lettre tyrannique de M. Casaubon ; mais les préjugés, comme les corps odorants, ont une double existence, à la fois solide et subtile : – solide comme les pyramides, subtile comme le vingtième écho d’un écho, ou le souvenir de jacinthes qui auront une fois parfumé la nuit. Et Will était d’un tempéra-ment fait pour sentir vivement les plus subtiles impressions ; un homme avec des perceptions plus grossières n’aurait pas senti, comme lui, que, pour la première fois, et bien indépen-damment de lui, l’idée de quelque chose d’incorrect dans la parfaite aisance de leurs rapports avait traversé l’esprit de Dorothée, et que leur silence, pendant qu’il la conduisait à la voiture, avait eu, en soi, quelque chose de glacé. Casaubon n’aurait-il pas dans sa haine et dans sa jalousie, persuadé à Dorothée que Will était descendu au-dessous d’elle dans l’échelle sociale ? Maudit soit Casaubon !
Will rentra dans le salon, et, prenant son chapeau, s’avança d’un air contrarié vers mistress Lydgate qui s’était assise à sa table à ouvrage.
– C’est toujours une fatalité, lui dit-il, d’être interrompu, quand on fait de la musique ou de la poésie. Pourrai-je reve-nir un autre jour, pour achever au moins de vous rendre Lun-gi dal caro bene ?
– J’aurai plaisir et profit à vous entendre, repartit Rose-monde. Mais convenez que cette fois c’était une belle inter-ruption. J’envie vraiment votre liaison avec mistress Casau-bon. Est-elle très spirituelle ? Elle en a l’air.
– En vérité, je n’y ai jamais songé, dit Will avec humeur.
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– C’est tout juste la réponse de Tertius, la première fois que je lui ai demandé si elle était jolie. À quoi donc pensez-vous, vous autres hommes, lorsque vous vous trouverez avec mistress Casaubon ?
– À elle-même, répliqua Will qui n’était pas fâché de provoquer la charmante mistress Lydgate. Quand on est en présence d’une femme parfaite, on ne pense jamais à ses mé-rites, on a la conscience de sa présence et c’est assez.
– Je serai jalouse, lorsque Tertius ira à Lowick, dit Ro-semonde en découvrant ses fossettes, et parlant avec une grâce idéale. Quand il reviendra, je ne serai plus rien pour lui.
– Il ne semble pas que cet effet se soit produit jusqu’ici sur Lydgate. Mistress Casaubon est trop différente des autres femmes pour qu’on puisse les lui comparer.
– Vous êtes, à ce que je vois, un fervent adorateur. Vous la voyez souvent, j’imagine.
– Non, fit Will presque avec humeur. En général, l’adoration est plutôt affaire de théorie que de pratique. Mais je suis en train pour le moment de la pratiquer avec excès, – il faut réellement que je m’arrache d’ici.
– Revenez un de ces soirs, voulez-vous : M. Lydgate sera heureux d’entendre cette musique, et moi je n’en puis autant jouir, quand il n’est pas là.
Lorsque son mari fut rentré, Rosemonde lui dit, en se plaçant en face de lui et tenant de ses deux mains le collet de son habit :
– M. Ladislaw était ici, en train de faire de la musique avec moi, quand mistress Casaubon est entrée. Il a paru con-
– 12 – trarié. Croyez-vous qu’il fût fâché qu’elle le vît dans notre maison ? Notre situation est plus qu’égale à la sienne, quelle que soit d’ailleurs sa parenté avec les Casaubon.
– Non, non ; s’il a été réellement fâché, ce devait être pour une autre raison. Ladislaw est une espèce de bohème ; il ne se soucie pas des différences entre le cuir et la prunelle.
– Musique à part, il n’est pas toujours très agréable. L’aimez-vous ?
– Oui, je crois que c’est un brave garçon : c’est un mé-lange, une espèce de bric-à-brac, mais sympathique.
– Savez-vous, je crois qu’il adore mistress Casaubon…
– Pauvre diable ! fit Lydgate en souriant et pinçant l’oreille de sa femme.
Rosemonde s’apercevait qu’elle commençait à connaître beaucoup de choses du monde, surtout en découvrant, – ce qui, dans son temps de jeune fille, lui aurait semblé inconce-vable en dehors des vieilles tragédies classiques – en décou-vrant que les femmes, même après le mariage, pouvaient faire des conquêtes et réduire les hommes à l’état d’esclaves.
À cette époque, les jeunes demoiselles de province, même celles qui étaient élevées chez mistress Lemon, li-saient peu de littérature française plus moderne que Racine, et les journaux ne jetaient pas encore leur éclatante lumière sur les scandales de la vie. La vanité cependant, quand elle est libre de travailler tout le jour dans une tête de femme, peut aller loin en bâtissant sur les plus légères données, sur-tout sur une donnée telle que la possibilité de conquêtes in-définies. Quel délice de faire des captifs du haut du trône du mariage, avec un mari comme prince consort à ses côtés, –
– 13 – par le fait, lui-même le premier des sujets – tandis que les esclaves, tout repos de leur vie perdu, lèvent des yeux à ja-mais sans espoir ! Mais pour le quart d’heure, le roman de Rosemonde tournait principalement autour de son prince consort, et c’était assez pour elle de jouir de sa soumission assurée ; lorsqu’il dit : « Pauvre diable ! »
– Pourquoi cela ? demanda-t-elle curieusement.
– Eh ! que peut faire un homme, quand il se met à adorer l’une de vous, sirènes ? Il néglige son travail et tout va mal.
– En tout cas, ce n’est pas vous qui négligez votre tra-vail. Vous êtes constamment à l’hôpital, ou à visiter des ma-lades pauvres, ou à réfléchir à des querelles de médecins : et puis, à la maison, vous ne faites que vous pencher sur votre microscope et sur vos fioles. Avouez que vous aimez toutes ces choses mieux que vous ne m’aimez moi-même.
– N’avez-vous pas assez d’ambition pour désirer que votre mari devienne quelque chose de mieux qu’un médecin de Middlemarch ? dit Lydgate, appliquant ses mains sur les épaules de sa femme et la regardant avec une tendre gravité. Je vous ferai apprendre mes vers favoris d’un vieux, poète :
Pourquoi notre orgueil ferait-il tant d’effort pour être
Et n’être plus ? Quel bien comparable à celui-là :
Faire des choses dignes d’être écrites, en écrire
De dignes d’être lues, et charmer le monde ?
Ce que je veux, Rosy, c’est de faire des choses dignes d’être écrites, et d’écrire moi-même ce que j’aurai fait. Il faut, mon ange, pour y arriver, qu’un homme travaille.
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– Je souhaite naturellement que vous fassiez des décou-vertes : personne plus que moi ne pourrait souhaiter de vous voir atteindre à une haute position en meilleur lieu. Vous ne direz pas que j’ai jamais essayé de vous empêcher de travail-ler. Mais nous ne pouvons pas vivre comme des ermites. Vous ne m’en voulez pas, Tertius ?
– Non, chère, non. Je suis trop pleinement heureux.
– Et qu’est-ce que mistress Casaubon avait à vous dire ?
– Elle voulait seulement me questionner sur la santé de son mari. Mais je crois qu’elle va se montrer d’une générosi-té magnifique pour notre nouvel hôpital. Je crois qu’elle nous donnera deux cents livres par an.
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