Middlemarch - Tome II
Chapitre III
La confiance de Dorothée dans les connaissances de Ca-leb Garth avait commencé en apprenant qu’il approuvait ses chaumières ; elle s’était rapidement accrue pendant son sé-jour à Freshitt, alors que, sur les instances de sir James, elle parcourait à cheval avec lui et Caleb les deux domaines. Ca-leb avait pour elle une profonde admiration ; il disait à sa femme que mistress Casaubon avait pour les affaires une tête tout à fait exceptionnelle chez une femme. Il faut se rappeler que par « les affaires » Caleb n’entendait jamais les transac-tions d’argent, mais l’intelligente application du travail.
– Tout à fait exceptionnelle ! répéta Caleb. Elle m’a dit une chose que je me répétais à moi-même bien souvent, quand j’étais jeune : – Monsieur Garth, j’aimerais à sentir, si je vivais assez pour devenir vieille, que j’ai amélioré une grande étendue de terres et élevé beaucoup de bonnes chaumières, parce que c’est un travail profitable pendant qu’on l’exécute, et qu’après, les gens s’en trouvent mieux. Ce sont ses propres paroles ; c’est ainsi qu’elle voit les choses.
– Mais, en femme cependant, j’espère, dit mistress Garth, avec un léger soupçon que mistress Casaubon ne res-pectait peut-être pas le vrai principe de la subordination.
– Oh ! vous ne pouvez vous l’imaginer, répondit Caleb en secouant la tête. Vous aimeriez à l’entendre parler, Su-zanne. Elle s’exprime dans un langage si naturel et avec une voix comme de la musique. Dieu me bénisse ! cela me rap-pelle certain passage de la Messiade : « Et aussitôt apparut
– 166 – une multitude formée par des légions célestes, louant Dieu et disant : “Il y a quelque chose dans sa voix, qui réjouit l’oreille.” »
Avec la bonne entente qui existait entre eux, il était na-turel que Dorothée priât M. Garth de se charger de toutes les affaires concernant les trois fermes et les nombreux tenan-ciers attachés à Lowick-Manor ; en vérité, son attente d’obtenir du travail pour deux allait être remplie avec usure. Comme il le disait, « les affaires engendrent les affaires », et une forme d’affaires qui commençait alors à se multiplier, c’était la construction des chemins de fer. Une ligne projetée devait traverser, sur la paroisse de Lowick, des prairies où les bestiaux, jusque-là, avaient brouté dans une paix que nulle surprise ne venait interrompre ; ce fut ainsi que les premiers efforts du système naissant des chemins de fer pé-nétrèrent dans les affaires de Caleb Garth, et déterminèrent le cours de cette histoire, pour deux personnes qui lui étaient chères. Le chemin de fer sous-marin peut avoir ses difficul-tés ; mais le lit de la mer n’est pas partagé entre une infinité de propriétaires ruraux, qui réclament des indemnités, non seulement pour des dommages mesurables, mais encore pour des questions de sentiment. Pour la centaine de pro-priétaires auxquels appartenait Middlemarch, les chemins de fer étaient un sujet aussi palpitant que le bill de réforme ou les horreurs imminentes du choléra ; les femmes surtout et les propriétaires fonciers émettaient sur ce sujet des vues particulièrement arrêtées. Les femmes, jeunes ou vieilles, regardaient la locomotion par la vapeur comme une chose présomptueuse et périlleuse, et protestaient que rien ne les déciderait jamais à monter dans un wagon de chemin de fer ; les propriétaires, avec des arguments aussi différents les uns des autres que M. Salomon Featherstone différait de lord Medlicote, n’en étaient pas moins tous unanimes dans
– 167 – l’opinion qu’en vendant du terrain, soit à l’ennemi de l’humanité, soit à une compagnie obligée d’acheter, il fallait faire payer le plus cher possible à ces agences malignes le droit de nuire à l’humanité.
Mais les gens à compréhension plus lente, tels que M. Salomon et mistress Waule, mirent beaucoup de temps pour arriver à cette conclusion ; leurs esprits s’arrêtaient à la conception toute vive de ce que ce serait que de couper en deux le Grand Pré et de le transformer en morceaux triangu-laires ; « ce ne serait plus rien du tout », et les grosses in-demnités leur semblaient chose impossible à croire, en tout cas bien lointaine.
– Le meilleur moyen serait de ne rien dire et de poster quelqu’un en vedette pour les renvoyer avec la puce à l’oreille, quand ils viendront espionner et mesurer, disait Sa-lomon. C’est ce qu’on leur a fait près de Brassing, à ce que j’ai entendu dire. Qu’ils s’en aillent couper une autre pa-roisse. Je n’y crois pas, à ces indemnités capables de vous dédommager d’une invasion de brigands venant fouler aux pieds vos moissons. Et, dans tous les cas, plus nous leur met-trons de bâtons dans les roues, plus ils nous payeront cher pour continuer, s’ils sont obligés d’avancer.
Et Salomon d’agir en conséquence, en stimulant, en toute occasion, les méfiances autour de lui et notamment au hameau de Frick, qu’il habitait. Le terrain était préparé à souhait.
– Le moins qu’ils prétendissent, ces gens du chemin de fer, c’est qu’ils allaient couper la paroisse de Lowick en mille morceaux. Peut-on penser à déchiqueter de si belles terres ! Qu’ils aillent à Tipton, à la bonne heure ! Mais on ne sait pas
– 168 – ce qu’il y a au fond de tout cela. Ils mettent en avant le trafic, mais c’est pour faire tort aux propriétés et aux pauvres gens !
– Eh bien, ce sont des garnements de Londres, j’en suis sûr ! dit le grand Hiram, qui avait une vague notion de Londres, comme d’un centre d’hostilité contre le pays.
– Eh ! bien sûr. Et dans quelques endroits, près de Bras-sing, à ce qu’il paraît, les gens leur sont tombés dessus, pen-dant qu’ils étaient là à rôder, et on leur a cassé les espèces de lunettes qu’ils portaient avec eux, et on les a chassés de façon à leur ôter l’envie d’y revenir.
– C’était ça une bonne farce, ma foi ! dit Hiram dont les circonstances diminuaient beaucoup la gaieté.
– Eh bien, je ne voudrais pas avoir affaire à eux en per-sonne, reprit Salomon, mais il y a des gens qui disent que ce pays-ci a vu ses meilleurs jours, et on verra le grand com-merce avaler le petit, si bien qu’il ne restera pas un chariot dans la contrée ni un fouet à faire claquer.
– Je leur ferai pourtant claquer mon fouet aux oreilles avant qu’ils en arrivent là, dit Hiram, tandis que M. Salomon s’éloignait.
On n’a pas besoin de planter les orties pour qu’elles poussent. On discuta la ruine du pays par les chemins de fer, non seulement au cabaret des Poids et Balances, mais sur tous les prés où se réunissaient les travailleurs.
Un matin, peu de temps après l’entrevue, dans laquelle Mary Garth avait avoué à M. Farebrother son sentiment pour Fred Vincy, il arriva que son père fut appelé par une affaire à la ferme de Yoddrell, dans la direction de Frick ; il s’agissait de mesurer et d’estimer un morceau de terrain éloigné, ap-
– 169 – partenant à Lowick-Manor, dont Caleb espérait tirer un parti avantageux pour Dorothée (il faut avouer ici que son désir était d’obtenir du chemin de fer le plus beau prix possible). Il laissa son cabriolet chez Yoddrell, et, tout en cheminant avec son aide et sa chaîne d’arpenteur vers le lieu de son travail, il rencontra la troupe des agents de la compagnie et échangea quelques mots avec eux.
C’était une de ces matinées grises qui suivent les petites pluies et qui deviennent délicieuses vers midi, quand les nuages commencent à se dissiper, et que, le long des sentiers et au fond des haies, la senteur de la terre est douce à respi-rer.
Cette senteur eût paru plus douce à Fred Vincy, qui s’avançait sur son cheval, le long des sentiers, s’il n’eût eu l’esprit tracassé par ses vains efforts pour imaginer ce qu’il pourrait bien faire, avec son père d’un côté, désireux de le voir entrer immédiatement dans l’Église, avec Mary de l’autre, menaçant de l’abandonner s’il y entrait, et avec le monde du travail qui ne semblait pas avoir un besoin urgent d’un jeune gentleman sans capital, en somme pas bon à grand’chose. La position était d’autant plus dure pour Fred, que son père, satisfait de ne plus le trouver rebelle à ses vo-lontés, se montrait bien disposé pour lui ; c’était lui qui l’avait envoyé faire cette course agréable, en quête de lé-vriers de chasse. Même après avoir pris une résolution, res-terait encore la tâche d’en faire part à son père. Mais nous devons reconnaître que la tâche de prendre un parti, qui de-vait venir la première, était la plus difficile : quelle occupa-tion laïque y avait-il au monde pour un jeune homme (à qui ses amis ne pouvaient procurer d’emploi), quelle occupation qui fut à la fois lucrative, digne d’un gentleman, et dont l’exercice ne réclamât pas d’instruction spéciale ? Longeant
– 170 – dans ces dispositions les sentiers de Frick, et ralentissant le pas, tandis qu’il réfléchissait s’il se hasarderait à passer par le presbytère de Lowick pour demander à voir Mary, sa vue pouvait s’étendre par-dessus les haies d’un champ à l’autre. Tout à coup un bruit attira son attention, et, à l’extrémité du champ qui s’étendait à sa gauche, il put voir six ou sept hommes en blouse, armés de fourches, effectuant une marche offensive vers les quatre agents du chemin de fer, arrêtés en face d’eux, tandis que Caleb Garth et son aide tra-versaient le champ rapidement pour rejoindre le groupe me-nacé. Lorsque Fred, retardé quelques instants par la re-cherche de la barrière, arriva au galop sur les lieux, la bande en blouse qui, après avoir avalé sa bière de midi, n’avait sans doute pas trouvé urgent de retourner son foin, chassait déjà devant elle, avec ses fourches, les hommes en jaquette ; et l’aide de Caleb Garth, garçon de dix-sept ans, au moment où il relevait de terre un de leurs instruments, venait d’être ren-versé et paraissait inanimé. Les hommes en jaquette avaient l’avantage à la course, et Fred couvrit leur retraite en s’élançant en face des blouses et les chargeant assez soudai-nement pour semer la confusion dans la poursuite.
– Qu’est-ce que cela signifie, fous fieffés ? s’écria Fred, poursuivant de tous côtés le groupe disséminé et intervenant à droite et à gauche à coups de fouet. Je déposerai contre vous tous devant le magistrat. Vous avez renversé ce garçon, et tué peut-être, autant que j’en puis juger. Vous serez, vous tous ici, pendus aux prochaines assises. Prenez-y garde ! dit Fred, qui ensuite rit de tout son cœur en se rappelant ses pa-roles.
Les paysans s’étaient ainsi vus repoussés dans leur pré de l’autre côté de la barrière, et Fred avait arrêté son cheval, quand Hiram Ford, se trouvant à une distance d’où il pouvait
– 171 – sans danger provoquer son adversaire, se retourna et hurla un défi, plus homérique qu’il ne s’en doutait.
– V’s’êtes un lâche, vous en êtes un ! Descendez un peu de votre cheval, jeune maître, et j’aurai un petit compte à régler avec vous, je vous le jure. Vous n’osez pas avancer sans vot’ cheval et vot’ fouet. J’en aurai bientôt fait de vous faire rendre le souffle, moi, bientôt fait !
– Attendez une minute, je ne tarderai pas à revenir, et je réglerai son compte à chacun de vous, à son tour, si vous y tenez, dit Fred qui avait confiance dans son talent à la boxe.
Pour le moment, il voulait rejoindre Caleb et le jeune garçon étendu à terre.
Le jeune homme avait la cheville tordue et en souffrait beaucoup, mais n’était pas autrement blessé, et Fred le mit sur son cheval, afin qu’il pût aller se faire soigner chez Yoddrell.
– Faites mettre le cheval à l’écurie, et qu’on prévienne les agents qu’ils peuvent revenir pour leurs opérations. Le champ est déblayé maintenant.
– Non, non, dit Caleb. Voici un instrument cassé. Ils de-vront y renoncer pour aujourd’hui, et cela vaut tout autant. Là, prenez tout cela devant vous, sur le cheval, Tom.
– Je suis heureux de m’être trouvé là au bon moment, monsieur Garth, dit Fred pendant que Tom s’éloignait. On ne sait pas ce qui aurait pu arriver si la cavalerie n’était accou-rue à temps.
– Eh ! eh ! c’était une chance, dit Caleb d’un air distrait, en regardant du côté où il travaillait un moment auparavant. Mais, le diable les emporte, voilà ce qui arrive quand les
– 172 – hommes ne savent ce qu’ils font, me voilà dérangé dans le travail de ma journée. Je ne puis continuer ma besogne sans quelqu’un pour m’aider, avec la chaîne d’arpenteur. Pour-tant ! Il se dirigeait vers l’endroit désigné avec une expres-sion de mécontentement, comme s’il avait oublié la présence de Fred, lorsqu’il se retourna soudain et dit rapidement : Qu’avez-vous à faire aujourd’hui, jeune homme ?
– Rien du tout, monsieur Garth. Je vous aiderai avec plaisir, le puis-je ? Fred sentait que c’était faire sa cour à Ma-ry que d’aider son père.
– Oh ! mais il ne faut pas craindre de se baisser et de se donner chaud.
– Je n’ai pas peur. Seulement je voudrais aller d’abord régler un compte avec ce gros individu qui s’est retourné pour me défier. Ce serait une bonne leçon pour lui. Je serai revenu avant cinq minutes.
– Sottise ! dit Caleb de son ton le plus péremptoire. J’irai parler moi-même à ces gens. C’est de l’ignorance, tout cela. Quelqu’un aura été leur raconter des mensonges. Les pauvres fous n’en savent pas plus long.
– J’irai avec vous, alors, dit Fred.
– Non, non, restez où vous êtes. Je n’ai pas besoin de votre jeune sang. Je puis prendre soin de moi-même.
Caleb était un homme vigoureux et ne connaissait guère d’autre espèce de crainte que la crainte de blesser les autres, et celle d’avoir à discourir. Mais il comprenait qu’il était de son devoir en ce moment d’essayer une petite harangue. Il y avait en lui, à l’égard des travailleurs, un mélange frappant, – qui tenait à ce qu’il avait toujours été lui-même un zélé tra-
– 173 – vailleur, – de principes rigoureux et d’indulgence pratique. Il considérait que faire le travail d’une journée et le bien faire devait être une partie de leur bonheur, par la raison que c’était la partie principale de son bonheur à lui ; mais il avait pour eux un sentiment profond de confraternité. Il alla à eux une main dans sa poche, l’autre entre les boutons de son gi-let, avec sa douce physionomie de tous les jours.
– Eh bien, mes garçons, comment cela se fait-il ? com-mença-t-il, se servant comme de coutume de phrases brèves, qui lui semblaient surabondantes à lui-même, par la multi-tude de pensées qu’il y cachait. Comment avez-vous fait pour commettre une telle sottise ? Quelqu’un a été vous ra-conter des mensonges. Vous pensiez que ces gens-là vou-laient vous faire du tort !
– Oui-da.
– Sottise ! Il n’en est rien ! Ces hommes étudient le ter-rain pour voir la direction que devra prendre le chemin de fer. Maintenant, mes garçons, vous ne pouvez l’empêcher, le chemin de fer : que cela vous plaise ou non, il se fera. Et si vous vous mettez à le combattre, vous vous attirerez des en-nuis. La loi autorise ces hommes à venir ici, dans le pays. Le propriétaire n’a rien à y redire, et si vous vous en mêlez contre eux, vous aurez à faire avec le constable, et la justice, et les menottes, et les prisons de Middlemarch. Et vous pour-riez être mis dedans à l’heure qu’il est, si l’on portait plainte.
Puis, après une courte pause :
– Mais, allons, vous ne leur vouliez pas de mal ! Quelqu’un vous a dit que le chemin de fer était une mauvaise chose. C’est un mensonge. Il peut faire un petit bout de
– 174 – dommage par-ci par-là, à ceci et à cela, tout comme le soleil du ciel. Mais le chemin de fer est une bonne chose.
– Oui-da, bonne pour les gens riches, pour s’en faire de l’argent, dit le vieux Timothée Cooper qui était resté en ar-rière à retourner son foin, tandis que les autres allaient à leur équipée. J’en ai vu naître un tas, de choses nouvelles, depuis que j’étais un petit gars, la guerre et puis la paix, et les ca-naux, et l’vieux roi George, et le régent, et le nouveau roi George, et puis le nouveau qui a aussi pris un nom nouveau, et tout ça, ça n’a rien changé pour le pauvre diable. Qu’est-ce que les canaux lui ont fait ? Ils ne lui ont rapporté ni viande ni lard. Depuis que j’étais p’tit gars, les temps ne sont devenus que plus durs pour le pauvre. Et ça ira de même avec les chemins de fer. Ils ne feront qu’entourer le pauvre diable encore davantage. Mais c’est folie que de s’en mêler, et je l’ai bien dit à ces compagnons-là. C’est le monde des gens huppés, ça n’est que ça. Mais vous êtes pour les gens huppés, vous, monsieur Garth !
– Que vous ayez mauvaise opinion de moi, Tim, il n’importe ! repartit Caleb, cela ne nous regarde en aucune manière. Les choses peuvent être mauvaises pour le pauvre, et elles le sont, mauvaises ; mais je voudrais empêcher ces braves gens que voilà d’empirer encore les choses pour eux. Les bêtes de somme peuvent avoir parfois une lourde charge, mais elles ne gagneront rien à la jeter dans l’ornière du che-min, si c’est justement leur fourrage qu’elles portent.
– Nous ne voulions que nous amuser un p’tit brin, dit Hi-ram qui commençait à voir les conséquences de leur con-duite. Nous ne voulions pas autre chose.
– Eh bien, promettez-moi de ne plus vous en mêler, et je verrai à ce que personne ne porte plainte contre vous.
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– Je ne m’en suis jamais mêlé, et je n’ai pas besoin de promettre, dit Timothée.
– Non, mais les autres. Allons, je suis, aujourd’hui, aussi chargé de besogne que vous, et je n’ai pas beaucoup de temps à perdre. Dites que vous resterez tranquilles sans l’intervention du constable.
– Oui-da, nous ne nous en mêlerons plus, ils feront de nous ce qu’ils voudront !
Caleb, sur cette expression de leurs promesses, se hâta d’aller trouver Fred qui l’avait suivi de loin.
Ils revinrent au travail et Fred y aida vigoureusement. Son humeur s’était éclaircie, et il s’amusa de tout son cœur d’une bonne glissade sur l’herbe humide, sous la haie, dont son irréprochable pantalon d’été sortit un peu sali. Étaient-ce ses brillants exploits qui l’avaient exalté, ou la satisfaction d’assister le père de Mary. Non, c’était quelque chose de plus. Les incidents de la matinée avaient aidé son imagina-tion déroutée à lui découvrir une profession qui présentait plus d’un attrait. Je ne suis pas sûr que certaines fibres, au cœur de M. Garth, n’aient pas alors ressenti leur vibration d’autrefois vers le même but qui maintenant se révélait à Fred. L’incident déterminant, dans la vie, n’est souvent que le contact du feu avec un point où se trouve de l’huile et de l’étoupe ; et il sembla toujours à Fred que le chemin de fer avait amené pour lui ce contact désiré. Mais ils continuaient à travailler sans parler, sauf quand le travail l’exigeait. Enfin, quand ils eurent fini et qu’ils s’éloignèrent, M. Garth com-mença :
– Un jeune homme n’a pas besoin d’être bachelier ès arts pour faire cet ouvrage-là, eh, Fred !
– 176 –
– Je voudrais m’y être mis avant de penser à devenir ba-chelier, répliqua Fred. Il s’arrêta un moment puis ajouta avec plus d’hésitation : – Croyez-vous que je sois trop vieux pour apprendre votre métier, monsieur Garth ?
– Mon métier se compose de bien des choses, mon gar-çon, dit M. Garth en souriant. Une bonne partie de ce que je sais, l’expérience seule peut le donner : on ne peut pas l’apprendre par cœur, comme on apprend ce qui est dans les livres. Mais vous êtes encore assez jeune pour vous en poser la base dans la tête. Caleb prononça cette dernière phrase avec énergie, mais il s’arrêta alors avec hésitation. Il avait cru, ces derniers temps, que Fred s’était décidé à entrer dans l’Église.
– Vous croyez donc que, si j’essayais, je pourrais faire là quelque chose de bon ?
– Cela dépend, répondit Caleb, penchant la tête de côté et baissant la voix, de l’air d’un homme qui a le sentiment de dire quelque chose de profondément religieux. Il faut être sûr de deux choses : d’abord il faut aimer votre travail et ne pas regarder toujours par-dessus les bords en aspirant au mo-ment de la récréation. Et l’autre, c’est qu’il ne faut pas rougir de votre métier et penser qu’il serait plus honorable d’en avoir un autre. Il faut mettre son orgueil dans son travail et dans le désir de le bien faire, et ne pas dire toujours : « Il y a ceci et il y a cela, si j’avais telle chose à faire, je saurais m’en tirer. » Quel que soit un homme, je ne donnerais pas deux pence de lui (ici la bouche de Caleb prit une expression amère, et il fit claquer ses doigts), – qu’il fût premier ministre ou couvreur en chaume, s’il ne faisait pas bien ce qu’il a en-trepris de faire.
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– Il me serait impossible de m’y sentir apte, si j’étais clergyman, dit Fred, voulant entrer dans le raisonnement.
– Alors laissez cela de côté, mon garçon, sans quoi vous ne serez jamais heureux. Ou, si vous êtes heureux, c’est que vous serez un pauvre sire.
– C’est à peu près ce qu’en pense Mary, dit Fred en rou-gissant. Je suppose que vous connaissez mes sentiments pour Mary, monsieur Garth ; cela ne vous mécontente pas, j’espère, de savoir que je l’ai toujours aimée mieux que per-sonne au monde, et que je n’aimerai jamais personne comme je l’aime.
L’expression du visage de Caleb s’adoucissait visible-ment, pendant que Fred parlait. Mais il secoua la tête avec une lenteur solennelle et dit :
– Cela rend les choses plus sérieuses, Fred, si vous avez l’intention de vous charger du bonheur de Mary.
– Je le sais, monsieur Garth, répliqua Fred vivement, et je ferais tout pour elle. Elle dit qu’elle ne voudra jamais de moi, si j’entre dans l’Église, et je serai le plus malheureux diable de la terre, si je perds tout espoir d’avoir Mary. Réel-lement, si je pouvais une quelque autre profession, les af-faires, ou n’importe quoi dont je serais capable, je travaille-rais de toutes mes forces, je mériterais votre estime. J’aimerais à m’occuper des choses du dehors. Je m’entends déjà assez bien aux terres et au bétail. Je m’étais habitué à l’idée, vous allez me trouver là assez absurde, que j’aurais un jour des terres qui m’appartiendraient en propre. Je suis sûr que j’acquerrais facilement de l’instruction dans ces ma-tières, surtout si je pouvais, de façon ou d’autre, être sous votre direction.
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– Doucement, mon garçon ! dit Caleb, ayant devant les yeux l’image de Suzanne. Qu’avez-vous dit de tout cela à votre père ?
– Rien encore ; mais il faudra que je le lui dise. J’attends seulement pour savoir ce que je pourrais faire. Je suis très fâché de le contrarier, mais, à vingt-quatre ans, un homme devrait avoir la liberté de décider pour lui-même. Comment pouvais-je savoir, quand j’avais quinze ans, ce qu’il me con-viendrait de faire à l’heure qu’il est ? Mon éducation a été une erreur.
– Mais écoutez bien ceci, Fred, dit Caleb. Êtes-vous sûr que Mary vous aime et vous accepterait jamais ?
– J’ai prié M. Farebrother de lui parler, parce qu’elle me l’avait défendu, à moi, je ne savais pas comment faire autre-ment, dit Fred comme pour s’excuser ; et il dit que j’ai toute raison d’espérer, si je réussis à me créer une position hono-rable, je veux dire en dehors de l’Église. Vous me trouvez inexcusable, je le pense bien, monsieur Garth, de vous trou-bler et de vous ennuyer de mes désirs au sujet de Mary, avant d’avoir rien fait du tout pour moi-même. Sans doute je n’ai pas les plus légers droits, j’ai même une dette envers vous, qui ne sera jamais acquittée, alors même que j’aurai été en état de vous en rembourser l’argent.
– Si, mon garçon, vous avez un droit, répondit Caleb avec beaucoup d’émotion dans la voix. Les jeunes gens ont toujours un droit sur les vieux, c’est de se faire aider par eux dans leur carrière. J’ai été jeune, moi aussi, une fois, et j’ai eu à me tirer d’affaire sans beaucoup d’aide ; mais un peu d’aide eût été la bienvenue, quand ce n’eût été que pour l’amour de la sympathie. Mais j’ai besoin d’y réfléchir. Venez
– 179 – me trouver demain au bureau à neuf heures, au bureau, n’oubliez pas !
M. Garth ne faisait jamais aucune démarche importante sans consulter Suzanne, mais pour cette fois, il faut l’avouer, avant d’avoir atteint la maison, il avait déjà pris son parti. Sur une foule de points où les autres montrent de la décision ou de l’entêtement, il était l’homme le plus facile du monde à diriger. Il ne savait jamais quel plat choisir, et si Suzanne lui avait dit qu’ils devaient aller vivre dans une chaumière de quatre pièces, afin de faire des économies, il eût répondu : « Allons-y, » sans demander d’explications. Mais lorsque le jugement et le sentiment de Caleb s’étaient prononcés avec fermeté, c’était lui qui était le maître ; et en dépit de sa dou-ceur et de sa timidité à reprendre les autres, tout le monde autour de lui savait que, dans les occasions exceptionnelles où il décidait, il était absolu. Quand il se résolvait, il est vrai, à être absolu, ce n’était jamais que quand il s’agissait d’un autre. Dans quatre-vingt-dix-neuf cas, c’était mistress Garth qui décidait, mais sur le centième, elle sentait souvent qu’elle aurait à accomplir la tâche singulièrement difficile de rester fidèle à son principe et de se soumettre.
– Tout est arrivé comme je le pensais, Suzanne, dit Ca-leb quand ils se trouvèrent seuls dans la soirée. Il avait déjà raconté l’aventure qui avait amené Fred à partager son tra-vail de la journée, mais il avait gardé par devers lui la suite de l’histoire. Les enfants s’aiment, je veux dire Fred et Mary.
Mistress Garth posa son ouvrage sur ses genoux et fixa avec anxiété un regard pénétrant sur son mari.
– Quand notre travail a été terminé, Fred m’a tout avoué. Il ne peut se résigner à être clergyman, et Mary dit qu’elle ne l’acceptera pas, s’il le devient ; le pauvre garçon
– 180 – aimerait à travailler avec moi et à entrer dans les affaires. Et j’ai résolu de le prendre et d’en faire un homme.
– Caleb ! proféra mistress Garth d’une voix de contralto profonde, exprimant un étonnement résigné.
– C’est une belle chose à faire, dit M. Garth, s’appuyant fermement contre le dossier de son fauteuil et en saisissant les bras. J’aurai de la peine avec lui, mais je crois que j’arriverai. Ce garçon aime Mary, et un véritable amour pour une bonne femme est une grande chose, Suzanne. Cela fa-çonne plus d’un grossier compagnon.
– Mary vous en a-t-elle dit quelque chose ? demanda mistress Garth, secrètement un peu blessée de n’avoir pas été informée elle-même.
– Pas un mot. Je l’ai une fois questionnée au sujet de Fred ; je lui ai donné un léger avertissement. Elle m’a assuré qu’elle n’épouserait jamais un homme paresseux et qui craindrait sa peine, – elle ne m’a rien dit depuis. Mais il pa-raît que Fred a prié M. Farebrother de lui parler, parce qu’elle lui avait défendu de le faire lui-même, et M. Farebrother a découvert qu’elle aimait Fred, mais qu’elle ne voulait pas qu’il fût pasteur. Le cœur de Fred est fixé à Mary, je le vois bien : cela me donne bonne opinion de ce garçon, et nous l’avons toujours aimé, Suzanne.
– C’est dommage pour Mary, je trouve ! dit mistress Garth.
– Pourquoi, dommage ?
– Parce que, Caleb, elle aurait pu avoir un homme qui vaut bien vingt Fred Vincy.
– Ah ! fit Caleb avec surprise.
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– Je crois fermement que M. Farebrother lui est attaché, et qu’il voulait la demander en mariage ; mais, évidemment, maintenant que Fred s’est servi de lui comme intermédiaire, cette heureuse perspective a pris fin.
Il y avait une précision sévère dans le langage de mis-tress Garth. Elle était vexée et déçue, résolue à s’abstenir de toutes paroles inutiles. Caleb garda le silence pendant quelques instants, en proie à un conflit de sentiments divers, il regardait le plancher et secouait la tête et les mains comme pour accompagner quelque raisonnement intérieur. Enfin il reprit :
– Cela m’aurait rendu très fier et très heureux, Suzanne, et j’en aurais été ravi par amour pour vous. J’ai toujours sen-ti que votre position n’était pas au niveau de ce que vous va-liez. Mais vous m’avez choisi, tout homme simple que j’étais.
– J’ai choisi l’homme le meilleur et le plus digne que j’eusse jamais connu, dit mistress Garth.
– Eh bien, peut-être d’autres ont-ils pensé que vous au-riez pu mieux faire. Mais, pour moi, c’eût été pire. Et c’est là ce qui me touche de si près à propos de Fred. Ce garçon est bon dans le fond et il a suffisamment de moyens pour se tirer d’affaire, si on le met dans la bonne voie ; il aime et honore ma fille par-dessus tout, et elle lui a fait une espèce de pro-messe relative. Je le dis, l’âme de ce jeune homme est entre mes mains, et je ferai pour lui du mieux que je pourrai, avec l’aide de Dieu ! C’est mon devoir, Suzanne.
Mistress Garth n’était pas portée aux larmes, mais il y en avait une grosse qui roulait le long de sa joue, avant que son mari eût fini de parler. Elle venait de la pression de senti-ments divers, dans lesquels il entrait beaucoup d’affection et
– 182 – un peu de mécontentement. Elle l’essuya vivement en di-sant :
– Il y a peu d’hommes qui trouveraient de leur devoir, comme vous, Caleb, d’ajouter ainsi à leurs soucis.
– Cela ne signifie rien, ce que d’autres trouveraient. J’ai au dedans de moi un sentiment bien net que je suivrai ; et j’espère que votre cœur se joindra au mien, Suzanne, pour rendre toutes choses aussi légères que possible à Mary, la pauvre enfant. Caleb, se reculant dans son fauteuil, fixa sur sa femme un regard d’anxieux appel.
Elle se leva et l’embrassa en disant :
– Dieu vous bénisse, Caleb ! Nos enfants ont un bon père.
Puis elle sortit et se laissa aller à un vigoureux accès de larmes, en compensation des paroles qu’elle avait dû conte-nir. Elle était certaine qu’on se méprendrait sur la conduite de son mari et sur le compte de Fred, elle était pleine de sa-gesse et sans beaucoup d’espoir. On verrait plus tard qui avait eu le plus de prévoyance, elle dans sa sagesse ou Caleb dans son ardente générosité !
Lorsque Fred se rendit au bureau, le lendemain matin, un examen l’y attendait, qu’il n’était pas préparé à passer.
– Maintenant, Fred, dit Caleb, vous aurez un peu de tra-vail de bureau. J’ai toujours fait pas mal d’écriture moi-même, mais il me faut un aide, et comme je désire que vous appreniez la comptabilité et que vous vous mettiez les va-leurs dans la tête, j’ai l’intention de ne pas prendre d’autre employé. De quelle force êtes-vous en écriture et en arithmé-tique ?
– 183 –
Fred ressentit au cœur une sensation désagréable ; il n’avait pas pensé à un travail de bureau ; mais il était bien résolu à ne pas reculer.
– Je ne crains pas l’arithmétique, monsieur Garth ; j’ai toujours eu de la facilité pour l’apprendre. Pour mon écri-ture, je crois que vous la connaissez.
– Voyons, dit Caleb, prenant une plume, l’examinant avec soin et la tendant à Fred, bien trempée d’encre, avec une feuille de papier réglé. Copiez-moi une ou deux lignes de cette évaluation, avec les chiffres qui sont au bas.
À cette époque, l’opinion tenait pour au-dessous d’un gentleman d’écrire lisiblement, ou d’une écriture qui rappelât en rien celle d’un employé de bureau. Fred copia les lignes demandées d’une écriture aussi distinguée que celle de n’importe quel vicomte ou quel évêque de l’époque : les voyelles se ressemblaient toutes, et les consonnes n’étaient reconnaissables qu’à la direction en haut ou en bas de leurs jambages ; les traits étaient noirs et épais et les lettres dédai-gnaient de rester sur la ligne ; c’était en résumé un manuscrit de cette espèce vénérable, facile à interpréter quand on sait d’avance ce que veut dire l’écrivain.
À mesure que Caleb le regardait faire, son visage mar-quait un abattement croissant, mais lorsque Fred lui tendit le papier, il poussa quelque chose comme un grognement et frappa dessus avec violence du revers de la main. Une mau-vaise besogne comme celle-là dissipait toute la douceur de Caleb.
– Du diable ! s’écria-t-il avec mauvaise humeur. Penser que nous sommes dans un pays où l’éducation d’un homme peut coûter des centaines et des centaines de livres, pour
– 184 – aboutir à cela ! Que le Seigneur ait pitié de nous, Fred, je ne puis me contenter de cela !
– Que faire, monsieur Garth ? dit Fred dont les esprits étaient tombés très bas, non seulement devant l’appréciation de son écriture, mais devant la vision de son propre person-nage en train d’être mis au rang des commis de bureau.
– Que faire ? Mais il vous faut apprendre à former vos lettres et à rester sur les lignes. À quoi bon écrire si personne ne peut comprendre ? Y a-t-il si peu d’affaires dans ce monde qu’il faille encore envoyer des énigmes de tous les côtés ? Je perdrais je ne sais combien de temps avec les lettres que m’adressent certaines personnes, si Suzanne ne les déchif-frait pour moi. C’est dégoûtant !
Et Caleb repoussa le papier loin de lui.
Fred, en proie à des pensées diverses, les joues écar-lates, se mordait la lèvre, dans sa mortification. M. Garth avait été si bon et si encourageant au commencement de leur entrevue, que la gratitude et l’espérance avaient atteint, chez Fred, un degré dont l’élévation rendit la chute plus profonde. Il n’avait pas songé à un travail de bureau ; le fait est que, semblable à la plupart des jeunes gentlemen, il souhaitait une occupation exempte de toutes choses désagréables. Je ne saurais dire quelles eussent été les conséquences de l’incident, s’il ne s’était pas promis d’avance d’aller voir Ma-ry à Lowick, pour lui annoncer qu’il était convenu avec son père de travailler désormais sous sa direction. Il lui en eût trop coûté de renoncer à cette perspective.
– Je suis bien fâché ! Il ne put trouver d’autres paroles.
Mais M. Garth s’attendrissait déjà.
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– Il faut en tirer le parti que nous pourrons, Fred, com-mença-t-il en reprenant sa voix ordinaire. Tout le monde peut apprendre à écrire. Je l’ai appris tout seul. Mettez-vous-y avec une ferme volonté, et travaillez la nuit, si la journée ne suffit pas. Nous aurons de la patience, mon garçon. Cal-lum continuera encore quelque temps avec les livres de comptes, pendant que vous apprendrez. Mais il faut que je m’en aille, à présent, dit Caleb en se levant. Il faudra ins-truire votre père de nos arrangements. Vous me ferez faire l’économie des appointements de Callum, vous savez, quand vous saurez écrire ; et je pourrai vous donner quatre-vingts livres, la première année, et plus par la suite.
Lorsque Fred fit à ses parents la révélation nécessaire, elle produisit chez l’un et chez l’autre une surprise qui se grava profondément dans sa mémoire. Il se rendit tout droit du bureau de M. Garth à l’entrepôt, sentant avec raison que la façon la plus respectueuse de se conduire envers son père était de lui faire la pénible communication aussi gravement et aussi solennellement que possible. En outre, sa résolution serait plus certainement regardée comme définitive, si l’entrevue avait lieu pendant les heures les plus sérieuses de la journée de son père, qui étaient toujours celles qu’il pas-sait dans son cabinet particulier, à l’entrepôt.
Fred entra tout droit dans son sujet et déclara briève-ment ce qu’il avait fait et ce qu’il avait résolu de faire, expri-mant, à la fin, son regret de causer une déception à son père et en rejetant le blâme sur ses propres imperfections. Son regret était sincère, et lui inspira des paroles simples et éner-giques. M. Vincy l’écouta dans un étonnement profond sans prononcer même une exclamation, silence qui, avec son tempérament impatient, était le signe d’une émotion inusi-tée. Les affaires, ce matin, ne l’avaient pas mis de bonne
– 186 – humeur, et la légère expression d’amertume de ses lèvres s’accentuait de plus en plus. Quand Fred eut fini, M. Vincy regarda fixement son fils :
– Ainsi, vous avez fini par prendre une décision, mon-sieur ?
– Oui, père.
– Très bien. Tenez-vous-y. Je n’ai plus rien à vous dire. Vous avez fait fi de votre éducation, et vous êtes descendu d’un degré dans le monde, tandis que je vous avais donné les moyens de vous élever, voilà tout.
– Je suis très fâché, père, que nous différions de senti-ment. Je pourrai tout aussi bien, je crois, être un gentleman dans la profession que j’entreprends, que si j’avais été pas-teur. Mais je vous suis reconnaissant d’avoir voulu faire pour moi le mieux possible.
– Très bien ; je n’ai plus rien à vous dire. Je me lave les mains de votre avenir. J’espère seulement, lorsque vous au-rez un fils à votre tour, qu’il vous récompensera mieux de la peine que vous aurez prise pour lui.
C’était là un coup très sensible pour Fred. En réalité, les désirs de M. Vincy, pour son fils, avaient été faits de beau-coup d’orgueil, d’irréflexion et d’égoïsme. Le père déçu dis-posait pourtant encore d’un levier puissant, et Fred éprouva comme le sentiment que son bannissement venait d’être prononcé avec une malédiction.
– J’espère que vous ne vous opposerez pas à ce que je reste à la maison, monsieur ? demanda-t-il après s’être levé pour partir ; j’aurai des appointements suffisants pour payer ma pension, comme je désire le faire, naturellement.
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– Que votre pension aille se faire pendre ! dit M. Vincy revenant à lui dans son déplaisir, en songeant que la place de Fred manquerait tristement à table. Naturellement, votre mère voudra que vous restiez. Mais je n’entretiendrai plus de cheval pour vous, vous le comprenez ; et vous payerez votre tailleur. Vous vous contenterez avec un ou deux costumes de moins, j’imagine, quand vous aurez à les payer.
Fred s’attardait dans la chambre ; il y avait encore quelque chose à dire ; enfin il prit sa résolution.
– J’espère que vous me donnerez une poignée de mains, père, et que vous me pardonnerez le mécontentement que je vous ai causé.
M. Vincy jeta, de sa chaise, un rapide regard à son fils qui s’était rapproché de lui, puis il lui tendit la main en disant précipitamment :
– Oui, oui, n’en parlons plus !
Fred eut à recommencer son récit avec explications beaucoup plus détaillées à sa mère, mais elle se montra in-consolable, ayant devant les yeux une chose à laquelle son mari n’avait peut-être jamais pensé, la certitude que Fred épouserait Mary Garth, que sa vie, à elle, serait désormais empoisonnée par un perpétuel contact avec les Garth et leurs manières, et que son fils chéri, avec sa jolie figure et son air distingué, « bien supérieur au fils de n’importe qui à Middlemarch », en arriverait sûrement à cette médiocrité d’apparence et à cette insouciance dans la mise qui caracté-risaient cette famille ! Il lui semblait qu’il y avait une véri-table conspiration Garth pour s’emparer de ce Fred si dési-rable, mais elle n’osa pas s’étendre sur cette opinion ; car à la plus légère allusion, il « éclata » contre elle, comme cela
– 188 – ne lui était jamais arrivé. Elle avait trop de douceur dans le caractère pour pouvoir manifester de la colère ; mais elle sentit que son bonheur avait reçu un coup, et pendant plu-sieurs jours, la simple vue de Fred lui tirait des larmes, comme s’il eût été l’objet d’une prophétie funeste. Peut-être fut-elle d’autant plus longue à retrouver son enjouement or-dinaire, que Fred l’avait engagée à ne pas revenir sur cette pénible question avec son père, qui avait accepté sa décision et lui avait pardonné. Si son mari s’était élevé contre Fred, elle eût été poussée à défendre son favori. Ce fut vers la fin du quatrième jour que M. Vincy lui dit :
– Allons, Lucie, ma chère, ne soyez pas si abattue. Vous avez toujours gâté ce garçon et vous devez continuer à le gâter.
– Rien ne m’a encore affligée comme cela, Vincy, répon-dit mistress Vincy, dont la gorge et le menton recommencè-rent à trembler, rien, excepté sa maladie.
– Bah ! bah ! n’y faites pas attention ! Il faut nous at-tendre à avoir du souci avec nos enfants. N’empirez pas les choses en vous montrant à moi si découragée.
– Eh bien, je ne le serai plus, repartit Lucie, ainsi rappe-lée à elle-même et rajustant sa toilette par une petite se-cousse, comme un oiseau qui secouerait son plumage héris-sé.
– Il ne s’agit pas de commencer à faire de l’embarras à propos de l’un, dit M. Vincy, désireux de mêler un peu de gronderie à sa bonne humeur domestique. Il y a encore Ro-semonde, aussi bien que Fred.
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– Oui, la pauvre enfant, cela m’a fait bien de la peine, qu’elle ait été déçue dans son espoir d’un bébé ; mais elle l’a bien supporté.
– Un bébé, baste ! Ce que je vois, c’est que Lydgate est en train de faire du gâchis avec sa clientèle, et des dettes aussi, à ce que j’entends dire. Rosemonde va venir me trou-ver un de ces jours avec une jolie histoire. Mais ce que je sais, c’est qu’ils n’auront pas d’argent de moi. Qu’elle se fasse aider par sa famille à lui. Je n’ai jamais aimé ce ma-riage-là ; mais il ne sert à rien d’en parler. Sonnez pour qu’on apporte les citrons, et n’ayez plus l’air triste, Lucy. Je vous conduirai demain en voiture à Riverston avec Louisa !
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