Middlemarch - Tome II
Chapitre V
C’était un samedi soir que Will Ladislaw avait eu cette petite discussion avec Lydgate ; elle eut pour effet, lorsqu’il fut rentré chez lui, de le tenir sur pied une partie de la nuit, se répétant une fois encore avec une nouvelle irritation tout ce qu’il s’était déjà dit à propos de son installation à Middlemarch et de la manière dont il s’était attelé à M. Brooke. Les hésitations qu’il avait éprouvées avant de s’y décider s’étaient changées depuis en une susceptibilité qui se réveillait à chaque allusion indiquant qu’il eût été plus sage de ne pas le faire.
Dans quel but, en somme, avait-il agi ? Dans aucun but défini, sans doute. Il avait bien de vagues lueurs de certaines possibilités. Il n’y a pas d’être humain en possession de pen-sées et de passions, dont les passions n’influencent les pen-sées, et qui ne trouve des images s’élevant du fond de son âme pour adoucir sa passion par l’espoir, ou l’aiguillonner par la crainte. Mais ce qui arrive à la plupart d’entre nous se présente chez quelques-uns sous une forme particulière ; et Will n’était pas un de ces êtres dont l’esprit suit « la grande route » ; il avait des sentiers de traverse ou se trouvaient de petits plaisirs de son choix, que des gentlemen galopant sur le grand chemin auraient trouvés sans doute plus ou moins idiots ; par exemple, l’espèce particulière de bonheur qu’il se faisait de son sentiment pour Dorothée.
La pensée basse et vulgaire dont M. Casaubon le soup-çonnait, la pensée que l’intérêt qu’il avait excité chez elle
– 56 – pourrait bien porter Dorothée, devenant veuve, à l’accepter pour époux, était bien loin de lui. Il vivait sans se soucier d’une telle perspective ; et il n’allait pas jusqu’au bout de ses visions d’avenir en se disant, comme nous nous disons tous : « Si cela arrive ! » donnant ainsi à notre bonheur imaginaire une apparence de réalité. Ce n’était pas seulement qu’il fût peu disposé à nourrir des pensées qu’on aurait pu taxer de bassesse, et déjà troublé par l’idée qu’il avait à se justifier de l’accusation d’ingratitude ; le sentiment latent de bien d’autres barrières entre lui et Dorothée, sans compter l’existence de son mari, l’avait toujours arrêté dans ses rêves.
Et puis, il y avait d’autres raisons encore, Will ne pouvait supporter l’idée qu’une tache vînt troubler son cristal. Il était à la fois exaspéré et ravi de voir Dorothée le regarder et lui parler avec une si parfaite et si tranquille aisance, et il y avait quelque chose de si exquis à penser à elle absolument telle qu’elle était, qu’il ne pouvait rien désirer qui pût la changer en rien. Est-ce qu’il ne nous déplaît pas d’entendre une belle mélodie rabâchée et vulgarisée ? N’est-il pas désagréable de voir que l’objet auquel nous avons aspiré de tout notre désir et que nous nous croyons près d’atteindre après beaucoup d’efforts, n’est pas, après tout, une chose extraordinaire, et qu’on en obtient aisément possession comme d’un bien jour-nalier ?
C’est de l’étendue et de la qualité de notre émotion, que dépend notre bonheur, et pour Will, qui se souciait peu de ce qu’on appelle les choses solides de la vie et beaucoup de ses influences plus subtiles, avoir dans l’âme un sentiment pareil à celui qu’il avait pour Dorothée, c’était comme l’héritage d’une fortune. Ce que d’autres eussent pu appeler la futilité de sa passion en augmentait les délices pour son imagina-
– 57 – tion : il avait la conscience d’un mouvement généreux, et il était heureux de vérifier par sa propre expérience cette poé-sie de l’amour le plus élevé, qui avait charmé sa fantaisie. Dorothée était à jamais souverainement établie dans son âme ; nulle autre femme ne pourrait s’asseoir plus haut que son trône ; et s’il eût pu exprimer en syllabes immortelles le sentiment qu’elle avait gravé en lui, il eût pu se vanter, à l’exemple du vieux Drayton, que :
Des reines après cela pourraient être heureuses de vivre
Des aumônes du superflu de ses louanges.
Mais avec cela, tout n’était pas dit, et que pouvait-il faire d’autre pour Dorothée ? À quel prix estimait-elle son dé-vouement ? Impossible de le savoir. Il ne s’éloignerait pas hors de sa portée. Il ne voyait personne parmi les amis de Dorothée, à qui il pût croire qu’elle accordât la même con-fiance simple qu’à lui. Elle avait dit une fois qu’elle aimerait le voir rester dans le pays, il resterait, de quelques obstacles que pussent l’entourer des dragons à gueules de feu.
Telle avait toujours été la conclusion des hésitations de Will. Mais il n’était pas sans contradiction et sans révolte même vis-à-vis de sa propre résolution. Il avait été souvent comme il l’était cette nuit-là, irrité d’avoir à reconnaître que ses efforts dans sa tâche politique sous la direction de M. Brooke pouvaient ne pas sembler aussi héroïques qu’il l’eût souhaité, et ce sentiment était toujours associé à un autre motif d’irritation : malgré le sacrifice qu’il avait fait de sa dignité pour l’amour de Dorothée, il ne la voyait pour ain-si dire jamais. Sur quoi, incapable de nier ces faits désa-gréables, il niait ses propres penchants les plus forts et se traitait de fou.
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Néanmoins, comme le débat intérieur tournait nécessai-rement autour de Dorothée, il finit, comme il finissait tou-jours, par sentir seulement avec plus de force ce que la pré-sence de cette femme serait pour lui ; et, réfléchissant que le lendemain était un dimanche, il résolut de se rendre à l’église de Lowick pour l’y voir. Il s’endormit sur cette idée, mais, quand il fut en train le lendemain de s’habiller à la clarté très réelle du matin, l’objection parla ainsi :
« – Ce sera défier la défense de M. Casaubon que d’aller à Lowick et Dorothée sera mécontente.
» – Sottise ! repartit l’inclination. Ce serait par trop monstrueux de sa part de m’empêcher d’aller par une mati-née de printemps à une jolie église de campagne. Et Doro-thée sera contente.
» – Il sera évident pour M. Casaubon que vous êtes venu soit pour le contrarier, soit pour voir Dorothée.
» – Il n’est pas vrai que j’y aille pour le contrarier, et pourquoi n’irais-je pas pour voir Dorothée ? Doit-il tout avoir pour lui et être toujours heureux ? qu’il souffre un peu comme tant d’autres ! J’ai toujours aimé l’originalité de cette église et de cette congrégation ; et puis je connais les Tucker, j’irai dans leur banc. »
Ayant fait taire l’objection par la force de la déraison, Will s’en alla vers Lowick comme il s’en serait allé sur le chemin du paradis, traversant Halsell-Common et longeant la forêt où la lumière du soleil passait en rayons abondants à travers les rameaux en bourgeons, et faisait ressortir l’éclat de la mousse, des lichens et des pousses vertes perçant l’écorce brune. Tout semblait chanter le dimanche, tout semblait fêter Will et approuver sa joyeuse promenade. Il se
– 59 – sentait facilement heureux, quand rien ne venait troubler son humeur, et à cette heure, la pensée de vexer M. Casaubon était devenue pour lui tout à fait divertissante et épanouissait sur son visage son joyeux sourire habituel, agréable à voir comme le reflet d’un rayon de soleil sur la surface de l’eau.
Will suivait sa route, un petit livre sous le bras, les mains dans les poches, ne lisant pas, mais chantonnant de temps à autre, tout en se représentant l’image de ce qui arriverait à l’église et à la sortie des fidèles. Il essayait des mélodies pour les adapter à des paroles de son invention, répétant parfois des airs tout faits et parfois improvisant. Ses paroles n’étaient pas précisément un hymne, mais elles s’associaient merveilleusement à sa disposition dans cette matinée de di-manche :
Ô moi, ô moi, de quelle chère frugale
Se nourrit mon amour !
Un contact, un rayon absent,
Une ombre qui a disparu :
Le rêve d’un souffle qui pourrait être près de moi,
L’écho intérieur d’un son,
La pensée qu’un être peut me trouver cher.
Le lieu où je l’ai connu,
Le frémissement d’une crainte évanouie,
Un mal qui n’a pas été fait –
Ô moi, ô moi, de quelle chère frugale
Se nourrit mon amour !
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Parfois, quand en enlevant son chapeau il rejetait la tête en arrière et faisait en chantant ressortir son col délicat, il semblait une incarnation du printemps dont l’ardeur remplis-sait l’atmosphère, – brillante créature riche de promesses inconnues.
Les cloches sonnaient encore quand il atteignit Lowick, et il entra dans le banc du vicaire avant que personne y fût arrivé. Il y demeura seul encore après que la congrégation se fût assemblée. Le banc du vicaire était en face de celui du recteur, à l’entrée du petit sanctuaire, et Will eut le temps de craindre que Dorothée ne vint pas, tandis qu’il parcourait des yeux le groupe de figures campagnardes qui, d’année en an-née, entre ces murs blanchis et ces vieux bancs noircis, composaient la congrégation, sans changements guère plus sensibles que nous n’en remarquons dans les branches d’un arbre qui cassa çà et là à force de vieillesse, mais pousse en-core de jeunes rejetons. La figure de grenouille de M. Rigg était bien quelque chose d’étranger et de bizarre dans ce mi-lieu ; mais, nonobstant ce disparate dans l’ordre des choses, les Waule étaient toujours là, et la famille rurale des Powde-rell dans leurs bancs côte à côte ; la joue du frère Salomon avait la même teinte pourpre que de coutume, et les trois générations d’honnêtes campagnards arrivaient, comme de toute éternité, avec le sentiment de ce qu’ils devaient à leurs supérieurs en général, les petits enfants regardant M. Casaubon, qui portait la robe noire et montait au siège le plus élevé, comme le chef probable de ces supérieurs, et le plus à redouter si on l’offensait. Lowick était en paix, même en 1831, et la réforme sociale ne l’agitait pas plus que le dia-pason solennel du sermon du dimanche. Will fréquentait l’église autrefois, de façon que personne dans l’assistance ne fit grande attention à lui, si ce n’est le chœur, qui se flatta d’avoir son appui pour le chant.
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Au milieu de ce décor original, remontant le bas-côté de la petite église, Dorothée apparut enfin, sous son chapeau de castor blanc et son manteau gris, le même qu’elle portait au Vatican. Son visage étant, depuis l’entrée, tourné du côté du sanctuaire, elle put aussitôt, et malgré sa vue basse, aperce-voir Ladislaw ; mais on ne vit rien paraître de ce qu’elle éprouva, rien qu’une légère pâleur sur ses traits et une grave inclination en passant près de lui. Will fut surpris de se sentir subitement mal à l’aise et n’osa pas la suivre des yeux, quand ils se furent salués. Deux minutes plus tard, lorsque M. Casaubon sortit de la sacristie pour entrer dans le banc et vint s’asseoir près de Dorothée, Will se sentit plus complè-tement paralysé encore. Il lui fut impossible de regarder ail-leurs que vers la petite galerie où se tenait le chœur, au-dessus de la porte de la sacristie. Peut-être Dorothée avait-elle de la peine et il avait commis une pitoyable erreur. Ce n’était plus divertissant du tout de vexer M. Casaubon qui sans doute avait l’avantage de l’observer et de voir qu’il n’osait pas tourner la tête.
Comment n’avait-il pas imaginé tout cela d’avance ? Mais il ne pouvait prévoir qu’il se trouverait seul dans ce banc carré, sans aucun des Tucker pour lui venir en aide, ceux-ci ayant apparemment quitté Lowick, puisqu’un nou-veau ministre se tenait devant le pupitre. Quoi qu’il en soit, il se trouvait absolument stupide de n’avoir pas prévu qu’il lui serait impossible de regarder du côté de Dorothée, bien plus, qu’elle verrait dans sa venue une impertinence. Mais il n’y avait pas moyen de sortir de là, et Will cherchait dans son livre les passages relatifs à la liturgie, comme l’eût fait une maîtresse d’école, trouvant que le service du matin n’avait jamais été d’une longueur si incommensurable, et se sentant parfaitement ridicule, de mauvaise humeur, et en même temps très malheureux. Voilà ce qui était réservé à un
– 62 – homme pour adorer la vue d’une femme ! Le clerc remarqua que M. Ladislaw n’avait pas entonné avec les autres l’air du Hanovre et pensa qu’il devait être enrhumé.
M. Casaubon ne prêcha pas, et la situation de Will de-meura la même jusqu’au moment où, la bénédiction pronon-cée, tout le monde se fût levé. C’était l’usage à Lowick que les « supérieurs » sortissent les premiers. Avec une soudaine résolution de rompre le charme qui pesait sur lui, Will regar-da tout droit M. Casaubon. Mais les regards de ce gentleman étaient dirigés sur le loquet de la porte du banc qu’il ouvrit, laissant passer Dorothée la première et la suivant de près sans lever les yeux. Le regard de Will avait rencontré celui de Dorothée au moment où elle sortait du banc, et elle s’inclina encore, mais d’un air agité cette fois, et comme si elle réprimait des larmes. Will sortit après eux. Mais ils con-tinuèrent à s’avancer vers la petite porte qui du cimetière menait au bosquet, sans se retourner une seule fois.
Il lui était impossible de les suivre et il ne put que refaire lentement à pied, dans l’après-midi, la même route qu’il avait franchie le matin avec tant d’espérance. Au dedans et au de-hors toutes les lumières étaient changées pour lui.
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