Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 13 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre II

 

 

Dorothée, encore dans ce temps de la jeunesse où, après une abondante pluie de larmes pures, les yeux éclaircis re-gardent sous leurs longs cils épais, comme une fleur de la passion à peine ouverte, Dorothée considérait sa séparation d’avec Will Ladislaw comme la fin de tous rapports désor-mais. Il s’en allait dans l’inconnu des années lointaines, et, si jamais il revenait, ce serait un autre homme qui reviendrait. Ses dispositions actuelles, sa fière résolution de donner d’avance un démenti à tous les soupçons qui pourraient le qualifier d’aventurier à la poursuite d’une femme riche, – tout cela était bien loin de sa pensée à elle, et elle donnait à sa conduite la plus simple interprétation en supposant que le codicille de M. Casaubon lui avait paru comme à elle-même une grossière et cruelle interdiction de toute vive affection entre eux. C’en était à jamais fini du ravissement qu’ils éprouvaient à se trouver ensemble, jeunes qu’ils étaient tous deux, à se dire ce que personne d’ailleurs ne se fût soucié d’entendre ; c’était devenu un trésor du passé. Pour cette raison même, la pensée de Dorothée s’y attachait sans scru-pule. Ce bonheur unique était mort et, dans le sanctuaire maintenant silencieux et obscur où il avait existé, elle pou-vait se laisser aller à cette douleur passionnée dont elle s’étonnait elle-même.

Pour la première fois, elle détacha la miniature accro-chée au mur et la garda devant elle, aimant à confondre en imagination la femme que le monde avait trop sévèrement jugée et le fils que son cœur et son jugement à elle défen-

– 159 – daient. Celui qu’a jamais ravi la tendresse d’une femme pourra-t-il faire un reproche à Dorothée d’avoir pris alors dans le creux de sa main le petit portrait ovale, lui en faisant comme un nid, et d’y avoir appuyé sa joue comme pour con-soler les créatures qui avaient souffert d’une injuste con-damnation ?

Elle ne savait pas que c’était l’amour qui venait d’entrer dans son cœur, comme il apparaît dans un rêve précédant le réveil avec les couleurs du matin sur ses ailes ; elle ne savait pas que c’était l’amour à qui elle adressait en sanglots ses adieux à mesure que son image s’évanouissait au clair regard du jour. Elle sentait seulement qu’il y avait quelque chose d’irrévocablement manqué et perdu dans sa destinée, et ses pensées pour l’avenir prirent d’autant plus facilement la forme de résolutions. Les âmes ardentes, prêtes à construire d’avance leur vie à venir, se confient volontiers à l’accomplissement de leurs espérances.

Un jour qu’elle s’était rendue à Freshitt pour tenir sa promesse d’y passer la nuit et de voir laver bébé, mistress Cadwallader y vint dîner aussi, pendant que le recteur était allé à une partie de pêche. La soirée était chaude, et il faisait étouffant même dans le délicieux salon d’où l’on voyait par la fenêtre ouverte le beau vieux gazon descendre jusqu’à un étang aux bords fleuris de lis. Une fois l’esprit bien en repos sur le compte de bébé, après divers incidents terminés, Célia, vêtue de sa robe de mousseline blanche et coiffée de boucles légères se mit à plaindre tout haut Dodo du supplice qu’elle devait endurer dans sa robe noire et son étroit bonnet. Elle était assise depuis quelque temps, agitant son éventail, lors-qu’enfin de son petit ton calme et saccadé :

 

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– Chère Dodo, dit-elle, enlève donc ce bonnet. Je suis sûre que ta robe te rend toute malade.

– Je suis si habituée à ce bonnet, il est devenu pour moi une sorte de coquille, répondit Dorothée en souriant. Il me semble que je suis comme dévêtue et que je m’offre en spec-tacle, quand je ne l’ai pas.

– Il faut que je te voie sans ce bonnet ; il nous donne chaud à tous, dit Célia déposant son éventail et allant à Do-rothée.

Cela faisait un joli tableau, cette petite lady en mousse-line blanche, enlevant son bonnet de veuve à sa sœur plus majestueuse et le jetant au loin sur une chaise.

Sir James entra dans la chambre juste au moment où Dorothée apparaissait avec ses tresses brunes délivrées de leur prison et retombant autour de sa tête. La voyant ainsi il fit un : « Ah ! » de satisfaction.

– C’est moi qui ai fait cela, James, dit Célia. Pourquoi Dodo se rendrait-elle ainsi esclave de son deuil ? Elle n’aura plus besoin de porter jamais ce bonnet avec ses amis.

– Ma chère Célia, dit lady Chettam, une veuve doit por-ter le deuil au moins pendant un an.

– Mais pas, si elle se remarie avant la fin de l’année, dit mistress Cadwallader, qui prenait plaisir à faire frémir sa bonne amie la douairière.

Sir James parut contrarié et se baissa pour jouer avec le petit chien de Célia.

– Cela, j’espère, est très rare, répliqua lady Chettam d’un ton qui semblait vouloir mettre en garde contre de tels évé-

– 161 – nements. Aucune amie à nous ne s’est jamais compromise de la sorte, excepté mistress Beevor, dont la conduite a beau-coup affligé lord Grinsell. Il y avait beaucoup à dire sur son premier mari, ce qui rend la chose d’autant plus étonnante ; et elle en a été sévèrement punie. On a dit que le capitaine Beevor la traînait par les cheveux et la menaçait avec des pistolets chargés.

– Ah ! c’est qu’elle avait justement choisi l’homme qui ne lui convenait pas, dit mistress Cadwallader qui décidément était d’humeur batailleuse. Le mariage dans ces conditions est toujours mauvais, un premier ou un second. La priorité est une triste recommandation pour un mari, quand il n’en a pas d’autre. J’aimerais mieux avoir un bon second mari qu’un premier médiocre.

– Ma chère, votre langue déliée vous emporte, dit lady Chettam. Je suis sûre que vous seriez la dernière femme à vous remarier prématurément, si notre bon recteur vous était enlevé.

– Oh ! je ne fais pas de vœux ; cela pourrait être un jour une mesure nécessaire. La loi permet de se remarier je sup-pose ; à quoi sans cela servirait-il d’être chrétien, au lieu d’être hindou ? Si une femme accepte l’homme qui ne lui convient pas, elle doit en subir les conséquences, c’est tout naturel ; et si elle se trompe deux fois de suite, elle mérite son sort. Mais si elle trouve à épouser à la fois naissance, beauté et courage, le plus tôt sera le mieux.

– Ce sujet de conversation me semble assez mal choisi, prononça sir James avec un regard de dégoût. Je vous pro-pose d’en changer.

 

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– Que ce ne soit pas à cause de moi, sir James, dit Doro-thée résolue à ne pas perdre l’occasion d’en finir avec cer-taines allusions indirectes, relatives aux excellents partis. Si c’est pour moi que vous dites cela, je puis vous assurer qu’aucune question ne m’est plus étrangère et plus indiffé-rente que celle d’un second mariage. Cela ne me touche pas plus que si vous me parliez de femmes qui chassent au re-nard. Que ce soit admirable ou non de leur part, je ne les imi-terai pas. Laissez, je vous prie, mistress Cadwallader s’amuser de ce sujet aussi bien que de n’importe quel autre.

– Ma chère mistress Casaubon, dit lady Chettam de son air le plus important, vous ne croyez pas, je l’espère, que je fisse aucune allusion à vous, en parlant de mistress Beevor. Ce n’est qu’un exemple qui m’était revenu à la mémoire. Elle était la belle-fille de lord Grinsell, qui avait épousé mistress Teveroy en secondes noces. Il ne pouvait y avoir là d’allusion pour vous.

– Oh ! non, dit Célia. Personne n’a choisi le sujet avec in-tention ; c’est le bonnet de Dodo qui en est la cause. Mistress Cadwallader n’a dit que ce qui était parfaitement vrai. Une femme ne peut pas se remarier avec le bonnet de veuve sur la tête, James.

– Chut ! ma chère, dit mistress Cadwallader, je ne veux plus blesser personne. Je ne m’en référerai même pas à Di-don ou à Zénobie ; seulement, de quoi allons-nous parler ? Je m’oppose, pour ma part, à ce qu’on discute sur la nature humaine, parce que rien ne ressemble plus à la nature hu-maine que celle de toutes les femmes de recteur.

Plus tard dans la soirée, après le départ de mistress Cadwallader, Célia dit en confidence à Dorothée :

 

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– Vraiment, Dodo, rien que d’avoir ôté ton bonnet, tu es redevenue semblable à toi-même, et de plus d’une manière. Tu as parlé résolument comme tu le faisais autrefois, quand tu entendais dire quelque chose qui te déplaisait. Mais je n’ai pas bien pu comprendre si c’était sir James que tu trouvais dans son tort ou mistress Cadwallader.

– Ni l’un ni l’autre. Ce que sir James a bien voulu dire était par délicatesse pour moi. Mais il se trompait en suppo-sant que je m’inquiétasse du langage de mistress Cadwalla-der. Je ne m’inquiéterais que s’il y avait une loi pour m’obliger à accepter n’importe quel type de naissance, de beauté ou de courage, qu’elle-même ou tout autre me re-commanderait.

– Mais, tu sais, Dodo, si jamais tu te remariais, ce serait d’autant mieux de trouver la naissance et la beauté, dit Célia, réfléchissant que mistress Casaubon n’avait pas été très ri-chement favorisée de ce côté-là, et qu’il serait bien d’avertir Dorothée à temps.

– Ne te tourmente pas, Kitty ; j’ai de tout autres idées pour mon avenir. Je ne me remarierai jamais, dit Dorothée, en prenant le menton de sa sœur et la regardant avec une indulgente affection. Célia allaitait son baby et Dorothée était venue lui dire bonsoir.

– Vraiment, bien sûr ? dit Célia. Absolument personne ? Même si c’était une véritable merveille ?

Dorothée secoua lentement la tête.

– Absolument personne. Je fais des plans délicieux. Je voudrais avoir la direction d’un grand domaine à améliorer et à cultiver. J’y organiserais une petite colonie où tout le monde travaillerait et où tout le travail serait bien fait. Je

– 164 – connaîtrais chacun de ces braves gens et j’en serais l’amie. Je vais avoir de grandes conférences avec M. Garth. Il pour-ra me renseigner sur tout ce que je désire savoir.

– Alors, si tu as un plan, tu seras heureuse, Dodo, dit Cé-lia. Peut-être le petit Arthur aimera-t-il les plans quand il sera grand, et alors il pourra t’aider.

Sir James fut informé, ce même soir que Dorothée, bien résolue à n’épouser personne au monde, allait s’occuper de toutes sortes de plans comme elle faisait autrefois. Sir James ne répliqua rien. Son sentiment intime lui faisait trouver quelque chose de répugnant au second mariage d’une femme, et aucun parti ne l’aurait empêché de sentir que ce serait pour Dorothée une sorte de profanation. Il savait que le monde trouverait un tel sentiment absurde, contraire à l’ordre des choses, surtout quand il s’agissait d’une femme de vingt et un ans ; l’habitude « du monde » étant de consi-dérer le mariage d’une jeune veuve comme un événement certain et probablement rapproché, et de sourire d’une façon significative lorsque la jeune veuve agissait en conséquence. Mais si le choix de Dorothée était d’épouser la solitude, cette résolution lui siérait bien.

 

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