Middlemarch - Tome II
Chapitre VIII
La première chose que fit Bulstrode après le départ de Lydgate, ce fut d’inspecter les poches de Raffles ; il ne dou-tait pas d’y trouver, sous forme de notes d’hôtel, des indica-tions sur les différents lieux où il avait dû s’arrêter, de ma-nière à pouvoir contrôler son affirmation qu’il était venu tout droit de Liverpool, parce qu’il était malade et sans argent. Bulstrode trouva en effet plusieurs notes entassées dans son portefeuille, mais les plus récentes étaient bien toutes de Li-verpool, à l’exception d’une seule portant la date du jour même ; celle-ci était roulée et chiffonnée dans l’une de ses poches de derrière, avec une affiche de la foire aux chevaux de Bilkley ; c’était le compte de sa dépense pour les trois jours qu’il avait passés à l’auberge de Bilkley, ville située à quarante milles au moins de Middlemarch. La note était grosse, et Raffles étant arrivé sans bagage, il paraissait pro-bable qu’il avait laissé derrière lui sa valise en payement, afin de garder de l’argent pour la route ; car sa bourse était vide, il n’avait que quelques pence éparpillés dans ses poches.
Ces indices, que Raffles était réellement resté éloigné de Middlemarch depuis sa mémorable visite de Noël, rendirent, à Bulstrode quelque sécurité. Dans un endroit lointain, au milieu de gens étrangers à Bulstrode, quelle satisfaction eût pu trouver l’humeur agressive et vantarde de Raffles à racon-ter de vieilles histoires scandaleuses sur un banquier de Middlemarch ? et quel mal y aurait-il, même s’il avait parlé ? L’essentiel maintenant était de le bien surveiller, aussi long-temps qu’on pouvait craindre ces divagations intelligibles,
– 380 – ces mouvements inconscients qui le poussaient à parler et sous l’influence desquels il avait sans doute agi vis-à-vis de Caleb Garth. Bulstrode redoutait beaucoup de le voir saisi d’un de ces mouvements en présence de Lydgate ; après avoir ordonné à la femme de charge de se coucher tout habil-lée afin d’être toute prête s’il l’appelait, il resta seul à veiller, alléguant son peu de disposition au sommeil et son désir in-quiet de suivre exactement les prescriptions du médecin. Il s’y conforma scrupuleusement, bien que Raffles demandât à tout instant du brandy en déclarant qu’il enfonçait, que la terre se dérobait sous lui. Il était là, sans repos ni sommeil, mais toujours abattu et soumis. Il refusait de prendre la nourriture permise par Lydgate et semblait concentrer toute sa terreur sur Bulstrode ; il essayait de conjurer sa colère et sa vengeance, le suppliant de ne pas le laisser mourir de faim, déclarant avec des serments énergiques n’avoir jamais dit un mot contre lui à nul mortel ; – et cela même Bulstrode n’aurait pas voulu que Lydgate l’entendît ; mais un symp-tôme plus inquiétant se manifesta durant les accès violents de son délire : aux premières lueurs du matin, Raffles s’imagina tout à coup qu’un médecin était là, près de lui, lui déclarant à lui-même que Bulstrode voulait le laisser mourir de faim pour le punir d’avoir parlé, lui qui n’avait rien dit à personne.
Le caractère impérieux et la force de volonté de Buls-trode le servirent bien. Durant cette nuit et cette matinée pé-nibles, cet homme d’apparence délicate, en proie lui-même à des troubles nerveux, qui avait l’air d’un cadavre animé, re-venu au mouvement, mais non à la chaleur, trouva dans sa situation critique le stimulant dont il avait besoin ; maître de lui, son esprit froidement impassible songeait dans un travail intense aux précautions qui devraient assurer sa sécurité. Il avait beau élever au ciel ses prières, méditer sur son devoir
– 381 – de se soumettre au châtiment que Dieu lui infligeait, plutôt que de souhaiter du mal à un autre, à travers tous ses efforts pour résumer sa pensée sous une forme nette et précise, per-çait et grandissait avec une force irrésistible l’image de l’événement souhaité. Et à la suite, la justification de ses dé-sirs. L’idée de la mort de Raffles s’imposait à lui, et cette mort, c’était sa propre délivrance. Qu’était-ce que le passage de cette vie à une autre pour ce malheureux être ? S’il était dans l’impénitence, n’était-ce pas le cas des criminels pu-blics ? Et pourtant la loi ne craignait pas de décider de leur sort. Qu’aujourd’hui la Providence décrétât la mort, ce n’était pas un péché de la considérer comme l’issue dési-rable, à la condition que ses mains demeurassent pures et qu’il se conformât rigoureusement à ce qui était prescrit. – Mais là encore on pouvait se tromper. Les prescriptions hu-maines étaient choses faillibles. D’après Lydgate, certains traitements pouvaient hâter la mort ; pourquoi n’en serait-il pas de même de sa méthode à lui ? Naturellement l’intention était tout, dans la question du bien et du mal.
Et Bulstrode s’appliqua à tenir son intention séparée de son désir. Son intention formelle était, il n’en doutait pas, d’obéir aux prescriptions du médecin ? Pourquoi aurait-il es-sayé d’en contester la valeur ? Ce n’était pas autre chose que l’artifice habituel du désir. Nos désirs s’accommodent mieux du doute ; l’incertitude des résultats, l’obscurité qui semble dénoter une absence de lois leur fournissent un espace plus vaste pour se déployer. Cependant il obéit scrupuleusement à ces ordres.
C’était à Lydgate que toutes ses inquiétudes se rappor-taient ; et le souvenir de ce qui s’était passé entre eux la veille lui revenait, accompagné d’impressions que rien n’avait éveillées en lui pendant la scène même. Il s’était peu
– 382 – soucié alors de blesser ou de ne pas blesser les sentiments de Lydgate. Et maintenant il se ressouvint de cette scène avec le désir de se le rendre favorable, ou mieux de se l’attacher par un sentiment puissant d’obligation personnelle. Il regret-ta de n’avoir pas fait sur-le-champ un sacrifice d’argent même déraisonnable, car, en cas de soupçons désagréables, en admettant la possibilité de révélations échappées à Raffles pendant son délire, Bulstrode sentait que la recon-naissance d’un bienfait considérable aurait pu lui créer un appui dans d’esprit de Lydgate. Mais le regret était peut-être venu trop tard.
Étrange, pitoyable conflit dans l’âme de cet homme malheureux qui avait aspiré pendant des années à devenir meilleur, qui avait discipliné ses passions égoïstes et les avait revêtues d’une enveloppe sévère, qui avait pu ainsi continuer sa route comme entouré d’un chœur de voix pieuses, jusqu’au jour où une terreur s’était élevée dans son âme, rendant muettes pour chanter ces voix dont les cris una-nimes imploraient le salut.
Lydgate ne parut que tard dans l’après-midi ; il avait compté venir plus tôt, mais en avait été empêché, disait-il, et ses regards troublés n’échappèrent pas à Bulstrode ; il se mit tout de suite à examiner son malade et s’informa minutieu-sement de tout ce qui s’était passé. Raffles était plus mal, il refusait presque toute nourriture, ne pouvait dormir et ne cessait de divaguer, mais toujours sans excitation furieuse. Contrairement aux appréhensions de Bulstrode, il s’aperçut à peine de la présence de Lydgate et continua à parler et à murmurer d’une façon incohérente.
– Que pensez-vous de lui ? dit Bulstrode lorsqu’ils furent seuls.
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– Les symptômes sont plus mauvais.
– Vous avez moins d’espoir ?
– Non, je crois toujours qu’il pourra en revenir. Allez-vous rester ici vous-même ? demanda Lydgate à Bulstrode d’un ton brusque qui le mit mal à l’aise, bien qu’en réalité il n’y eût dans la question nulle intention soupçonneuse.
– Oui, je pense, dit Bulstrode parvenant à se dominer, Mistress Bulstrode est prévenue des raisons qui me retien-nent. Mistress Abel et son mari n’ont pas l’expérience néces-saire pour qu’on s’en rapporte absolument à eux, et ce genre de responsabilité ne peut guère faire partie de leur service. Vous avez de nouvelles instructions à donner, sans doute ?
Lydgate insista surtout pour qu’on n’administrât l’opium qu’à doses extrêmement modérées, et seulement dans le cas où l’insomnie persisterait après plusieurs heures. Il avait eu la précaution d’apporter de l’opium avec lui, et il donna à Bulstrode des instructions minutieuses sur les doses et sur le moment où il faudrait les suspendre, sous peine de danger pour le malade ; il recommanda encore de ne pas donner d’alcool.
– D’après ce que j’observe chez le malade, conclut-il, le narcotique est ce que je redoute le plus. Il peut se soutenir même avec très peu de nourriture. Il y a encore chez lui beaucoup de force.
– Vous avez l’air malade vous-même, monsieur Lydgate, ce qui est chez vous une chose des plus inhabituelles, je puis même dire sans précédent, depuis que je vous connais, dit Bulstrode, faisant preuve d’une sollicitude aussi opposée à son indifférence de la veille, que son insouciance présente
– 384 – pour sa propre fatigue était opposée à l’inquiétude habituelle qu’il avait de sa santé. Vous m’avez l’air excédé.
– Oui, je le suis, dit Lydgate brusquement, son chapeau à la main, prêt à partir.
– Est-ce quelque chose de nouveau, je le crains ? reprit Bulstrode. Veuillez donc vous asseoir.
– Non, je vous remercie, dit Lydgate avec quelque hau-teur. Je vous ai dit hier quel était l’état de mes finances. Il n’y a rien à ajouter sinon que l’exécution commence chez moi. Il suffit d’une courte phrase pour exprimer une grande dose de souffrance. Je vais vous souhaiter le bonsoir.
– Restez, monsieur Lydgate, restez. J’ai réfléchi depuis à ce dont vous m’avez parlé. J’ai été pris hier par surprise et n’ai considéré la chose que superficiellement. Mistress Buls-trode se préoccupe de sa nièce, et je serais moi-même affligé d’un changement calamiteux dans votre position. J’ai de grosses charges, mais, tout bien considéré, je regarde comme juste de faire un léger sacrifice plutôt que de vous laisser sans secours. N’avez-vous pas dit qu’il vous suffirait d’un millier de livres pour vous délivrer de vos soucis présents et vous permettre de reprendre pied ?
– Oui, dit Lydgate, en qui une vive joie surmontait tout autre sentiment. Cela payerait toutes mes dettes et me lais-serait encore quelque avance. Je pourrais introduire des économies dans notre manière de vivre, et peu à peu ma clientèle se relèverait.
– Voulez-vous attendre un moment, monsieur Lydgate. Je vais vous signer un chèque de cette valeur. Je sais que le secours, pour être efficace, doit être complet.
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Pendant que Bulstrode écrivait, Lydgate alla à la fenêtre, songeant à son foyer, à sa vie dont le bel élan venait d’échapper à l’abîme, dont les grands desseins étaient libres encore.
– Vous pouvez me donner un reçu de ceci, monsieur Lydgate, dit le banquier s’avançant vers lui avec le chèque. Et bientôt, je l’espère, vous vous trouverez dans des circons-tances qui vous permettront de me rembourser peu à peu. En attendant, je me réjouis de penser que vous serez à l’abri de difficultés nouvelles.
– Je vous suis profondément reconnaissant, dit Lydgate. Vous avez fait renaître à mes yeux la perspective de travail-ler avec quelque bonheur et quelque chance d’arriver à bien.
Ce bon mouvement de Bulstrode, après réflexion sur son refus, parut assez naturel à Lydgate, il n’était pas mal d’accord avec le côté libéral du caractère du banquier. Mais tandis qu’il mettait au trot son cheval, afin d’annoncer plus tôt la bonne nouvelle à Rosemonde et de prendre l’argent à la banque pour payer l’agent de Dover, une pensée lui tra-versa l’esprit avec une impression pénible, comme si une sombre volée d’oiseaux de mauvais augure avait passé de-vant ses yeux, la pensée du changement qui s’était opéré en lui dans l’espace de ces quelques mois : en être venu à se sentir inondé de joie, parce qu’il venait de contracter une lourde obligation personnelle, inondé de joie de recevoir de l’argent de Bulstrode !
Le banquier avait le sentiment d’avoir fait quelque chose pour neutraliser une de ses causes d’inquiétude, et pourtant il n’en était guère plus rassuré. Il ne pesait pas dans toute leur étendue les motifs qui lui avaient fait désirer d’obtenir les bonnes grâces de Lydgate, mais ces motifs n’en étaient
– 386 – pas moins là vifs et pressants, comme un agent irritant dans ses veines. L’homme qui fait un vœu ne s’ôtera pas pour cela les moyens de le rompre. Ce n’est pas qu’il en ait l’intention déterminée ; mais les désirs qui tendent à le briser travaillent sourdement en lui, se frayent leur chemin dans son cœur et lui détendent les nerfs, au moment même où il se répète les raisons qu’il a eues de se lier par son vœu. Voir Raffles se rétablir et recouvrer le libre usage de ses odieuses facultés, comment Bulstrode eût-il pu le souhaiter ? L’image qui lui apportait du soulagement, c’était celle de Raffles mort, et c’était à ce genre de soulagement que tendait indirectement sa prière, lorsqu’il implorait le ciel de délivrer, si c’était pos-sible, le reste de ses jours ici-bas d’une ignominie qui brise-rait à tout jamais en lui un instrument du service de Dieu. L’opinion de Lydgate ne donnait nullement l’assurance que cette prière serait exaucée ; et à mesure que la journée avan-çait, Bulstrode sentait croître son irritation de la persistance de vie chez cet homme, qu’il eût voulu voir tomber dans le silence de la mort. Une impérieuse volonté excitait en lui des mouvements féroces contre cette existence de brute, sur la-quelle la volonté seule n’avait pas de pouvoir. Il se dit à lui-même qu’il se fatiguait trop ; il ne veillerait pas le malade la nuit prochaine, il le confierait à mistress Abel qui, en cas de besoin, appellerait son mari.
À six heures, Raffles n’ayant eu que des instants d’un sommeil fiévreux et agité dont il se réveillait avec une excita-tion nouvelle et en criant qu’il se sentait enfoncer, Bulstrode commença à lui administrer de l’opium, selon les instruc-tions de Lydgate. Au bout d’une demi-heure environ, il appe-la mistress Abel, il lui dit qu’il lui était impossible de veiller plus longtemps, qu’il lui fallait pour cette nuit confier le ma-lade à ses soins, et il lui indiqua d’après les prescriptions de Lydgate la quantité de chaque dose. Mistress Abel n’avait
– 387 – rien su jusque-là des ordonnances de Lydgate ; elle n’avait fait que préparer et apporter exactement tout ce que Buls-trode demandait. Elle s’informa donc de ce qu’elle avait à faire auprès du malade, en dehors de l’opium à lui adminis-trer.
– Rien pour le moment, si ce n’est de lui offrir de la soupe et de l’eau de seltz. Vous pourrez venir me consulter, si vous avez besoin d’autres indications ; à moins de chan-gement notable, je ne rentrerai plus cette nuit dans la chambre du malade. Vous appellerez votre mari, si c’est né-cessaire. J’ai besoin de me coucher de bonne heure.
– Vous en avez grand besoin, monsieur, pour sûr, dit mistress Abel, et aussi de vous soutenir par quelque chose de fortifiant, plus que vous n’avez fait depuis deux jours.
Bulstrode s’éloigna sans inquiétude de ce qui pourrait échapper à Raffles dans ses divagations, ce n’était guère plus maintenant qu’un murmure incohérent ne pouvant plus don-ner lieu à des conjectures dangereuses. Quoi qu’il en fût, on ne pouvait l’éviter. Il descendit d’abord au parloir lambrissé, se demandant s’il ne ferait pas seller son cheval et ne rentre-rait pas chez lui au clair de lune, abandonnant pour ici-bas tout souci des conséquences. Puis il regretta de n’avoir pas prié Lydgate de revenir dans la soirée. Peut-être son opinion aurait-elle changé depuis le matin, peut-être trouverait-il Raffles dans un état moins rassurant ? Ferait-il chercher Lyd-gate ? Si Raffles allait réellement plus mal et se mourait len-tement, Bulstrode sentait qu’il pourrait se mettre au lit et s’endormir plein de gratitude envers la Providence. Mais était-il plus mal ? Et si Lydgate en le voyant disait simple-ment qu’il n’y avait rien de nouveau chez le malade, qu’il pourrait ne pas tarder à s’endormir, et finalement se re-
– 388 – mettre ! À quoi bon alors le faire chercher ? Bulstrode faiblis-sait à l’idée de cette possibilité. Il n’y avait pas de pensées, pas de réflexions qui pussent l’empêcher d’envisager cette éventualité de voir Raffles guéri, le même homme qu’auparavant, avec de nouvelles forces pour le tourmenter, l’obligeant à emmener sa femme vieillir loin de ses amis et du lieu de sa naissance, emportant dans son cœur un soup-çon qui l’éloignerait à jamais de lui.
Il était demeuré une heure et demi environ en proie à ce conflit moral, à la seule clarté du foyer quand, à une pensée soudaine, il se leva de son siège. Il n’avait pas dit à mistress Abel quand il faudrait cesser les doses d’opium.
Il alluma une bougie et resta longtemps immobile. Mis-tress Abel avait peut-être déjà donné plus d’opium que Lyd-gate n’en avait ordonné. Mais il était excusable, dans l’état de fatigue où il se trouvait, d’avoir oublié une partie de la prescription. Il monta enfin l’escalier, son bougeoir à la main, sans savoir s’il irait tout droit à sa chambre pour se coucher, ou s’il passerait par la chambre du malade pour rec-tifier son oubli. Il s’arrêta dans le corridor, le visage tourné vers la porte de Raffles, et il l’entendit gémir et murmurer. Il ne dormait donc pas ! qui pouvait savoir s’il ne valait pas mieux manquer aux prescriptions de Lydgate, puisque le sommeil ne venait pas ?
Il rentra dans sa chambre. Il n’avait pas achevé de se déshabiller, que mistress Abel frappa à la porte.
– S’il vous plaît, monsieur, ne pourrais-je pas avoir un peu de brandy ou quelque chose comme cela à donner à ce pauvre malheureux ? Il semble défaillir et ne veut rien accep-ter, et d’ailleurs rien que de l’opium, ce n’est guère fortifiant ; et il répète de plus en plus qu’il enfonce dans la terre.
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Elle fut surprise de voir que Bulstrode ne répondait pas. Un combat se livrait en lui.
– Je crois qu’il mourra sûrement faute de nourriture, s’il continue ainsi. Quand je soignais mon pauvre maître, M. Robisson, j’avais toujours à lui donner du porto et du brandy et un grand verre à la fois, ajouta mistress Abel avec une intention de reproche dans l’accent.
M. Bulstrode ne répondant pas tout de suite, elle conti-nua :
– Ce n’est pas le moment de faire des économies, quand les gens sont à la porte du tombeau, et vous ne le voudriez pas non plus, monsieur, j’en suis sûre. Sans quoi je lui don-nerais bien de notre rhum à nous, que nous avons ici tout près. Mais après l’avoir si bien veillé et soigné, et fait tout ce qui était en votre pouvoir…
Ici une clef fut jetée par la porte entr’ouverte, accompa-gnée de ces mots prononcés d’une voix rauque :
– Voici la clef du cellier. Vous y trouverez une provision de brandy.
Le matin de bonne heure, vers six heures, M. Bulstrode se leva et passa quelque temps en prière. – Quelqu’un sup-pose-t-il que la prière faite dans l’intime secret du cœur doive être nécessairement sincère, qu’elle remonte nécessai-rement aux racines de l’action ? La prière ainsi faite est un langage silencieux, et le langage est une forme représenta-tive. Quel homme peut se représenter lui-même absolument tel qu’il est, même dans ses propres réflexions ? Bulstrode n’avait pas encore débrouillé au fond de sa pensée les impul-sions confuses des dernières vingt-quatre heures.
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Il écouta dans le corridor, où l’on entendait une respira-tion pénible et intermittente. Puis il sortit dans le jardin et regarda le givre matinal répandu sur l’herbe et sur les jeunes feuilles du printemps. Lorsqu’il rentra dans la maison, il tres-saillit à la vue de mistress Abel.
– Comment est votre malade ? endormi, je pense ? dit-il-en s’efforçant de donner à sa voix un accent d’enjouement.
– Il est tombé bien bas, monsieur, dit mistress Abel. Il s’est affaibli peu à peu entre trois et quatre heures du matin. Voulez-vous, s’il vous plaît, y aller et l’examiner. J’ai pensé que cela ne ferait rien de le quitter. Mon mari est allé aux champs, et la petite fille surveille le déjeuner.
Bulstrode monta. Du premier coup d’œil il comprit que Raffles n’était pas dans le sommeil qui rend la vie, mais dans le sommeil qui entraîne toujours et toujours plus profondé-ment dans le gouffre de la mort. Il regarda tout autour de la chambre et vit une bouteille de brandy et le flacon d’opium presque vide. Il le mit de côté et emporta la bouteille de brandy pour la renfermer dans le cellier.
Pendant son déjeuner il se demanda s’il allait partir tout de suite pour Middlemarch, ou s’il attendrait l’arrivée de Lydgate. Il se décida à attendre et dit à mistress Abel qu’elle pouvait aller à son ouvrage, qu’il resterait seul dans la chambre du malade.
Tandis qu’il y était assis et contemplait l’ennemi de son repos entrant irrévocablement dans le grand silence, il se sentait plus en paix qu’il ne l’avait été depuis bien des mois. Sa conscience se calmait, doucement enveloppée par la cer-titude du secret, comme sous l’aile d’un ange envoyé d’en haut pour sa délivrance. Il prit son portefeuille pour parcou-
– 391 – rir des notes concernant les arrangements qu’il avait projetés et commencé à mettre à exécution en vue d’un départ, et il se demandait ce qu’il en ferait, maintenant que son absence serait de courte durée. De toutes manières ce serait une oc-casion favorable pour certaines économies devenues néces-saires par suite de l’abandon momentané de différentes af-faires, et il espérait encore que mistress Casaubon contribue-rait pour une large part aux dépenses de l’hôpital. Le temps s’écoula pour lui dans ces réflexions jusqu’au moment où un changement notable dans la respiration entrecoupée du ma-lade attira toute son attention vers le lit, et le força de songer à cette vie qui s’en allait et qui avait été un jour si utile à la sienne, qu’il avait été heureux de trouver assez vile pour en disposer à son gré. C’était sa satisfaction d’alors qui le pous-sait à se réjouir maintenant de voir cette vie toucher à son terme. Et qui pouvait dire que la mort de Raffles eût été hâ-tée ? Qui pouvait savoir ce qui l’aurait sauvé ?
Lydgate arriva peu après, juste à temps pour assister à l’arrêt final de la respiration. À son entrée dans la chambre, Bulstrode remarqua sur son visage une soudaine expression qui indiquait moins la surprise que la nécessité de recon-naître qu’il s’était trompé. Il resta debout près du lit en si-lence pendant quelques instants, les yeux dirigés sur le mou-rant, avec cette expression d’effort continu où se lisait le dé-bat intérieur qui se livrait en lui.
– Quand ce changement a-t-il commencé ? demanda-t-il en regardant Bulstrode.
– Je ne l’ai pas veillé la nuit dernière, dit Bulstrode. J’étais exténué et je l’ai laissé aux soins de mistress Abel. Il est tombé dans le sommeil, m’a-t-elle dit, entre trois et
– 392 – quatre heures. Lorsque je suis entré ici avant huit heures, il était à peu près dans cet état.
Lydgate ne fit pas d’autre question, mais observa le ma-lade en silence jusqu’au moment où il prononça :
– Tout est fini !
Le matin de ce jour, Lydgate se sentait libre et plein d’espoir. Il était rendu à son travail avec tout son entrain d’autrefois et se sentait assez fort pour supporter tous les manquements de sa vie conjugale. Il avait la conscience que Bulstrode avait été son bienfaiteur. Mais ce qui venait de se passer le troublait. Il ne s’était pas attendu à une telle fin. Cependant il ne savait guère comment questionner Bulstrode sans courir le risque de l’offenser, il pouvait interroger la femme de charge, mais quoi ! l’homme était mort. À quoi bon supposer que l’ignorance ou l’imprudence de quelqu’un avait pu le tuer. Et après tout, lui-même pouvait s’être trom-pé.
Bulstrode et Lydgate retournèrent ensemble à cheval à Middlemarch, causant de choses et d’autres : du choléra, des chances du bill de réforme à la Chambre des lords et de la ferme décision des Unions politiques. Bulstrode parla de la nécessité d’élever à Raffles une tombe au cimetière de Lo-wick, en ajoutant qu’à sa connaissance le pauvre homme n’avait pas d’autre parent que Rigg, qu’il avait dit être parti-culièrement indisposé contre lui ; et ce fut tout.
En rentrant chez lui, Lydgate eut la visite de M. Farebrother. Le vicaire n’était pas venu en ville le jour précédent ; mais la nouvelle qu’on procédait à une saisie dans la maison de Lydgate était arrivée à Lowick vers le soir, apportée par M. Spicer, cordonnier et sacristain de la pa-
– 393 – roisse, qui la tenait de son frère, le respectable poseur de sonnettes de Lowick-Gate. Depuis le soir où Lydgate était descendu de la salle de billard avec Fred Vincy, les réflexions de Farebrother à son sujet avaient été assez mélancoliques. Jouer une ou deux fois au Dragon Vert eût été une bagatelle de la part d’un autre, mais chez Lydgate c’était un signe entre beaucoup d’autres, qu’il devenait différent de lui-même, du Lydgate que l’on avait connu autrefois. Il en arri-vait à faire lui-même des choses qu’il considérait comme souverainement méprisables. Quoi qu’il en fût de ce chan-gement, attribué en partie à certains mécontentements de sa vie conjugale dont le vicaire avait appris quelque chose par de vulgaires bavardages, M. Farebrother ne doutait pas que ses dettes, dont le bruit public s’occupait de plus en plus, ne fussent la cause principale de cette conduite étrange, et il commença à craindre qu’il ne fût illusoire d’espérer pour Lydgate un secours quelconque de ses amis ou d’ailleurs.
Le refus qu’il avait essuyé, lors de sa première tentative pour obtenir la confiance de Lydgate, ne l’encourageait pas à en tenter une seconde. Mais, lorsqu’il apprit qu’on était venu saisir chez lui, le vicaire se décida à surmonter sa répu-gnance.
Lydgate venait de congédier un pauvre malade auquel il s’intéressait vivement, et il s’avança vers Farebrother pour lui tendre la main avec un air de bonne humeur qui ne laissa pas d’étonner celui-ci. Voulait-il marquer son fier refus de sympathie et de secours ? N’importe, sympathie et secours lui seraient offerts.
– Comment allez-vous, Lydgate ? Je suis venu vous voir, parce que j’ai eu connaissance de certaine chose dont je
– 394 – m’affligeais pour vous, commença le vicaire du ton d’un bon frère, où ne perçait pas l’ombre d’un blâme.
Ils s’étaient assis tous deux et Lydgate répondit aussi-tôt :
– Je crois savoir ce que vous voulez dire. Vous avez ap-pris qu’on faisait une saisie dans la maison ?
– Oui, est-ce vrai ?
– C’était vrai, dit Lydgate d’un air dégagé, comme s’il lui était facile d’en parler maintenant. Mais le danger est écarté, la dette est payée. Je suis hors d’affaire quant à présent ; dé-livré de mes dettes, je serai en état, je l’espère, de recom-mencer ma route en suivant un plan meilleur.
– Combien je suis heureux de l’apprendre, dit le vicaire en se laissant aller au fond de son siège, et parlant de cette voix basse et rapide qui accompagne souvent le soulagement d’un poids moral ; j’aime mieux cela que toutes les nouvelles du Times ! Je vous avoue que je venais chez vous le cœur bien oppressé.
– Merci d’être venu, dit Lydgate cordialement. Je jouis d’autant mieux de l’affection que je suis plus heureux. J’ai été certainement bien écrasé. J’ai peur d’éprouver avant peu que mes meurtrissures sont encore douloureuses, ajouta-t-il en souriant un peu tristement. Mais pour le moment tout ce que je puis sentir, c’est que je suis débarrassé de mon ins-trument de torture.
M. Farebrother resta un moment silencieux, puis il reprit avec gravité :
– Mon cher ami, laissez-moi vous faire une question. Pardonnez-moi, si je prends cette liberté.
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– Je ne crois pas que vous veuillez rien me demander qui pût m’offenser.
– Eh bien, donc, j’ai besoin de cela pour avoir l’âme tout à fait en repos. N’auriez-vous pas, dites, afin de payer vos dettes présentes, contracté une autre dette qui pourrait dans la suite vous accabler plus péniblement encore ?
– Non, répliqua Lydgate rougissant légèrement, rien ne me force à vous taire, puisque le fait est là, que c’est à Buls-trode que j’en ai l’obligation. Il m’a fait un prêt superbe, un millier de livres, et il a les moyens d’en attendre le rembour-sement.
– Eh bien ! voilà qui est généreux, dit M. Farebrother, faisant effort pour louer l’homme qu’il n’aimait pas.
Un sentiment de délicatesse l’empêchait de s’appesantir en pensée sur ce fait, qu’il avait toujours recommandé à Lydgate de se garer de tout amalgame personnel avec Buls-trode.
Il ajouta aussitôt :
– Bulstrode doit évidemment s’intéresser à la prospérité de vos affaires, après que vous avez travaillé avec lui de ma-nière à réduire votre revenu plutôt qu’à l’augmenter. Je suis heureux de penser qu’il a agi dans cet ordre d’idées.
Lydgate se sentait mal à l’aise devant ces suppositions bienveillantes. Elles rendaient plus distinct à son esprit le sentiment pénible dont il avait ressenti les premières agita-tions vagues quelques heures auparavant, et qui lui disait que dans les raisons de Bulstrode pour passer si subitement de la plus froide indifférence à une telle générosité il pouvait n’y avoir eu qu’égoïste calcul. Il laissa passer les supposi-
– 396 – tions bienveillantes. Il ne pouvait pas raconter l’histoire de son emprunt ; mais elle lui était plus vivement présente que jamais, comme aussi ce fait, que, dans sa délicatesse, le vi-caire avait laissé de côté, ce lien d’obligation personnelle en-vers Bulstrode que lui-même, Lydgate, avait été le plus réso-lu à éviter.
Au lieu de lui répondre il se mit à lui parler de ses pro-jets d’économie et du point de vue différent d’où il en était venu à considérer sa vie.
– J’installerai une clinique de chirurgie, dit-il. Je crois réellement que je m’y suis mal pris. Et si cela ne fait rien à Rosemonde je prendrai un élève. Je n’aime pas ces choses-là, mais si on les accomplit consciencieusement, elles n’ont vraiment rien d’humiliant. J’ai eu une cruelle meurtrissure pour mon début ; cela fera paraître plus doux désormais les petits frottements.
Pauvre Lydgate ! Ce « si cela ne fait rien à Rosemonde », qu’il avait laissé échapper involontairement comme une par-tie de sa peine, était un indice significatif du joug qu’il por-tait. Mais M. Farebrother était heureux d’associer ses fermes espérances à celles de Lydgate, il ne savait rien sur son compte de nature à éveiller pour le moment aucun pressen-timent mélancolique, et il prit congé de lui avec des félicita-tions affectueuses.
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