Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 32 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre III

 

 

Une femme, à Middlemarch, ne pouvait pas ignorer longtemps que la ville avait mauvaise opinion de son mari. Pas une amie intime n’aurait poussé l’amitié assez loin pour préciser le fait désagréable imputé à tort ou à raison au ma-ri ; mais quand une femme trouvait tout d’un coup, pour sa pensée très peu active à l’ordinaire, une occasion de l’employer à quelque chose de cruellement défavorable à ses voisins, une stimulante série d’impulsions morales entrait en jeu, qui tendaient toutes à lui faire révéler ce quelque chose, la candeur par exemple. Être naïve, dans la phraséologie de Middlemarch, c’était saisir la première occasion de faire sa-voir à vos amis que vous ne considériez pas à un point de vue réjouissant leur mérite, leur conduite ou leur position ; et une candeur robuste n’attendait jamais qu’on lui demandât son avis. L’amour de la vérité encore, grand mot, signifiant dans ce cas une vive répugnance à voir une femme se mon-trer plus heureuse que ne le comportait le rôle de son mari, ou manifester trop de satisfaction de son sort : il fallait, par une opportune insinuation, faire comprendre à cette pauvre créature que, si elle connaissait la vérité, elle prendrait moins de plaisir à son chapeau et aux petits plats de ses sou-pers. Enfin, et par-dessus tout, la considération du perfec-tionnement moral d’une amie, ce qu’on appelait quelquefois son âme, et qui devait, selon toute apparence, tirer le plus grand profit de certaines remarques, empreintes de mélanco-lie, prononcées avec accompagnement de regards pensifs jetés sur le mobilier, une manière d’être enfin indiquant que, si l’interlocutrice ne disait pas tout ce qu’elle avait dans

– 433 – l’esprit, c’était par égard pour les sentiments de celle qui l’écoutait. On pourrait dire en somme qu’une ardente charité était à l’œuvre, poussant les âmes vertueuses à faire pour son bien le malheur d’une voisine.

Il n’y avait guère de femmes à Middlemarch dont les in-fortunes conjugales eussent pu mettre en mouvement, de façons différentes, une plus grande dose de cette activité morale, que celles de Rosemonde et de sa tante Bulstrode. Mistress Bulstrode n’était pas un objet d’antipathie et n’avait jamais consciemment fait tort à aucun être humain. Les hommes l’avaient toujours regardée comme une jolie et agréable femme, et avaient porté au compte de l’hypocrisie de Bulstrode le choix qu’il avait fait d’une Vincy au sang rouge au lieu d’une personne pâle et mélancolique, appro-priée à son peu d’estime pour les plaisirs terrestres. Quand la honte de son mari fut devenue publique, ils ne firent sur elle d’autres remarques que celle-ci : « Ah ! pauvre femme ! Elle est aussi pure que le jour, elle n’a jamais rien soupçonné de mal en lui, vous pouvez en être sûr. » Les femmes qui étaient liées avec elle causèrent beaucoup ensemble de la « pauvre Henriette », se représentèrent ce que seraient ses sentiments lorsqu’elle saurait toute la vérité, et se mirent à former des conjectures sur ce qu’elle pouvait bien être arrivée à en sa-voir déjà. Aucune disposition hostile envers elle ; mais plutôt une active charité, anxieuse de décider pour elle ce qu’il se-rait bien de sentir et de faire dans la circonstance, de là pour toutes les imaginations matière à s’occuper de son caractère et de son histoire, depuis le temps où elle était Henriette Vincy jusqu’à ce jour. À la pensée de mistress Bulstrode et à l’analyse de sa situation, il était inévitable d’associer Rose-monde dont la destinée était pour le moment recouverte de la même flétrissure que celle de sa tante. On critiquait plus sévèrement Rosemonde, et on la plaignait moins, bien

– 434 – qu’elle aussi, en tant que membre de la bonne vieille famille Vincy, qu’on avait toujours connue à Middlemarch, fût re-gardée comme la victime de son mariage avec un intrus. Les Vincy avaient leurs faiblesses, mais elles n’étaient que de surface ; on ne pouvait jamais rien découvrir de mal sur leur compte. On défendait mistress Bulstrode de toute ressem-blance avec son mari ; les fautes d’Henriette étaient ses fautes à elle.

– Elle a toujours aimé à paraître, dit mistress Hackbutt, en préparant le thé pour une petite réunion ; bien qu’elle ait pris l’habitude de mettre la religion en avant pour se confor-mer à son mari, elle a essayé de porter haut la tête au-dessus du niveau de Middlemarch, en faisant savoir qu’elle recevait des clergymen et Dieu sait qui encore, de Riverston et de ces endroits-là.

– Nous ne pouvons guère l’en blâmer, dit mistress Sprague, puisque peu de gens, parmi ce que la ville a de mieux, se souciaient de se lier avec Bulstrode, et qu’il fallait bien qu’elle eut quelqu’un à faire asseoir à sa table.

– M. Thesiger l’a toujours soutenu, dit mistress Hack-butt. Je pense qu’il doit en être fâché maintenant.

– Mais, au fond de son cœur, il ne l’a jamais aimé, autant qu’on le sache, repartit mistress Tom Toller. M. Thesiger ne va jamais dans les extrêmes. Il s’en tient à la vérité dans ce qui est évangélique. Les seuls clergymen qui aient jamais trouvé Bulstrode de leur goût sont, comme M. Tyke, ceux qui veulent se servir de livres de prières dissidents et qui donnent dans cette espèce de religion inférieure.

– J’ai appris que M. Tyke est en grande détresse avec lui, reprit mistress Hackbutt. Et il a de bonnes raisons pour

 

– 435 – cela ; on dit que les Bulstrode ont à moitié entretenu la fa-mille Tyke.

– Et naturellement, c’est un discrédit pour ses doctrines, ajouta la vieille mistress Sprague. On ne se vantera pas d’ici à longtemps d’être méthodiste à Middlemarch.

– Je trouve que nous ne devons pas rapporter les mau-vaises actions des gens à leur religion, observa mistress Plymdale, au visage de faucon, qui avait écouté en silence jusque-là.

– Oh ! ma chère, nous oubliions, dit mistress Sprague. Nous ne devrions pas parler de cela devant vous.

– Je n’ai certainement pas de raison de me montrer par-tiale, dit mistress Plymdale en rougissant. Il est vrai que M. Plymdale a toujours été en bons termes avec M. Bulstrode, et Henriette Vincy était mon amie longtemps avant de l’avoir épousé. Mais j’ai toujours conservé mes opi-nions, et lorsqu’elle avait tort, je le lui ai toujours dit, pauvre créature. Mais, pour ce qui est de la religion, je dois dire que M. Bulstrode aurait pu faire ce qu’il a fait, et pis encore, et être pourtant un homme sans religion. Je ne dis pas qu’il n’y en ait pas eu un peu trop chez lui ; pour moi, j’aime la modé-ration. Mais la vérité est la vérité. Les hommes qui passent aux assises ne sont pas tous religieux à l’excès, je suppose.

– Eh bien, reprit mistress Hackbutt contournant adroi-tement le sujet, tout ce que je puis dire, c’est qu’à mon sens, elle devrait se séparer de lui.

– Je ne saurais dire cela, répliqua mistress Sprague ; elle l’a pris pour la bonne comme pour la mauvaise fortune, vous savez.

 

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– Oui, mais la mauvaise fortune, cela ne peut jamais si-gnifier la découverte que votre mari est digne de Newgate. Imaginez-vous ce que c’est que de vivre avec un tel homme ! Je m’attendrais à être empoisonnée.

– Oui, je trouve, quant à moi, que c’est un encourage-ment au crime, s’il faut encore que de tels hommes soient soignés et choyés par de bonnes femmes, dit mistress Tom Toller.

– Et la pauvre Henriette en a été une bonne femme, dit mistress Plymdale. Elle regarde son mari comme le premier des hommes. Il est vrai qu’il ne lui a jamais rien refusé.

– Eh bien, nous verrons ce qu’elle fera, conclut mistress Hackbutt. Elle ne sait rien encore, je suppose, la pauvre créa-ture ! Je pense et j’espère ne pas la voir, car j’aurais une peur mortelle de laisser échapper quelque chose sur son mari. Croyez-vous qu’elle ait eu vent de quelque chose ?

– Je ne le pense guère, dit mistress Tom Toller. J’ai en-tendu dire qu’il était malade et n’était pas sorti de chez lui depuis la réunion de jeudi ; mais elle était hier à l’église avec ses filles ; elles avaient des chapeaux neufs, de paille d’Italie. Le sien était garni d’une plume. Je ne me suis jamais aperçue que sa religion jouât le moindre rôle dans sa toilette.

– Quant à savoir ce qui est arrivé, on ne pourra pas le lui cacher longtemps, dit mistress Hackbutt. Les Vincy le sa-vent, car M. Vincy était à la réunion. Ce sera un grand coup pour lui. Il y a sa fille aussi bien que sa sœur.

– Oui, sans doute, opina mistress Sprague. Personne n’admet que M. Lydgate puisse continuer à tenir la tête haute à Middlemarch ; les circonstances de cet emprunt de

 

– 437 – mille livres qu’il a accepté tout juste après la mort de cet homme ont une tournure bien louche.

– Il faut que l’orgueil soit rabaissé, dit mistress Hackbutt.

– Je ne suis pas aussi fâchée pour Rosemonde Vincy telle qu’elle était, que je le suis pour la tante, insinua mis-tress Plymdale. Elle avait besoin d’une leçon.

– Je suppose que les Bulstrode s’en iront vivre quelque part à l’étranger, dit mistress Sprague. C’est ce qu’on fait gé-néralement, quand il y a quelque chose de déshonorant dans une famille.

– Et ce sera pour Henriette un coup mortel, ajouta mis-tress Plymdale. Si jamais femme aura été anéantie par la douleur, ce sera elle. Je la plains de tout mon cœur. Et mal-gré toutes ses erreurs, il y a peu de femmes meilleures. Toute petite fille, elle avait déjà les manières les plus correctes, et elle a toujours eu bon cœur, elle était franche comme le jour. Vous pouviez regarder dans ses tiroirs, tant que vous vou-liez, toujours de même. Et c’est ainsi qu’elle a élevé Kate et Hélène. Vous pouvez vous imaginer combien il lui sera dur d’aller vivre au milieu d’étrangers.

– Le docteur dit que c’est ce qu’il engagerait les Lydgate à faire, répéta mistress Sprague. Il trouve que Lydgate aurait dû rester avec les Français.

– Cela lui irait assez bien, à elle, il me semble, dit mis-tress Plymdale, avec la frivolité de son caractère. Mais c’est de sa mère qu’elle l’a prise ; ce n’est pas de sa tante Buls-trode, qui lui a toujours donné de bons conseils, et qui, d’après ce que j’en sais, eût préféré lui voir faire un autre mariage.

 

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Mistress Plymdale était dans une situation de nature à causer quelque complexité dans ses sentiments. Non seule-ment son intimité avec mistress Bulstrode, mais encore de fructueux rapports d’affaires de la grande maison de teintu-rerie Plymdale avec M. Bulstrode, la portaient d’un côté à souhaiter que la connaissance de la vérité fût favorable à la conduite du banquier, mais d’un autre côté elle n’en crai-gnait que davantage d’avoir l’air de pallier sa culpabilité. Et puis, la récente alliance de sa famille avec les Toller l’avait, à sa grande satisfaction, mise en relations avec le meilleur cercle de la ville. La conscience de cette petite femme rigide était quelque peu troublée par la combinaison de ces con-trastes, par le mélange de chagrins et de satisfactions qu’elle avait éprouvés dans ces derniers événements, bien faits pour humilier sans doute ceux qui avaient besoin d’humiliation, mais aussi pour peser lourdement sur la vieille amie, dont elle eût préféré que les erreurs continuassent à se détacher sur un fond de prospérité.

La pauvre mistress Bulstrode n’avait pas ressenti à l’approche de la calamité de secousse particulière, sinon un mouvement plus actif de cette inquiétude secrète qui était toujours demeurée présente dans son cœur depuis la der-nière visite de Raffles aux Bosquets. Que cet odieux person-nage fût arrivé malade à Stone-Court et que son mari eût voulu y rester pour le soigner, elle en trouvait une explica-tion suffisante dans ce fait qu’il avait déjà employé et secou-ru Raffles dans des temps plus anciens, et que cela créait de l’un envers l’autre, dans son état de dégradation, un lien de charité ; depuis lors, elle s’était innocemment réjouie des propos plus encourageants de son mari sur sa santé, sur la force qu’il se sentait de continuer à s’occuper de ses affaires. Ce calme fut troublé du jour où Lydgate lui ramena de la ré-union le banquier malade, et, en dépit de son langage rassu-

– 439 – rant, pendant les quelques jours suivants, elle pleura en se-cret, avec la conviction que son mari ne souffrait pas seule-ment d’un mal physique mais de quelque affliction morale. Il ne voulait pas lui permettre de lui faire la lecture, à peine de lui tenir compagnie, alléguant une susceptibilité nerveuse pour tout bruit, toute agitation ; mais elle soupçonnait qu’en s’enfermant dans son cabinet, c’était pour s’occuper de ses papiers. Il était arrivé quelque chose, elle le sentait sûre-ment. Peut-être quelque grosse perte d’argent ? N’osant pas questionner son mari, elle s’adressa à Lydgate, le cinquième jour après la réunion, depuis laquelle elle n’était sortie que pour aller à l’église.

– Monsieur Lydgate, soyez franc avec moi, s’il vous plaît ; j’aime à savoir la vérité. Est-il arrivé quelque chose à M. Bulstrode ?

– Un petit ébranlement nerveux, répondit Lydgate éva-sivement.

Il sentait que ce n’était pas à lui à faire la pénible révéla-tion.

– Mais quelle en est la cause ? demanda mistress Buls-trode, le regardant en face, de ses grands feux noirs.

– Il y a souvent quelque chose de malsain dans l’air des salles publiques, dit Lydgate. Les hommes forts peuvent le supporter, mais ceux dont l’organisme est plus délicat en sont affectés. Il est souvent impossible d’expliquer le mo-ment précis d’une crise, ou plutôt de dire pourquoi les forces fléchissent à un moment plutôt qu’à un autre.

Cette réponse ne satisfit pas mistress Bulstrode. Elle demeura convaincue qu’il était arrivé à son mari un malheur qu’on voulait lui laisser ignorer, et il était dans sa nature de

– 440 – vouloir énergiquement sortir d’un tel mystère. Elle demanda pour ses filles la permission de tenir compagnie à leur père, et se rendit à la ville en voiture pour faire quelques visites, avec l’idée, si on avait connaissance d’un incident fâcheux dans les affaires de M. Bulstrode, d’en recueillir quelques in-dices dans ce qu’elle verrait ou entendrait.

Elle passa chez mistress Thesiger qui était sortie, puis se rendit chez mistress Hackbutt, de l’autre côté du cimetière. Mistress Hackbutt, d’une fenêtre d’en haut, la vit venir, et se rappelant sa première alarme à l’idée de rencontrer mistress Bulstrode, se sentit en conséquence presque tenue de faire dire qu’elle n’était pas chez elle ; mais, comme d’autre part elle avait aussi un vif désir de goûter le piquant d’une entre-vue, dans laquelle elle était tout à fait décidée à ne pas faire la plus légère allusion à ce qu’elle avait en tête, on fit entrer mistress Bulstrode au salon, et mistress Hackbutt vint à elle en pinçant les lèvres et en se frottant les mains plus énergi-quement encore qu’elle n’en avait l’habitude, c’était une pré-caution prise contre un trop grand laisser-aller de paroles. Elle était résolue à ne pas demander de nouvelles de M. Bulstrode.

– Je n’ai été nulle part qu’à l’église, depuis près d’une semaine, dit mistress Bulstrode après quelques propos pré-liminaires. M. Bulstrode est rentré tellement malade de la réunion de jeudi dernier que je n’aimais pas à quitter la mai-son.

Mistress Hackbutt, tout en se reprenant à frotter l’une contre l’autre les mains qu’elle tenait appuyées sur la poi-trine, laissa errer ses regards sur le dessin du tapis de la cheminée.

 

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– M. Hackbutt était-il à la réunion ? poursuivit mistress Bulstrode.

– Oui, il y était, dit mistress Hackbutt sans changer d’attitude. Le terrain sera acheté par souscription, je crois.

– Espérons qu’il n’y aura plus de cas de choléra à y en-terrer, dit mistress Bulstrode. C’est une terrible visite. Mais je trouve toujours que Middlemarch est un endroit très sain. Cela vient, je suppose, de ce que j’y ai été habituée depuis l’enfance ; mais je n’ai jamais vu de ville où j’aimasse mieux à vivre, et surtout du côté que nous habitons.

– Certes, je serais heureuse que vous puissiez vivre tou-jours à Middlemarch, mistress Bulstrode, répliqua mistress Hackbutt avec un léger soupir. Cependant, il faut apprendre à nous résigner, quel que soit le lieu où le sort nous jette. Bien que je sois persuadée qu’il y aura toujours des gens dans cette ville, qui vous voudront du bien.

Mistress Hackbutt brûlait d’ajouter : « Si vous me con-sultiez, vous quitteriez votre mari », mais il lui paraissait clair que la pauvre femme ne savait rien de la foudre prête à éclater sur sa tête, et elle-même ne pouvait faire davantage que de la préparer doucement. Mistress Bulstrode se sentit tout à coup comme glacée et tremblante : il se cachait évi-demment derrière ces paroles de mistress Hackbutt quelque chose d’extraordinaire ; mais bien qu’elle fût sortie avec l’intention de s’informer à fond, elle se trouva incapable maintenant de poursuivre son courageux dessein, et détour-nant la conversation par une question sur les jeunes Hack-butt, elle prit bientôt congé en disant qu’elle allait voir mis-tress Plymdale. Durant le trajet, elle essaya de s’imaginer qu’il y avait eu peut-être une discussion plus vive que d’habitude, à l’assemblée, entre M. Bulstrode et quelques-

– 442 – uns de ses adversaires ordinaires, peut-être M. Hackbutt. Ce-la expliquerait tout.

Mais dès qu’elle fut en conversation avec mistress Plymdale, cette explication rassurante cessa de lui paraître soutenable. Célina la reçut avec de pathétiques démonstra-tions d’affection, et une disposition à lui faire, sur les sujets les plus communs, des réponses édifiantes ne pouvant guère se rapporter à une discussion ordinaire, qui n’aurait pas eu d’autre conséquence qu’une perturbation momentanée dans la santé de M. Bulstrode. Mistress Bulstrode avait pensé d’abord qu’elle interrogerait plus volontiers mistress Plym-dale que toute autre personne ; mais elle fut toute surprise de s’apercevoir qu’une ancienne amie n’est pas toujours la per-sonne qu’il soit le plus facile de prendre pour confidente : il y avait entre elles comme barrière le souvenir d’une autre communication faite en d’autres circonstances, il y avait en-core l’horreur de se faire renseigner et de se voir plaindre par une personne habituée depuis longtemps à lui céder la su-prématie. Certaines paroles, se rattachant à quelque chose de mystérieux, que mistress Plymdale laissa échapper sur sa résolution de ne jamais tourner le dos à ses amis, convain-quirent mistress Bulstrode qu’il avait dû arriver un malheur, et au lieu d’oser demander, avec sa franchise naturelle : « Qu’avez-vous donc dans l’esprit ? » elle se sentit anxieuse de partir avant d’avoir rien entendu de plus explicite. Vive-ment touchée de voir Célina éviter maintenant, tout juste comme mistress Hackbutt auparavant, de prendre garde à ce qu’elle disait de son mari, tout comme elles eussent évité de s’arrêter à une honte personnelle, elle commençait à acquérir la certitude troublante qu’il s’agissait d’un malheur plus grave qu’une simple perte d’argent.

 

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Elle dit adieu avec une hâte fiévreuse et se fit conduire à l’entrepôt de M. Vincy. Pendant ce court trajet, le sentiment de son ignorance donna à son inquiétude un tel degré de force qu’à son entrée dans le cabinet de son frère, ses ge-noux tremblaient, et son visage ordinairement florissant était d’une pâleur mortelle. La vue de sa sœur produisit sur lui quelque chose d’analogue ; il se leva pour aller à sa ren-contre, la prit par la main et s’écria, dans un mouvement soudain :

– Dieu vous aide, Henriette, vous savez tout !

Ce moment fut peut-être plus pénible que tout ce qui suivit. Il renfermait pour elle l’épreuve décisive où, dans les grandes crises d’émotion, se révèle le penchant d’une nature, et où se laisse pressentir l’acte final qui mettra fin à la lutte antérieure. Sans le souvenir de Raffles, elle aurait pu ne son-ger qu’à un désastre momentané, mais maintenant, sous le regard et à ces mots de son frère, entra dans son esprit l’idée de quelque coupable faute de son mari ; puis sous l’empire d’une terreur croissante l’image de ce mari déshonoré se présenta à elle ; puis, après un instant de honte cuisante, où elle sentit tous les regards du monde fixés sur elle, d’un seul bond de son cœur, elle fut aux côtés de son mari, s’associant tristement mais sans reproches à sa honte et à son isole-ment. Tout ceci se passa en elle en un instant rapide comme l’éclair, tandis qu’elle s’affaissait sur une chaise et levait les yeux vers son frère penché au-dessus d’elle.

– Je ne sais rien, Walter. Qu’est-ce qu’il y a ? murmura-t-elle.

Il lui dit tout, sans réticence, par fragments courts, lui faisant entendre que le scandale était allé bien au delà de ce

 

– 444 – qui était prouvé, surtout en ce qui touchait la mort de Raffles.

– Les gens jaseront toujours, dit-il, un homme peut être acquitté par le jury, ils jaseront encore ; ils remueront la tête et cligneront de l’œil, et au train dont va le monde, c’est sou-vent tout un pour un homme d’être coupable ou d’être inno-cent. C’est un coup d’assommoir, et il aplatit Lydgate aussi bien que Bulstrode. Qu’est-ce qu’il y a de vrai ? je ne pré-tends pas le dire. Je souhaiterais seulement que nous n’eussions jamais entendu parler de Bulstrode ni de Lydgate. Il aurait mieux valu pour vous rester une Vincy toute votre vie, et pour Rosemonde aussi.

Mistress Bulstrode ne répliqua rien.

– Mais, il faut vous soutenir, aussi bien que vous le pour-rez, Henriette. On ne vous reproche rien. Et je serai avec vous, quelque parti que vous preniez, reprit son frère avec une affectueuse rudesse, pleine de sympathie.

– Donnez-moi votre bras jusqu’à la voiture, Walter, dit mistress Bulstrode. Je me sens très faible.

Et lorsqu’elle fut de retour chez elle, elle ne put que dire à sa fille :

– Je ne suis pas bien, ma chère ; il faut que j’aille me re-poser, prenez soin de votre père. Laissez-moi dans la tran-quillité. Je ne dînerai pas.

Elle s’enferma dans sa chambre. Elle avait besoin de temps pour s’accoutumer au froissement de ses sentiments, à sa propre vie blessée, avant de pouvoir marcher d’un pas ferme à la place qui lui était assignée. Une nouvelle et péné-trante lumière venait de tomber sur le caractère de son mari,

 

– 445 – et il lui était impossible de le juger avec indulgence : les vingt années pendant lesquelles elle avait cru en lui, le véné-rant dans son ignorance, lui revenaient à l’esprit avec des particularités qui les faisaient ressembler à une longue et odieuse tromperie.

Il l’avait épousée, avec ce honteux passé dissimulé der-rière lui, et elle n’avait plus la foi, maintenant, pour protester qu’il était innocent de ce qu’on lui imputait de pire. Sa nature honnête et en dehors lui rendait le partage d’un déshonneur mérité aussi amer qu’il pouvait l’être pour n’importe quelle créature mortelle.

Mais cette femme d’une instruction bornée, dont le lan-gage et les habitudes formaient un assemblage baroque et décousu, portait en elle un cœur loyal. Cet homme dont elle avait partagé la prospérité pendant près de la moitié d’une vie, et qui l’avait constamment chérie, il ne lui était, d’aucune façon, possible de l’abandonner, maintenant que le châtiment l’avait frappé. Mais il y a un abandon qui s’assied toujours à la même table, repose sur la même couche que l’âme abandonnée, une fidélité sans amour, plus desséchante que l’éloignement. Elle savait, au moment où elle ferma sa porte à clef, qu’elle la rouvrirait bientôt, prête à descendre auprès de son mari malheureux, à épouser son chagrin, et à dire de sa conduite coupable : « Je pleurerai, mais je ne ferai pas de reproche. » Il lui fallut du temps pour rassembler ses forces ; elle avait besoin de laisser exhaler en sanglots ses adieux à toute la joie et à tout l’orgueil de sa vie. Lorsqu’elle se fut résolue à descendre, elle s’y prépara par quelques me-nues dispositions qui peuvent à la rigueur avoir l’air d’un simple enfantillage ; c’était sa manière de montrer à tous les spectateurs visibles ou invisibles, qu’elle avait commencé une nouvelle vie, où elle embrassait l’humiliation. Elle se dé-

– 446 – pouilla de toutes ses parures, passa une modeste robe noire, et à la place de son riche bonnet garni et de ses larges ban-deaux, elle se fit une petite coiffure plate sous un tout simple bonnet qui la fit ressembler en un instant à une méthodiste primitive.

Bulstrode, qui savait que sa femme était sortie et qu’en rentrant elle avait dit n’être pas bien, avait passé ce temps dans une agitation égale à la sienne. Il avait prévu qu’elle apprendrait la vérité par d’autres, et s’était accommodé de cette probabilité, comme d’une chose plus facile à supporter pour lui qu’une confession. Mais, maintenant qu’il croyait le moment venu où elle savait tout, il en attendait les suites avec angoisse. Ses filles avaient dû consentir à le laisser seul, et bien qu’il se fût laissé apporter un peu de nourriture, il n’y avait pas touché. Il se sentait lentement périr dans une mi-sère que nul ne plaindrait. Peut-être ne reverrait-il jamais sur le visage de sa femme une trace d’affection. Et s’il se tournait vers Dieu, il lui semblait n’y trouver d’autre réponse que la pression du châtiment.

Huit heures venaient de sonner lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit et que sa femme entra. Il n’osa pas la re-garder. Il resta assis, les yeux baissés, et comme elle mar-chait à lui, il lui fit l’effet d’être plus petit, tant il paraissait desséché et réduit. Un nouveau mouvement de compassion et de tendresse l’envahit, semblable à une grande vague, et, posant une main sur celle de son mari qui reposait sur le bras du fauteuil, et l’autre sur son épaule, elle lui dit, avec une tendre gravité :

– Levez les yeux, Nicolas.

Il leva les yeux avec un léger tressaillement et la regar-da, à demi étonné, pendant un instant : sa figure pâle, le

– 447 – changement produit par sa robe de deuil, le tremblement de sa bouche, tout disait : « Je sais ; » et ses mains et ses yeux reposaient doucement sur lui. Il éclata en sanglots et ils pleu-rèrent ensemble, elle assise à son côté. Ils ne pouvaient en-core se parler de la honte qu’elle allait partager avec lui, ou des actes qui leur avaient attiré cette honte. Sa confession, à lui, fut muette, et muette aussi la promesse de fidélité de sa femme. Franche de cœur comme elle l’était, elle reculait ce-pendant devant les paroles qui auraient exprimé leur senti-ment mutuel, comme elle aurait reculé devant des étincelles de feu. Elle ne pouvait pas lui dire : « Qu’est-ce qui, dans tout cela, n’est que calomnie et injuste soupçon ? » et il ne dit pas : « Je suis innocent. »

 

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