Middlemarch - Tome II
Chapitre IV
Lydgate avait de bonnes raisons de tenir compte du ser-vice que lui rendaient ses clients en l’arrachant à ses soucis personnels. Il n’avait plus assez de libre énergie pour se li-vrer à des travaux de recherches ou à des méditations pure-ment théoriques ; mais au chevet des malades, l’appel direct à sa science et à sa sympathie lui donnait le surcroît d’impulsion dont il avait besoin pour sortir de lui-même. Ce n’était pas seulement le harnais de la routine, qui est une bonne chose en ce qu’il permet aux hommes incapables de vivre honorablement et aux hommes malheureux de vivre paisiblement ; c’était à tout instant la vive et immédiate ap-plication de sa pensée et de son attention aux besoins et aux épreuves d’autrui. Beaucoup d’entre nous, regardant en ar-rière dans la vie, diront que l’homme le meilleur que nous ayons connu, a été un de ces hommes de l’art, ce chirurgien peut-être, dont le tact admirable, guidé par une profonde et savante perception, est venu à nous dans notre détresse avec une bienfaisance plus sublime que celle des faiseurs de mi-racles. – Quelque chose de cette miséricorde deux fois bénie accompagnait toujours Lydgate dans ses visites à l’hôpital ou dans les maisons particulières, servant mieux qu’aucun nar-cotique à le calmer et à le soutenir dans ses angoisses et dans le sentiment de l’amoindrissement de ses forces intel-lectuelles.
M. Farebrother, toutefois, ne s’était pas trompé sur le narcotique. Sous la première pression douloureuse des diffi-cultés prévues, et quand pour la première fois son mariage
– 330 – lui était apparu, sinon comme la solitude dans l’esclavage, du moins comme un état de perpétuels efforts pour continuer à aimer sans se préoccuper d’être aimé en retour, Lydgate avait essayé à deux ou trois reprises de recourir à une dose d’opium. Mais il n’avait nul penchant héréditaire ou constitu-tionnel pour ce moyen passager d’échapper aux poursuites du malheur. Il était fort et capable de boire beaucoup impu-nément, mais il ne s’en souciait pas, et quand il voyait des gens absorber des spiritueux à côté de lui, il prenait de l’eau pure, témoignant ainsi de la pitié méprisante qu’il éprouvait même pour les premiers degrés de l’excitation que procure la boisson. Il en était de même du jeu. Il avait beaucoup regar-dé jouer à Paris, s’y intéressant comme à l’observation d’une maladie. Mais il n’était pas plus tenté par l’argent ainsi gagné que par la boisson. Le seul gain qu’il ambitionnât, il voulait le devoir à une suite savante de combinaisons élevées ten-dant à un résultat bienfaisant. Le succès auquel il aspirait n’avait rien de commun avec la fascination exercée par des tas d’or sur des doigts fiévreux, ou avec le triomphe hébété et sauvage qui se lit dans les yeux de l’homme qui emporte la mise de ses compagnons consternés.
Mais, de même qu’il avait essayé de l’opium, de même sa pensée commença à se tourner vers le jeu, non pour l’excitation fiévreuse qu’il procure, mais parce qu’à force d’y réfléchir il y voyait un moyen facile de se procurer de l’argent sans passer par l’humiliation d’en demander. À Londres ou à Paris, il est probable qu’un tel courant de pen-sées servies par l’occasion l’eût entraîné dans quelque mai-son de jeu, non plus pour y observer les hommes mais pour y guetter la chance avec eux dans une commune anxiété. Le besoin pressant de gagner eût triomphé de sa répugnance, si la chance avait daigné lui être favorable. Peu de temps après la réception de la lettre de son oncle qui coupait court à tout
– 331 – espoir de ce côté, un incident se produisit, bien caractéris-tique de l’influence que les facilités de jouer auraient pu exercer sur Lydgate.
La salle de billard du Dragon Vert était le rendez-vous d’une certaine collection de gens considérés pour la plupart, avec notre ancienne connaissance, M. Bambridge, comme des hommes de plaisir. C’était là que le pauvre Fred Vincy avait contracté une partie de sa mémorable dette, forcé qu’il avait été, après avoir perdu dans un pari, d’emprunter à ce joyeux compagnon. On savait à Middlemarch qu’il se perdait et se gagnait pas mal d’argent au Dragon Vert, et cette répu-tation ne faisait qu’augmenter dans certains quartiers la ten-tation de se rendre en ce lieu de plaisir. Lydgate aimait le billard, son adresse musculaire semblait faite pour ce jeu, et, une ou deux fois, dans les premiers temps de son séjour à Middlemarch, il lui était arrivé de faire son tour dans les par-ties du Dragon Vert. Mais il n’eut plus ensuite le loisir de s’y rendre, et il n’avait aucun goût, d’ailleurs, pour la société qu’il y rencontrait. Un soir pourtant, l’occasion se présenta d’y aller trouver M. Bambridge. Le maquignon s’était engagé à lui trouver un acheteur pour le dernier bon cheval qui lui restait et que Lydgate avait résolu de remplacer par une rosse à bon marché, espérant, à cette réduction de luxe, ga-gner une vingtaine de livres ; il était en quête maintenant de la moindre somme qui put l’aider à faire patienter ses four-nisseurs. Monter vite en passant à la salle de billard était une manière de gagner du temps. M. Bambridge n’était pas en-core là, mais il n’allait pas tarder à venir, au dire de son ami, M. Horrock. Lydgate resta donc et se mit à jouer en atten-dant. Ce soir-là il avait dans les yeux cet éclat inusité et cette vivacité particulière que M. Farebrother avait déjà une fois observés en lui. Le fait exceptionnel de sa présence fut très remarqué dans la salle ; il s’y trouvait beaucoup de monde,
– 332 – spectateurs et joueurs pariaient avec animation. Lydgate jouait bien, confiant qu’il était en lui-même. Les paris pleu-vaient autour de lui, et avec la pensée rapide et séduisante que son gain pourrait bien doubler la somme qu’il devait reti-rer de la vente du cheval, il se mit à parier lui-même et il ga-gna coup sur coup. M. Bambridge était entré sans que Lyd-gate le remarquât. Ce n’était pas seulement le jeu qui l’animait ainsi, mais l’éblouissante perspective d’aller le len-demain à Brassing, où l’on jouait sur une plus grande échelle, et où, par un dernier et vigoureux effort pour attraper l’amorce du diable, il pourrait l’arracher sans l’hameçon, et, à ce prix, s’affranchir des réclamations qui l’assaillaient tous les jours. Il continuait à gagner lorsque entrèrent deux nou-veaux personnages. L’un était le jeune Hawley, revenu tout récemment de Londres où il suivait des études de droit ; l’autre, Fred Vincy qui depuis peu avait passé plusieurs soi-rées dans ces lieux familiers. Le jeune Hawley, joueur de bil-lard consommé, arrivait à la partie avec une main toute fraîche. Mais Fred, stupéfait de voir Lydgate et étonné de l’entendre parier avec une telle surexcitation, se tint à l’écart, en dehors du cercle qui entourait le billard.
Fred Vincy s’était accordé ces derniers temps un peu de relâche, en récompense de ses bonnes résolutions anté-rieures. Il avait durement travaillé, les premiers six mois, à toutes sortes d’occupations en plein air sous la direction de M. Garth, et, à force de persévérante pratique, il était presque arrivé à corriger son écriture, cette pratique étant peut-être un peu moins dure, en ce qu’elle s’exerçait sous les yeux de Mary. Mais, pendant la dernière quinzaine, Mary était restée au presbytère de Lowick avec les vieilles dames, pendant que M. Farebrother était venu à Middlemarch où il exécutait certains plans pour sa paroisse. Fred, faute de mieux, était retourné au Dragon Vert, en partie pour jouer au
– 333 – billard, en partie pour goûter de nouveau l’ancienne saveur des discussions sur les chevaux, le sport et toutes choses en général, considérées à un point de vue qui n’était pas abso-lument correct. Il n’était pas allé à la chasse une seule fois durant cette saison, faute de cheval à lui appartenant ; par contre il était allé un peu de tous les côtés, la plupart du temps avec M. Garth dans son cabriolet ou sur le paisible bidet que Caleb pouvait lui prêter.
Fred commençait à trouver que c’était un peu trop, vraiment, d’être ainsi tenu en bride avec plus de sévérité que s’il eût été clergyman. « Oui, miss Mary, vous saurez que c’est un travail presque plus dur d’apprendre à arpenter et à tracer des plans que d’écrire des sermons, lui avait-il dit, dé-sirant lui faire apprécier ce qu’il endurait pour l’amour d’elle. Qu’était-ce qu’Hercule et Thésée, comparés à moi ? Ils fai-saient du sport, et ils n’ont jamais eu besoin d’apprendre à écrire comme des teneurs de livres. » Et maintenant que Ma-ry était pour quelque temps éloignée de lui, Fred, comme un gros chien qui ne peut se défaire de son collier, avait brisé l’anneau de sa chaîne et fait une petite escapade sans avoir d’ailleurs l’intention d’aller très vite ni très loin. Il n’y avait pas de raison pour ne pas jouer au billard, mais il était bien décidé à ne pas parier.
Fred avait pour le quart d’heure l’héroïque dessein de mettre de côté la plus grosse partie des quatre-vingts livres que M. Garth lui avait offertes, afin de s’acquitter rapidement de la vieille dette des quatre-vingt-dix livres qu’il avait si malheureusement fait perdre à mistress Garth, à une époque où elle en avait plus besoin qu’aujourd’hui. Ce soir-là pour-tant, le cinquième de ses nouvelles visites au Dragon Vert, Fred avait, sinon dans sa poche, du moins en imagination, les dix livres qu’il comptait se réserver pour lui-même de ses
– 334 – appointements de la dernière année ; c’était comme un fonds dont il pourrait risquer quelque chose s’il voyait s’offrir la chance d’un bon pari. Pourquoi pas ? et pourquoi, au milieu de tout ce va-et-vient de souverains autour de soi, n’en at-traperait-on pas quelques-uns ? C’était une voie dans la-quelle il n’irait plus jamais très avant. Malgré cela, ce soir-là, il avait senti s’éveiller en lui le sentiment prophétique que, s’il se mettait à jouer, il ne tarderait pas à parier, se donne-rait la satisfaction de boire un peu de punch, et se prépare-rait d’une manière générale à se sentir passablement moulu le lendemain matin.
Mais la dernière chose à laquelle Fred se fût attendu, c’était de rencontrer là son beau-frère Lydgate, pour lequel il avait toujours conservé quelque chose de sa première opi-nion, que c’était un fat plein du sentiment de sa supériorité. Oui, Lydgate était là, l’air à la fois surexcité et méfiant comme Fred aurait pu l’être lui-même. Il en éprouva une im-pression très vive, plus vive qu’il ne se le serait imaginé, avec ce qu’il savait assez vaguement de la situation de Lyd-gate, des dettes qu’il pouvait avoir et du refus de son père de lui venir en aide. Le fait est que soudain il perdit toute envie de jouer lui-même. C’était un étrange renversement dans leurs habitudes respectives. Le blond visage de Fred et ses bons yeux bleus, si joyeux d’ordinaire et prêts à donner leur attention à tout ce qui leur promettait de l’amusement, paru-rent en un moment involontairement graves et presque em-barrassés, comme en présence de quelque chose de cho-quant ; tandis que Lydgate, parfaitement maître de lui-même habituellement, et chez qui un certain air absorbé de médita-tion accompagnait toujours l’attention la plus ouverte, agis-sait, observait et parlait en ce moment comme sous l’empire d’une idée fixe, dans l’attitude d’un fauve guettant sa proie.
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Lydgate, en pariant sur son propre jeu, avait gagné seize livres, mais l’arrivée du jeune Hawley avait changé la face des choses. Il réussissait lui-même des coups de premier ordre et se mit à parier contre Lydgate. La surexcitation ner-veuse n’avait été jusque-là chez celui-ci que le résultat de sa confiance en lui-même et en son adresse ; maintenant ce fut l’envie de défier un adversaire. Le défi était plus excitant que la confiance, mais il était moins sûr. Il continua de parier, mais il manqua plusieurs coups. Il persévéra quand même, l’esprit englouti aussi profondément dans ce gouffre béant du jeu que celui de n’importe lequel de tous les vulgaires indivi-dus qui flânaient autour de lui. Fred s’aperçut que Lydgate était en train de perdre vite et beaucoup. Il vit que d’autres aussi remarquaient l’étrange conduite du médecin, si diffé-rent de lui-même, et il commença à se creuser la cervelle pour inventer un moyen d’attirer l’attention de son beau-frère sans le blesser, et peut-être de lui suggérer un motif de quitter la place. Mais il eut beau chercher, il ne lui menait rien à l’esprit, et il allait en désespoir de cause lui demander tout bonnement si Rosy était chez elle ce soir, lorsqu’un gar-çon s’approcha de lui avec un billet portant que M. Farebrother était en bas et demandait à lui parler.
Fred ne fut rien moins qu’agréablement surpris, mais fai-sant répondre par le garçon qu’il allait descendre tout de suite, il alla à Lydgate comme poussé par une impulsion nouvelle, et l’attirant à l’écart :
– Puis-je vous dire un mot ? lui demanda-t-il. Farebro-ther vient de me faire prévenir qu’il désire me parler. Il est en bas. J’ai pensé bien faire de vous en instruire, dans le cas où vous auriez peut-être quelque chose à lui dire.
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Fred n’avait fait que saisir ce prétexte parce qu’il ne pouvait pas dire : « Vous êtes en train de perdre furieuse-ment et tout le monde vous regarde. Vous feriez mieux de vous en aller. » Mais l’inspiration l’eût difficilement mieux servi, Lydgate n’avait pas remarqué Fred jusque-là, et son apparition soudaine en même temps que la présence de M. Farebrother lui produisit l’effet d’une brusque secousse.
– Non, non, répondit Lydgate. Je n’ai rien de particulier à lui dire. Mais la partie est finie, il faut que je m’en aille ; je n’étais venu que pour voir Bambridge.
– Bambridge est là-bas ; mais il est en train de se querel-ler. Je ne crois pas qu’il soit disposé à parler affaires. Des-cendez avec moi voir Farebrother. Je m’attends à recevoir de lui un bon savon, et vous me protégerez, dit Fred non sans habileté.
Lydgate ressentait une certaine honte, mais pour rien au monde il ne l’eût laissé paraître en refusant de voir M. Farebrother, et il descendit. Ils ne firent toutefois qu’échanger une poignée de main en parlant de la gelée, et quand ils se trouvèrent tous les trois dans la rue, le vicaire parut empressé de prendre congé de Lydgate. Il ne voulait évidemment que causer seul à seul avec Fred ; aussi lui dit-il doucement :
– Je vous ai dérangé, jeune homme, parce que j’avais en tête une affaire pressante vous concernant. Venez avec moi jusqu’à Saint-Botolphe, voulez-vous ?
La nuit était belle, le ciel couvert d’étoiles, et M. Farebrother proposa de faire un détour par la route de Londres pour gagner la vieille église ; et il commença :
– Je croyais que Lydgate n’allait jamais au Dragon Vert ?
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– Et moi aussi, dit Fred. Mais il y était venu pour voir Bambridge, paraît-il.
– Il ne jouait pas, alors ?
Fred s’était dit qu’il n’en parlerait pas, mais il ne put se dispenser de répondre :
– Si, il jouait, mais je suppose que c’était accidentel. Je ne l’y avais jamais rencontré auparavant.
– Vous y avez donc été souvent vous-même ces derniers temps ?
– Oh ! à peu près cinq ou six fois.
– Vous aviez, je trouve, de bonnes raisons de renoncer à cette habitude.
– Oui, vous savez ce qui en est, dit Fred qui n’aimait pas à être catéchisé de la sorte. Je vous ai parlé à cœur ouvert.
– C’est ce qui me donne aujourd’hui, je suppose, le droit de vous parler ainsi. C’est chose bien entendue, n’est-ce pas, que nous sommes sur un pied de franche amitié. Je vous ai écouté alors, et je vous prie de vouloir bien m’écouter à pré-sent. Je puis avoir mon tour aujourd’hui, en vous parlant un peu de moi-même.
– Je vous ai la plus immense obligation, monsieur Fare-brother, dit Fred, assez peu à son aise et éprouvant comme une crainte vague.
– Pourquoi affecterais-je de nier que vous m’avez en ef-fet quelque obligation ? Mais je vais vous avouer, Fred, que j’ai été tenté de mettre fin à tout cela, en me taisant avec vous aujourd’hui. Quand on est venu me dire : « Le jeune
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Vincy s’est remis à aller tous les soirs à la salle de billard, il ne gardera pas longtemps le harnais », j’ai été tenté de faire le contraire de ce que je fais, de tenir ma langue et d’attendre, tandis que vous glissiez le long de l’échelle, pa-riant d’abord et puis…
– Je n’ai pas fait de pari, interrompit Fred vivement.
– Je suis heureux de l’apprendre. Mais, je vous le dis, mon premier mouvement a été de vous regarder faire, vous voir suivre la mauvaise pente, lasser la patience de Garth et perdre la plus belle occasion de votre vie, occasion que vous vous êtes assurée au prix d’un effort qui ne vous a pas peu coûté. Vous devinez, je pense, le sentiment qui a éveillé en moi cette tentation. Je suis sûr que vous le connaissez. Vous avez sûrement deviné que le succès de vos affections est un obstacle sur mon propre chemin.
Il y eut un silence. M. Farebrother semblait attendre de Fred une confirmation du fait ; et l’émotion qu’on sentait dans les notes de sa belle voix donnait de la solennité à ses paroles. Mais nul sentiment ne pouvait pour le moment apai-ser l’alarme de Fred.
– On ne pouvait pas s’attendre à me voir renoncer à elle, dit Fred après un moment d’hésitation ; ce n’était pas le cas de faire montre de générosité.
– Certainement non, du moment que son affection ré-pondait à la vôtre. Mais des attachements de cette nature, alors même qu’ils datent de loin, sont toujours susceptibles de changer. Je puis concevoir sans peine que telle conduite de votre part pourrait bien relâcher le lien qui l’unit à vous. Il faut vous souvenir qu’elle ne vous est liée que conditionnel-lement, et que, dans ce cas, un autre, qui peut se flatter
– 339 – d’avoir droit à son estime, pourrait arriver à conquérir dans son amour aussi bien que dans son respect cette place assu-rée que vous auriez laissée échapper. C’est une conséquence que je puis concevoir sans peine, répéta M. Farebrother énergiquement. Il y a un certain rapprochement de sympa-thie naturelle, qui pourrait prendre l’avantage même sur des relations plus anciennes.
M. Farebrother, avec sa langue très habile, semblait à Fred aussi cruel, dans sa manière de l’attaquer, que s’il eût été pourvu de bec et de serres. Il avait l’horrible conviction que, derrière tout ce récit hypothétique, le vicaire cachait la connaissance de quelque changement survenu dans les sen-timents de Mary.
– Sans doute, je sais qu’il pourrait en être fini de moi bien facilement, dit-il d’une voix troublée, si elle se met à comparer !… Il s’arrêta, ne voulant pas trahir tout ce qu’il éprouvait, puis il dit, pressé par l’amertume : Mais je croyais que vous étiez mon ami.
– Je le suis en effet, et c’est pour cela que nous sommes ici. Mais j’ai eu une forte tentation de ne pas l’être. Je me suis dit : « S’il y a apparence que ce jouvenceau se fasse du tort, pourquoi interviendrais-tu ? Ne vaux-tu pas autant que lui, et les seize années de plus que lui que tu as traversées, affamé de ce même bonheur, ne te donnent-elles plus de droits à la satisfaction de tes désirs qu’il n’en a, lui ? S’il y a une chance pour qu’il prenne le chemin de l’hôpital, laisse-le ! peut-être ne pourrais-tu en aucune façon l’empêcher et retires-en pour toi le bénéfice. »
Il y eut un silence pendant lequel Fred fut saisi d’un fris-son des moins confortables. Il craignait d’apprendre que quelque chose eût été dit à Mary. Il lui semblait entendre une
– 340 – menace plutôt qu’un avertissement. Quand le vicaire reprit la parole, il y avait dans sa voix un changement semblable à une transition rassurante dans le ton majeur.
– Mais j’avais été meilleur que cela une première fois, et je suis revenu à mes vieilles bonnes intentions. J’ai pensé que je ne pouvais guère m’y affermir davantage, Fred, qu’en vous disant exactement ce qui s’était passé en moi. Et main-tenant, me comprenez-vous ? Je désire que vous fassiez son bonheur et le vôtre ; et s’il y a quelque chance pour qu’une parole d’avertissement puisse éloigner de vous tout risque du contraire, eh bien ! je l’ai prononcée.
Le vicaire laissa tomber la voix en articulant ces derniers mots. Il se tut. Ils étaient sur une place d’herbe où la route s’en va du côté de Saint-Botolphe, et il tendit la main à Fred comme pour indiquer que l’entretien était fini. Fred se sen-tait remué d’une façon toute nouvelle. Quelqu’un de profon-dément sensible à la contemplation d’une belle action, a dit qu’elle produisait dans l’organisme une sorte de frémisse-ment régénérateur et vous donnait le sentiment qu’on était prêt à commencer une nouvelle vie. Fred Vincy ressentait en ce moment quelque chose de semblable.
– J’essayerai d’être digne… dit-il, s’arrêtant avant d’avoir pu ajouter : de vous aussi bien que d’elle.
Et pendant ce temps M. Farebrother avait repris un élan nouveau pour dire encore :
– Ne vous figurez pas que je croie qu’il y ait, quant à présent, aucun changement dans sa préférence pour vous, Fred. Mettez-vous le cœur bien en repos sur ce point que, si vous restez dans le bon chemin, d’autres choses resteront aussi dans le bon chemin.
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– Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait, répondit Fred. Je ne puis rien dire qui me semble mériter d’être dit ; seulement je tâcherai que votre bonté ne se soit pas répan-due en vain.
– Cela suffit. Bonsoir, et que Dieu vous bénisse.
Ils se séparèrent ainsi. Mais ils vaguèrent encore long-temps, chacun de son côté, avant de quitter la nuit étoilée. Les réflexions qui occupaient l’esprit de Fred peuvent à peu près se traduire ainsi : « C’eût été certainement une heureuse chose pour elle d’épouser Farebrother, – mais si elle m’aime mieux – et si je suis un bon mari ? »
Quant aux méditations de M. Farebrother, peut-être peuvent-elles se résumer dans un simple haussement d’épaules, accompagné d’une, petite réflexion : « Songer au rôle qu’une petite femme peut jouer dans la vie d’un homme, pour que renoncer à elle équivaille à une excellente imitation de l’héroïsme, et que la conquérir équivaille peut-être à une bonne leçon de conduite ! »
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