Middlemarch - Tome II
Chapitre II
Après avoir calmé l’inquiétude de mistress Bulstrode, en lui disant que son mari avait été pris de faiblesse à la réu-nion, mais qu’il ne doutait pas de son prompt rétablissement et reviendrait le voir le lendemain, Lydgate rentra directe-ment chez lui, monta à cheval et fit trois milles en dehors de Middlemarch, afin de se mettre hors de portée.
Il sentait une violence déraisonnable le gagner, comme la rage qu’aiguillonne la douleur des piqûres ; il était prêt à maudire le jour où il était venu à Middlemarch. Tout ce qui lui était arrivé dans cette ville ne semblait être qu’une prépa-ration à cette odieuse fatalité qui venait de s’abattre comme une flétrissure sur son honorable ambition, et qui, aux yeux de la morale la plus élémentaire, devait entacher son hon-neur d’une marque ineffaçable. Dans ces moments-là, un homme ne peut guère faire autrement que d’être dur aux autres. Lydgate se considérait comme la victime, et les autres étaient les agents ennemis de sa destinée. Il était arri-vé avec l’idée que tout irait différemment, et puis d’autres s’étaient jetés au travers de sa vie et avaient dérangé ses projets. Son mariage lui faisait l’effet d’une calamité que rien ne pouvait adoucir, et il n’osait pas aller retrouver Rose-monde avant d’avoir soulagé son cœur par cette rage soli-taire, de crainte que la seule vue de cette femme ne l’exaspérât et ne le portât à des actes inexcusables. Il y a, dans la vie de la plupart des hommes, des moments où leurs plus nobles qualités peuvent à peine adoucir d’une ombre les impressions de leur âme ulcérée ; de la tendresse de Lyd-
– 427 – gate, il n’existait plus en lui que la terreur de manquer à un sentiment si naturel à son cœur ; l’émotion tendre avait dis-paru. Il était bien malheureux. Ceux-là seuls qui connaissent la supériorité de la vie intellectuelle, de cette vie qui a en elle une semence de pensées et de nobles desseins, peuvent comprendre la douleur de l’homme qui tombe du haut de cette activité sereine dans la lutte absorbante, épuisante pour l’âme, contre les soucis vulgaires.
Pouvait-il continuer à vivre sans se justifier au milieu des gens qui le soupçonnaient de bassesse ! Pouvait-il quitter en silence Middlemarch, comme s’il se retirait devant une juste réprobation ! Et pourtant, comment s’y prendre pour se justifier ? Car cette scène du matin, dont il venait d’être té-moin, sans lui avoir rien révélé de particulier, avait suffi pour rendre la situation parfaitement claire à ses yeux. Bulstrode avait certainement redouté des révélations scandaleuses de la part de Raffles ; et Lydgate pouvait se figurer maintenant toutes les probabilités de l’affaire : « il craignait quelque ré-vélation en ma présence ; tout ce qu’il voulait, c’était de me lier à lui par une puissante obligation ; voilà pourquoi il a passé subitement de la dureté à la libéralité. Et peut-être est-il intervenu dans le traitement du malade. Peut-être a-t-il dé-sobéi à mes prescriptions. Je crains qu’il ne l’ait fait. Mais qu’il l’ait fait ou non, le monde croit qu’il a, d’une façon ou d’une autre, empoisonné cet homme et que, si je n’ai pas été complice du crime, j’ai dans tous les cas fermé les yeux. Et pourtant il se peut qu’il ne soit pas coupable de cette der-nière faute ; il est possible, à la rigueur, que ce changement vis-à-vis de moi ait été un attendrissement véritable de son cœur, l’effet des réflexions venues après coup, comme il me l’a dit. Ce que nous appelons à la rigueur possible est quel-quefois le vrai, et c’est ce qui est absolument faux que nous trouvons le plus facile à admettre. Dans ses derniers rapports
– 428 – avec cet homme, Bulstrode peut avoir gardé les mains pures de tout crime, en dépit de mes soupçons du contraire. »
Tout, dans cette cruelle situation, était fait pour le para-lyser. Quand même, pour se justifier, il laisserait de côté toute autre considération, s’il ne rencontrait que des haus-sements d’épaules, des regards glacés, si on le fuyait comme un accusé, et s’il faisait alors un exposé public de tous les faits, tels qu’il en avait connaissance, qui parviendrait-il à convaincre ? Ce serait jouer le rôle d’un fou que d’offrir son propre témoignage en faveur de lui-même et de dire : « Je n’ai pas accepté l’argent comme un marché. » Les circons-tances parleraient toujours plus haut que son assertion. Et puis, se mettre en avant, raconter tout ce qui le concernait lui-même, amènerait forcément des déclarations faites pour aggraver les soupçons contre Bulstrode. Il ne pourrait se dis-penser de dire qu’il n’avait pas connaissance de l’existence de Raffles, lorsqu’il avait parlé pour la première fois à Buls-trode de son pressant besoin d’argent, et qu’il avait inno-cemment pris l’argent pour le résultat de cette communica-tion, ne sachant pas qu’il pouvait y avoir un lien entre ce prêt et les soins donnés à Raffles. Et après tout, les soupçons sur les motifs de Bulstrode pouvaient être injustes.
Mais alors se présenta à son esprit la question de savoir si sa conduite eût été absolument la même, au cas où il n’eût pas accepté l’argent. Certes, si à son arrivée il avait trouvé Raffles encore vivant, en état de continuer le traitement, et qu’il eût pu imaginer quelque manquement à ses prescrip-tions, il eût fait une enquête sévère, et, si ses conjectures s’étaient trouvées vérifiées, il se fût retiré, en dépit de sa ré-cente et lourde obligation. Mais en trouvant le malade mort, se serait-il, lui Lydgate, abstenu de toute enquête, dans le cas où sa main n’aurait pas reçu cet argent ? La crainte
– 429 – d’offenser Bulstrode, le doute qui pèse sur la justesse absolue de tout traitement médical, l’argument que sa méthode de traitement serait condamnée par la plupart de ses confrères, toutes ces considérations auraient-elles pesé du même poids sur sa conduite ?
C’était là le coin troublé de sa conscience, tandis que Lydgate passant en revue les derniers événements se raidis-sait contre tout reproche. Sur cette question du traitement d’un malade, avec la règle qu’il s’était imposée de faire tou-jours ce qu’il croyait le mieux pour la vie qui lui était confiée, sur cette question, s’il eût eu toute son indépendance, il se fût montré absolument intraitable. Tandis que, dans le fait, il s’était arrêté à cette équivoque que la désobéissance à ses ordres, de quelque façon qu’elle se fût produite, ne pouvait être regardée comme coupable, que l’obéissance à ses pres-criptions avait pour l’opinion dominante tout autant de chances au contraire d’amener un dénouement fatal, et qu’il n’y avait dans tout cela qu’une simple affaire de convenance, lui qui, au temps où il était libre, n’avait cessé de faire res-sortir la différence entre le doute scientifique et le doute mo-ral, lui qui dans l’exercice le plus scrupuleux de ses devoirs professionnels n’avait jamais connu que la science et la conscience. Hélas ! sa conscience scientifique était tombée dans l’avilissante compagnie des obligations d’argent et des considérations égoïstes.
« Y a-t-il un seul médecin entre eux tous, à Middle-march, qui s’interrogerait comme je le fais ? se disait le pauvre Lydgate dans un nouvel accès de révolte contre l’écrasement de sa destinée. Et cependant ils se sentiront tous autorisés à faire le vide entre eux et moi, me traitant en lépreux ! Ma clientèle et ma réputation sont absolument per-dues. Quand même une évidence palpable pourrait me dis-
– 430 – culper, qu’est-ce que cela ferait aux heureux de la ville ? Ils m’ont mis de côté comme un être souillé, et je n’en resterais pas moins amoindri aux yeux de tous. »
Déjà auparavant des signes nombreux l’avaient intrigué : il s’était aperçu qu’au moment même où il payait ses dettes et se remettait gaiement sur pied, on l’évitait, on le regardait d’un air singulier, et, dans deux circonstances, il lui était re-venu aux oreilles que tels de ses malades avaient appelé un autre médecin. Les raisons de tout cela n’étaient que trop claires maintenant. La calomnie avait déjà commencé par-tout.
Il n’est pas étonnant qu’avec la nature énergique de Lydgate, le sentiment désespéré d’une fausse interprétation se changeât facilement chez lui en une résistance opiniâtre. Le froncement menaçant qui se montrait parfois sur son front carré n’était pas un accident dénué de signification. À l’instant même où il rentrait en ville, après cette course à cheval faite dans ses premières heures de peine aiguë, il pre-nait la résolution de rester à Middlemarch en dépit de tout le mal qu’on pourrait lui faire. Il n’aurait pas l’air, en se retirant devant la calomnie, de l’accepter. Il lui ferait face jusqu’au bout, et aucun de ses actes ne montrerait qu’il eût peur. Ce fut par générosité de nature aussi bien que par énergie de défi qu’il résolut alors de ne pas craindre de montrer dans sa plénitude son sentiment de reconnaissance envers Bulstrode. Il était vrai que son association avec cet homme lui avait été fatale ; il était vrai que, s’il eût eu encore entre les mains les mille livres du banquier, avec toutes ses dettes impayées de-vant lui, il eût rendu l’argent à Bulstrode et accepté la misère plutôt que ce secours entaché du soupçon de corruption (car, ne l’oubliez pas, il était un des plus orgueilleux parmi les fils des hommes) ; mais malgré tout, il ne se détournerait pas,
– 431 – après en avoir reçu un service, de son semblable, accablé ; il ne ferait pas le plus misérable effort pour chercher son salut, en hurlant contre un autre. « Je ferai ce que je croirai bien et je n’expliquerai ma conduite à personne. On essayera de me réduire par la famine, mais… » et il poursuivait sa route avec une opiniâtre résolution. Cependant il approchait de la mai-son, et la pensée de Rosemonde s’imposa de nouveau dans son cœur, à cette place, dont l’avaient chassé les luttes poi-gnantes de l’honneur et de l’orgueil blessé.
Comment Rosemonde prendrait-elle tout cela ? De ce côté aussi il y avait une lourde chaîne à porter, et le pauvre Lydgate était dans une mauvaise disposition pour se sou-mettre à la domination muette de sa femme. Il n’éprouvait pas le besoin de lui confier le souci qui devait bientôt leur devenir commun à tous deux. Il aimait mieux attendre des événements la révélation accidentelle dont ils ne tarderaient pas à se charger.
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