Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 17 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre VI

 

 

Les nouvelles se répandent parfois dans le public aussi à l’aventure, mais aussi sûrement que le pollen emporté par les abeilles, qui s’en vont bourdonnant à la recherche de leur précieux nectar, sans se douter souvent de l’importance de leur butin. Cette jolie comparaison se rapporte à Fred Vincy qui fut témoin, durant la soirée passée au presbytère de Lo-wick, d’une discussion animée entre les dames de la famille. Il s’agissait des nouvelles communiquées par Tantripp à leur vieille servante, concernant le codicille ajouté par M. Casaubon à son testament peu de jours avant sa mort, et dans lequel M. Ladislaw figurait d’une si étrange manière. Miss Winifred fut renversée d’apprendre que son frère avait déjà eu connaissance du fait auparavant, et remarqua à ce propos que Camden était l’homme le plus étonnant pour sa-voir les choses et ne pas les dire ; sur quoi Mary insinua que le codicille s’était peut-être trouvé mêlé aux mœurs des arai-gnées, ce que miss Winifred ne voulut jamais admettre. Mis-tress Farebrother fit observer qu’on pouvait rattacher ces nouvelles à l’unique visite que M. Ladislaw leur eût jamais faite à Lowick, et miss Noble fit entendre de petits miaule-ments compatissants.

Fred ne savait pas grand’chose, et s’inquiétait moins en-core de Ladislaw et des Casaubon, et son esprit ne s’était jamais arrêté sur cette discussion, lorsqu’un jour, entrant chez Rosemonde en passant pour s’acquitter d’une commis-sion de sa mère, il vit par hasard Ladislaw qui en sortait. Fred et sa sœur avaient peu de chose à se dire maintenant

– 232 – que le mariage de cette dernière l’avait mise à l’abri de tout choc avec le plus détestable des frères, et depuis qu’il avait commis cette stupidité impardonnable, suivant elle, de re-noncer à l’Église et d’entrer dans des affaires comme celles de M. Garth. Aussi Fred lui parlait-il de préférence de ce qu’il appelait des nouvelles indifférentes, et à propos de « ce jeune Ladislaw », il lui raconta ce qu’il avait entendu dire au presbytère de Lowick.

Mais il se trouva que Lydgate, comme M. Farebrother, en savait beaucoup plus long qu’il n’en disait, et ses conjec-tures mêmes étaient allées bien au delà de la réalité. Il ima-gina qu’il existait là de part et d’autre un attachement de cœur, qu’il jugea beaucoup trop sérieux pour devenir matière à bavardage ; se rappelant aussi l’irritabilité de Will lorsqu’il lui avait parlé de mistress Casaubon, il se montra d’autant plus circonspect. Enfin de compte, ses suppositions, ajoutées à ce qu’il savait, augmentèrent son amitié et son indulgence pour Ladislaw, et lui firent comprendre ce qui le retenait à Middlemarch après avoir annoncé son départ. Il n’avait éprouvé aucun désir de parler de ce sujet à Rosemonde ; en réalité, il ne se fiait pas beaucoup à sa discrétion vis-à-vis de Ladislaw ; et en cela il ne se trompait pas, sans comprendre du tout d’ailleurs les raisons qui la faisaient parler.

Lorsqu’elle répéta à Lydgate ce qu’elle avait appris par Fred, il lui dit :

– Prenez garde de laisser échapper la plus légère allusion devant Ladislaw, Rosy. Il est de nature à s’emporter comme si vous l’insultiez. C’est certainement une situation pénible.

Rosemonde détourna la tête et arrangea ses cheveux de l’air le plus indifférent et le plus placide. Mais la première fois que Will arriva chez elle, en l’absence de Lydgate, elle le

– 233 – plaisanta avec malice de ce qu’il n’était pas allé à Londres comme il les en avait menacés.

– Je sais tout, j’ai un petit oiseau qui me fait ses confi-dences, dit-elle en donnant de charmantes petites attitudes à sa tête penchée sur l’ouvrage que tenaient ses doigts agiles. Il y a un aimant puissant, dans le voisinage.

– Il y en a un, certainement ; personne ne le sait mieux que vous, dit Will avec une pointe de plaisanterie, mais sen-tant l’irritation le gagner.

– C’est vraiment le plus joli roman du monde : M. Casaubon jaloux, prévoyant que mistress Casaubon eût préféré à tous les autres épouseurs un certain gentleman, et que ce même gentleman eût eu de son côté le plus vif désir d’épouser mistress Casaubon, et faisant un plan pour empê-cher tout cela, en lui confisquant sa fortune si elle épousait le jeune homme, et puis… et puis… et puis… Oh ! je ne doute pas que la fin ne soit tout à fait romanesque.

– Grand Dieu ! que voulez-vous dire ? s’écria Will, son visage se couvrant jusqu’aux oreilles d’une vive rougeur, et ses traits s’altérant comme s’il avait reçu une violente se-cousse. Ne plaisantez pas, dites-moi ce que vous avez appris.

– Vous ne savez vraiment rien ? dit Rosemonde quittant le ton de la plaisanterie et ne demandant pas mieux que de lui tout révéler, afin de juger de l’effet produit.

– Non, reprit-il impatiemment.

– Vous ne savez pas ce que M. Casaubon a ajouté à son testament, que mistress Casaubon ne pourrait vous épouser, sans perdre toutes ses propriétés.

 

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– Comment savez-vous si c’est vrai ? s’écria Will impé-tueusement.

– Mon frère Fred l’a entendu dire chez les Farebrother.

Will se leva d’un bond et saisit son chapeau.

– Je crois bien qu’elle vous préfère à la propriété, insi-nua Rosemonde le regardant sans bouger.

– N’en dites pas davantage, je vous en prie, dit Will d’un ton brusque et sourd, entièrement différent de la voix fraîche qu’il avait d’ordinaire, c’est un outrage pour elle et pour moi.

– Vous voilà maintenant fâché contre moi, dit Rose-monde, c’est très méchant de me garder rancune à moi. Vous devriez m’être reconnaissant de vous l’avoir dit.

– Je le suis, dit Will brusquement, parlant avec cette sorte de seconde âme qui appartient aux rêveurs lorsqu’on les interroge.

– J’espère bien un jour apprendre ce mariage, dit Rose-monde en badinant.

– Jamais ! Vous n’apprendrez jamais ce mariage !

Et prononçant impétueusement ces mots, Will se leva, tendit la main à Rosemonde, toujours de l’air d’un somnam-bule, et sortit. Lorsqu’il fut parti, Rosemonde se leva, alla à l’autre bout de la pièce et, s’appuyant contre un chiffonnier, regarda mélancoliquement par la fenêtre. Elle était écrasée par l’ennui et par ce mécontentement qui dans l’esprit des femmes tourne sans cesse à une jalousie vulgaire, ne s’appuyant pas sur des droits réels, ne provenant pas d’une passion plus profonde que la vague exigence de l’égoïsme, et

 

– 235 – capable, pourtant, d’inspirer des actes aussi bien que des pa-roles.

– Il n’y a vraiment rien qui vaille la peine qu’on s’en soucie grandement, se dit la pauvre Rosemonde, songeant à la famille de Quallingham qui ne lui répondait pas, et pen-sant que Tertius lui réservait peut-être à son retour d’autres ennuis sur le chapitre des dépenses.

Elle lui avait déjà secrètement désobéi, en demandant à son père de les aider. Mais celui-ci avait répondu d’un ton qui ne permettait pas de réplique : « J’aurais plutôt besoin qu’on m’aidât moi-même. »

 

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