Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 23 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre III

 

 

Près de trois semaines de la nouvelle année s’étaient écoulées sans que le vieux sir Godwin Lydgate eût répondu à l’intéressant appel de Rosemonde, dont chaque jour voyait augmenter la déception. Lydgate, ignorant tout de son at-tente, voyait les notes grossir, avec la pensée que Dover pouvait d’un instant à l’autre user de son privilège sur les différents créanciers. Il n’avait jamais parlé à Rosemonde du projet qu’il nourrissait d’aller à Quallingham, ne voulant pas, avant que le dernier moment l’y forçât, avoir l’air de faire cette concession à ses désirs auxquels il s’était opposé avec tant d’indignation. Mais il pensait en réalité à partir prochai-nement. Un embranchement de chemin de fer lui permettait de faire le voyage et d’être de retour en quatre jours.

Un matin, après la sortie de Lydgate, il arriva une lettre à son adresse que Rosemonde reconnut pour être de sir Godwin. Elle était pleine d’espoir ; peut-être s’y trouvait-il renfermé pour elle un billet particulier, mais on s’adressait naturellement à Lydgate pour la question d’argent ou pour toute autre offre d’appui ; et le fait qu’on s’adressait à lui, voire même le délai qu’on avait mis à écrire, semblait attes-ter que la réponse était absolument favorable. Rosemonde était trop agitée par ses pensées pour s’occuper d’autre chose que d’un petit ouvrage à l’aiguille dans un coin bien chaud de la salle à manger, tandis que l’importante lettre res-tait posée devant elle sur la table. Il était près de midi quand elle entendit le pas de son mari dans le corridor, et courant lui ouvrir la porte, elle lui dit de son ton le plus léger :

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– Venez, Tertius, voici une lettre pour vous.

– Ah ! dit-il, sans ôter son chapeau mais en passant son bras autour de Rosemonde pour la ramener à sa place. De mon oncle Godwin ! s’écria-t-il tandis que Rosemonde se rasseyait.

Elle l’observa au moment où il ouvrit la lettre. Elle s’attendait à sa surprise. À mesure que les yeux de Lydgate parcouraient rapidement la courte missive, elle vit son vi-sage, ordinairement d’un brun pâle, se couvrir d’une blan-cheur mate ; ses narines et ses lèvres tremblaient quand il jeta la lettre devant elle, et il éclata violemment :

– La vie ne sera plus possible avec vous si vous voulez toujours agir secrètement, en opposition avec moi, et me ca-cher vos démarches.

Il s’arrêta court et lui tourna le dos, puis se retourna en-core, fit quelques pas, s’assit, se releva de nouveau avec agi-tation, serrant les poings au fond de ses poches. Il avait peur de prononcer quelque mot irrémédiablement cruel.

Rosemonde aussi avait changé de couleur en lisant. La lettre était ainsi conçue :

« Mon cher Tertius,

» Ne chargez pas votre femme de m’écrire quand vous avez quelque chose à me demander. C’est une manière dé-tournée et enjôleuse à laquelle je n’aurais pas cru de votre part. Il ne m’est jamais arrivé d’écrire à une femme pour af-faires. Quant à vous fournir un millier de livres ou même la moitié, je ne puis rien faire de semblable. Ma propre famille me saigne jusqu’au dernier penny. Avec deux fils cadets et trois filles, je ne puis guère avoir d’argent de reste. Vous me

 

– 323 – paraissez avoir épuisé le vôtre bien rapidement et vous être mis dans une fâcheuse situation. Plus tôt vous vous en irez ailleurs, mieux cela vaudra. Mais n’ayant pas de rapports avec les hommes de votre profession, je ne puis de ce côté vous aider en rien. Comme tuteur, j’ai fait de mon mieux pour vous et vous ai laissé agir à votre guise en ne m’opposant pas à la carrière que vous avez choisie. Vous au-riez pu entrer dans l’armée ou dans l’Église. Votre fortune aurait suffi pour cela et vous auriez eu devant vous une pers-pective d’avancement plus sûre. Votre oncle Charles vous a gardé rancune de n’avoir pas fait comme lui, mais non pas moi. J’ai toujours souhaité votre bien, mais vous devez vous considérer aujourd’hui comme absolument sur vos jambes.

» Votre oncle affectionné,

» GODWIN LYDGATE. »

Quand Rosemonde eut achevé la lecture, elle resta as-sise, immobile, les mains croisées sur ses genoux, s’efforçant de ne rien laisser voir de son vif désappointement, et se ren-fermant dans une sorte de passive tranquillité devant la co-lère de son mari. Lydgate s’arrêta dans ses mouvements agi-tés, la regarda de nouveau et dit avec une sévérité amère :

– Cela suffira-t-il pour vous convaincre du mal que vous venez de me faire par votre intervention secrète ? Avez-vous assez de raison pour reconnaître maintenant votre incompé-tence à juger et à agir pour moi, à intervenir avec votre igno-rance dans des affaires qu’il m’appartient de décider ?

Ces paroles étaient dures. Mais ce n’était pas la pre-mière fois que Lydgate s’était vu trompé par Rosemonde. Elle ne le regarda pas et ne répliqua rien.

 

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– J’étais presque décidé à aller à Quallingham. Il m’en aurait assez coûté, et pourtant cela aurait pu servir à quelque chose. Mais tout cela est en pure perte à présent. Vous avez toujours agi en secret contre moi. Vous me trompez par un faux assentiment et je suis à la merci de vos agissements dé-tournés. Si vous avez l’intention de résister à chaque désir que j’exprime, dites-le et défiez-moi. Au moins alors je saurai ce que je fais.

C’est un moment terrible dans de jeunes existences que celui où le lien étroit de l’amour en est venu à cette puis-sance d’amertume. En dépit de son empire sur elle-même, une larme s’échappa silencieusement des yeux de Rose-monde et roula sur ses lèvres. Elle ne parlait pas, mais sous cette apparente placidité était caché un sentiment intense ; elle éprouvait une aversion si complète de son mari qu’elle souhaitait ne l’avoir jamais connu. Sir Godwin lui-même ve-nait de se montrer dur et absolument insensible pour elle ; elle le mettait avec Dover et les autres créanciers au nombre de ces gens désagréables qui ne pensaient qu’à eux-mêmes, sans se soucier de tout l’ennui qu’ils lui causaient. Son père aussi était cruel et aurait pu faire davantage pour eux. En réalité, il n’y avait qu’une seule personne dans le cercle de Rosemonde qui n’encourût pas son blâme, et cette personne c’était la gracieuse créature aux bandeaux blonds et aux pe-tites mains croisées, qui ne s’était jamais exprimée qu’avec mesure et convenance, et avait toujours agi pour le mieux, le mieux étant naturellement ce qui lui plaisait le mieux.

Lydgate, s’arrêtant et la regardant, commençait à éprou-ver ce sentiment presque affolant de désespoir qui s’empare des êtres passionnés quand leur passion ne rencontre qu’un silence à l’air innocent, une triste mine de victime qui semble les mettre dans leur tort ou du moins faire naître dans le sen-

– 325 – timent de la plus juste indignation un doute sur sa justice même. Il avait besoin, en modérant ses paroles, de se con-vaincre pleinement qu’il était dans son droit.

– Ne voyez-vous donc pas, Rosemonde, recommença-t-il, essayant d’être simplement grave et non plus amer, que rien ne peut nous être si fatal qu’un manque de franchise et de confiance entre nous ? Il est arrivé mainte et mainte fois que j’ai exprimé un désir arrêté, auquel vous sembliez avoir donné votre assentiment ; ce qui ne vous empêchait pas en-suite d’y désobéir en secret. Je ne peux jamais de cette ma-nière savoir sur quoi compter. Il y aurait encore un peu d’espoir pour nous si vous vouliez le reconnaître. Suis-je un animal si déraisonnable et si emporté ? Pourquoi ne seriez-vous pas franche avec moi ?

Toujours le même silence.

– Voulez-vous seulement avouer que vous vous êtes trompée et me donner votre parole qu’à l’avenir vous n’agirez plus ainsi ? reprit Lydgate avec insistance. Mais il y avait dans sa voix quelque chose d’impérieux que Rose-monde fut prompte à saisir.

Elle parla avec froideur.

– Je ne puis certainement faire ni concession ni pro-messe en réponse à des paroles comme celles que vous m’avez adressées tout à l’heure. Vous avez parlé de mes agissements détournés, de l’intervention de mon ignorance et de mon faux assentiment. Je ne me suis jamais exprimée de la sorte envers vous et il me semble que c’est vous qui me devriez des excuses. Vous avez parlé de l’impossibilité de vivre avec moi. Certes, vous ne m’avez pas rendu la vie agréable ces derniers temps. Est-il si extraordinaire que je

 

– 326 – m’efforce de prévenir quelques-unes des misères que notre mariage a attirées sur moi ?

Une autre larme tomba au moment où Rosemonde cessa de parler, et elle l’essuya aussi tranquillement que la pre-mière.

Lydgate se jeta sur une chaise, se sentant vaincu. Quelle place y avait-il dans l’esprit de Rosemonde pour y loger une seule remontrance ? Il déposa son chapeau, passa son bras par-dessus le dossier de sa chaise et baissa les yeux pendant quelques instants sans parler. Rosemonde avait sur lui le double avantage d’insensibilité à l’endroit de ses justes re-proches, et de sensibilité à l’endroit des misères indéniables qui accablaient sa vie de femme. Bien que la duplicité dans l’affaire de la maison eût dépassé tout ce qu’il en connaissait et eût empêché les Plymdale d’en rien savoir eux-mêmes, elle n’avait nullement le sentiment que sa conduite pût être justement qualifiée de fausse. Mais elle se sentait offensée et c’était là ce qu’il fallait que Lydgate reconnût.

Quant à lui, la nécessité de s’accommoder à la nature de Rosemonde, que ses côtés négatifs rendaient inflexible, le tenait comme par des tenailles. Il avait commencé à entre-voir avec alarme la perte irrévocable de l’amour de sa femme et la tristesse qui en résulterait dans leur vie. La plénitude de ses émotions prêtes à déborder lui fit rapidement entrevoir cette crainte mêlée aux premiers mouvements violents de sa colère. C’eût, été assurément une vanterie inutile de sa part de lui dire qu’il était le maître.

« Vous n’avez pas rendu ma vie agréable ces derniers temps. Les misères que notre mariage a attirées sur moi. » Ces mots aiguillonnaient son imagination, de même que la douleur provoque l’exagération de nos rêves. S’il allait tom-

– 327 – ber, non seulement du haut de ses plus fières résolutions, mais tomber dans les hideuses entraves de la haine domes-tique ?

– Rosemonde, dit-il, tournant sur elle un mélancolique regard, vous devriez excuser les paroles d’un homme déçu et provoqué. Je ne puis séparer mon bonheur du vôtre. Si je suis fâché contre vous, c’est parce que vous ne semblez pas voir à quel point tout manque de franchise nous sépare. Comment pourrais-je désirer vous faire de la peine en quoi que ce fût, par mes paroles ou ma conduite ? Quand je vous blesse, c’est une partie de ma propre vie que je blesse. Ja-mais je ne serais fâché contre vous, si vous vouliez être tout à fait sincère avec moi.

– Je ne voulais que vous empêcher de nous précipiter dans la misère, sans aucune nécessité, dit Rosemonde, tandis que ses larmes revenaient sous l’influence d’un sentiment plus doux, maintenant que son mari s’était radouci. C’est si affreusement dur d’être amoindris et mal vus ici par toutes les personnes de notre connaissance et de vivre d’une façon si misérable. Je voudrais être morte avec l’enfant.

Elle parlait et pleurait avec cette douceur qui rend les larmes toutes-puissantes sur un homme au cœur tendre. Lydgate rapprocha sa chaise de celle de Rosemonde, et, de sa forte et tendre main, appuya sa tête délicate contre sa joue. Il ne fit que la caresser sans rien dire, et qu’y avait-il à dire, en effet ? Il ne pouvait lui promettre de la protéger contre la misère qu’elle redoutait, car il ne voyait pas de moyens assurés de le faire. Quand il se leva pour sortir, il se dit qu’elle était dix fois plus à plaindre que lui. N’avait-il pas sa vie au dehors et les constants appels adressés au nom des autres à son activité ! Il désirait tout excuser en elle s’il le

 

– 328 – pouvait. Mais il était inévitable que dans cette disposition de bienveillante tendresse, il ne songeât plus à elle que comme à un être d’une espèce différente et infiniment plus faible. Et cependant elle l’avait dompté.

 

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