Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 35 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre VI

 

 

Lydgate devait le lendemain aller à Brassing et il prévint Rosemonde qu’il serait absent jusqu’au soir. Elle n’était de-puis ces derniers temps sortie de la maison et du jardin que pour aller à l’église et une fois chez son père. « Si Tertius s’en va, lui avait-elle demandé, vous nous aiderez pour le déménagement, n’est-ce pas, papa ? Nous aurons, je crois, très peu d’argent. Je compte et j’espère qu’on nous aidera. » Et M. Vincy avait répondu : « Oui, mon enfant, je ne regarde-rai pas à une ou deux centaines de livres ; je puis aller jusque-là. » En dehors de cette demande, Rosemonde, mé-lancolique et languissante, était restée chez elle, attendant ; elle s’attachait à l’arrivée de Will Ladislaw comme au seul point d’intérêt et d’espoir dans sa vie. Elle associait à cette circonstance quelque nouveau moyen de décider Lydgate à prendre ses dispositions pour quitter promptement Middle-march, et sans voir aucunement de quelle manière, elle finit par se persuader à elle-même que cette arrivée serait pour eux une puissante raison de hâter leur départ pour Londres.

Tel était le cours des idées qui occupaient la pauvre Ro-semonde, tandis qu’elle rangeait tous les objets autour d’elle avec le même soin qu’auparavant, seulement avec plus de lenteur, s’asseyant au piano avec l’intention de jouer, puis changeant d’idée et s’attardant sur le tabouret, ses doigts blancs suspendus à l’extrémité des touches, regardant de-vant elle dans un ennui rêveur. Sa mélancolie était devenue si visible que Lydgate éprouvait devant elle une étrange ti-midité, comme devant un perpétuel et silencieux reproche,

– 475 – et cet homme fort, maîtrisé par la vivacité de ses sentiments pour cette blonde et fragile créature dont il semblait avoir en quelque sorte meurtri la vie, reculait devant son regard et quelquefois tressaillait à son approche ; la crainte qu’il avait d’elle et la crainte qu’il avait pour elle le ressaisissaient avec une nouvelle force après l’apaisement de l’exaspération qui les avait momentanément bannies.

Dans la matinée de ce jour, Rosemonde descendit de sa chambre d’en haut (où elle restait parfois assise tout le jour quand Lydgate était sorti) toute prête et habillée pour aller en ville. Elle avait une lettre à faire partir, une lettre pour M. Ladislaw, écrite avec une réserve charmante, mais avec l’intention évidente, en faisant allusion à certains soucis, de hâter son arrivée. La servante, leur seule domestique main-tenant, la vit descendre l’escalier dans sa robe de promenade et elle se dit : « Jamais chapeau n’a abrité plus jolie créature pauvre ! »

Pendant ce temps l’esprit de Dorothée était tout à son projet d’aller voir Rosemonde et à la foule de pensées appar-tenant à la fois au passé et à l’avenir probable qui se grou-paient autour de cette visite. Jusqu’à la veille encore où Lyd-gate lui avait laissé entrevoir quelque chose des chagrins de sa vie conjugale, l’image de mistress Lydgate était restée as-sociée pour elle à celle de Will Ladislaw. Même à ses heures de plus grand trouble, même en écoutant les bavardages aussi pénibles que pittoresques de mistress Cadwallader, ses efforts, son premier mouvement, plutôt encore sa plus forte impulsion avaient toujours été de défendre Will de tous soupçons fâcheux ; et quand, plus tard, au début de son en-tretien avec lui, elle avait cru voir dans ses paroles comme une allusion à un sentiment pour mistress Lydgate, auquel il était résolu à ne pas se laisser aller, elle avait eu pour excu-

– 476 – ser Will une rapide et triste vision du charme que devaient offrir ces continuelles occasions d’intimité avec cette jolie créature, qui probablement partageait tous ses goûts comme elle partageait ses jouissances musicales. Mais il avait pro-noncé ses paroles d’adieu, ces paroles passionnées où il avait laissé entendre que l’objet de cet effort d’amour c’était elle-même, qu’à elle seule allait cet amour, qu’il était résolu à ne pas déclarer, mais à emporter avec lui dans l’exil. Depuis ce moment, Dorothée croyant à l’amour de Will pour elle-même, croyant avec un orgueilleux ravissement à son délicat sentiment de l’honneur, à sa résolution de ne jamais justifier les accusations de personne, s’était senti le cœur tout à fait tranquille. Quel que fût le sentiment qui pût l’attacher à mis-tress Lydgate, elle ne doutait plus qu’il fût irréprochable.

Il est des natures dont l’amour nous donne l’impression d’une sorte de baptême et de consécration. Elles nous com-mandent, par leur confiance en nous, de nous attacher uni-quement à ce qui est droit et pur ; nos fautes deviennent pour elles cette pire espèce de sacrilège qui détruit l’autel invisible de la confiance.

Dorothée était une de ces natures : ses défauts, qui te-naient à son âme passionnée, se montraient au grand jour de son caractère ardent ; en même temps qu’elle était pleine de pitié pour les fautes visibles des autres, son expérience ne possédait encore pour le mal caché nuls matériaux à l’usage des combinaisons subtiles du soupçon. Mais cette ingénuité qui élevait en elle un idéal pour les autres, dans la concep-tion confiante qu’elle s’en faisait, était une des grandes forces de sa nature de femme. Et cette force, dès le premier moment, avait agi avec toute sa puissance sur Will Ladislaw. Il sentait, en la quittant, que les quelques mois si courts, par lesquels il avait essayé de lui faire comprendre son amour et

– 477 – l’abîme que sa fortune créait entre eux, ne pourraient que gagner à avoir été si courts, à l’heure où Dorothée aimerait à les interpréter. Il sentait qu’elle lui avait donné la plus haute place dans son estime.

Et sur ce point il ne se trompait pas. Durant les mois qui s’étaient écoulés depuis leur séparation, Dorothée avait res-senti une triste mais délicieuse tranquillité dans la fidélité sans tache de leurs mutuels rapports. Elle avait au dedans d’elle une force active de résistance, quand il s’agissait de défendre les intentions ou les personnes auxquelles elle avait foi ; le tort que Will avait éprouvé du fait de son mari, les conditions extérieures qui le rendaient pour d’autres un objet de mépris, ne faisaient que fortifier son affection et exalter son estime. Et maintenant que les révélations sur le compte de Bulstrode venaient de jeter un jour nouveau sur les ori-gines de Will, ce sentiment de résistance intérieure ne faisait que grandir encore chez Dorothée, en face de tout ce qui se disait contre lui dans cette partie de son univers contenue entre des clôtures de parcs.

À Lowick, à Tipton, à Freshitt, dans toutes les conversa-tions sur l’affaire Bulstrode, c’était toujours sur ce jeune La-dislaw, petit-fils d’un juif, préteur sur gages et voleur, qu’on appuyait, en collant l’affront au dos du pauvre Will, comme un placard autrement terrible que « l’Italien, marchand de souris blanches ». Le loyal sir James Chettam voyait avec satisfaction ses préventions personnelles justifiées, quand il songeait non sans complaisance qu’à la distance déjà énorme qui séparait Ladislaw de Dorothée une distance nou-velle venait de s’ajouter, le délivrant de ce côté de toute in-quiétude, désormais trop absurde. Et peut-être avait-il éprouvé un certain plaisir à diriger l’attention de M. Brooke sur ce vilain point de la généalogie de Ladislaw, comme pour

– 478 – lui faire voir ses illusions à la lumière de ce nouveau flam-beau. Dorothée avait remarqué avec quelle animosité on avait plus d’une fois rappelé ce qui dans cette terrible his-toire avait trait à Will ; mais elle avait gardé un silence abso-lu ; il ne lui était plus aussi facile de parler de Will depuis qu’un lien plus profond existait entre eux, un lien consacré par le mystère même qui devait à jamais l’envelopper. Mais ce silence accrut encore, dans leur ténacité, l’ardeur de ses sentiments ; et ce malheur dans la destinée de Will, dont d’autres se réjouissaient, à ce qu’il semblait, de lui jeter l’opprobre au visage, ne fit qu’exalter l’enthousiasme de la pensée toujours fidèle de Dorothée.

Elle ne nourrissait pas le rêve d’une union plus intime avec lui, mais elle n’avait pas pris pour cela l’attitude du re-noncement. Elle avait accepté très simplement tout ce qui l’avait attachée à Will, comme faisant partie des soucis de son mariage et se fût reproché d’entretenir en elle-même un chagrin intérieur de ce qu’elle n’était pas complètement heu-reuse ; elle était bien plutôt disposée à se plaindre des super-fluités de son sort. Il lui suffisait alors que les plus grandes joies de sa tendresse fussent toutes dans le souvenir ; et l’idée du mariage ne se présentait à elle que sous la mention désagréable de quelque prétendant dont elle ne savait rien, mais dont les mérites bien établis aux yeux de sa famille ne seraient pour elle qu’une cause de tourments.

– Quelqu’un qui gouvernera votre fortune pour vous, ma chère, telle était la forme attrayante donnée par M. Brooke à ses indications sur le caractère qui pourrait le mieux lui con-venir dans son futur époux.

– J’aimerais à avoir moi-même la direction de ma for-tune, si je savais qu’en faire, dit Dorothée.

 

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Elle demeurait ainsi inébranlable dans sa résolution de ne jamais se remarier ; mais dans la longue vallée de sa vie qui semblait si monotone et si dénuée de tous points lumi-neux, tandis qu’elle marcherait le long de la route au milieu de ses compagnons de voyage, une main amie viendrait à elle pour l’aider à se diriger. C’était dans ses sentiments pour Will Ladislaw qu’elle s’absorbait à ses heures de veille, et depuis qu’elle s’était décidée à aller voir mistress Lydgate, l’image de Rosemonde se détachait sur cet arrière-plan habi-tuel de ses préoccupations, sans que rien gênât l’élan de sa compassion et de son intérêt. Il y avait, à n’en pas douter, quelque séparation morale, quelque barrière empêchant une confiance absolue entre cette épouse et ce mari qui s’était cependant fait une loi du bonheur de sa femme. C’était là un chagrin auquel nulle tierce personne ne pouvait directement toucher. Mais Dorothée songeait avec une profonde pitié à la solitude dans laquelle avait dû être laissée Rosemonde de-puis les soupçons dont son mari avait été victime ; il lui se-rait doux certainement de voir qu’il existait encore du res-pect pour Lydgate et de la sympathie pour elle.

« Je lui parlerai de son mari, » se disait Dorothée comme sa voiture l’emportait vers la ville. La claire matinée de prin-temps, la senteur de la terre humide, les feuilles fraîches entr’ouvrant leurs gaines juste assez pour laisser pointer leurs trésors de verdure encore enroulés en plis serrés, tout semblait faire partie de l’heureuse impression qu’elle empor-tait d’une longue conversation avec M. Farebrother ; le vi-caire avait accueilli avec joie la justification de la conduite de Lydgate. « Je porterai de bonnes nouvelles à mistress Lyd-gate, et peut-être aimera-t-elle à causer avec moi et à me prendre pour amie. »

 

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Dorothée avait une autre course à faire dans Lowick-Gate ; elle voulait une jolie cloche neuve pour la maison d’école ; et comme elle était descendue de voiture très près de chez Lydgate, elle traversa la rue à pied pour se rendre chez lui. La porte de la rue était ouverte et la servante profi-tait de la circonstance pour examiner la voiture arrêtée à quelques pas lorsqu’elle vit venir à elle « la dame de la voi-ture ».

– Mistress Lydgate est-elle chez elle ? demanda Doro-thée.

– Je n’en suis pas sûre, milady ; je vais aller voir, si vous voulez vous donner la peine d’entrer, dit Marthe un peu con-fuse de son tablier de cuisine, mais encore assez calme pour être sûre que le mot « Madame » n’eût pas été le titre qu’il fallait pour cette jeune veuve à l’air de reine qui avait une voiture et une paire de chevaux ; veuillez vous donner la peine d’entrer et j’irai voir.

– Dites que c’est mistress Casaubon, dit Dorothée, comme Marthe prenait les devants pour la faire entrer au sa-lon.

Elles traversèrent le corridor d’entrée dans sa partie la plus large et prirent le passage qui menait au jardin. La porte du salon était entr’ouverte. Marthe la poussa sans regarder à l’intérieur, et attendit avant de s’éloigner que mistress Ca-saubon fût entrée ; la porte avait ainsi été ouverte et refer-mée sans bruit.

Dorothée, ce jour-là, était moins disposée encore que de coutume à faire attention aux choses extérieures, tout occu-pée qu’elle était à se représenter ce qui avait eu lieu et ce qui allait avoir lieu. Elle se trouva dans la chambre sans d’abord

 

– 481 – apercevoir rien de particulier ; mais presque aussitôt elle en-tendit une voix parlant bas, qui la fit tressaillir comme avec le sentiment qu’elle rêvait tout éveillée : et, s’avançant d’un ou deux pas au delà du rayon en saillie d’une bibliothèque, elle vit, à la terrible lumière d’une certitude qui éclaira pour elle tous les contours du tableau, quelque chose qui la fit s’arrêter immobile sans avoir assez d’empire sur elle-même pour parler.

Elle vit de dos Will Ladislaw assis, sur un sofa adossé au mur du même côté que la porte par laquelle elle était entrée ; tout près de lui, le visage regardant son visage avec une rou-geur fiévreuse et des larmes dans les yeux qui donnaient un nouvel éclat à sa physionomie, Rosemonde était assise, son chapeau pendant en arrière, tandis que Will penché sur elle serrait dans les siennes ses deux mains levées vers lui et à voix basse lui parlait avec ferveur.

Rosemonde, tout absorbée et émue, n’avait pas remar-qué la personne qui s’était sans bruit avancée derrière eux ; mais quand Dorothée, après le premier instant qui ne fut qu’un éclair, recula confuse et en s’arrêtant heurta un meuble, Rosemonde s’aperçut tout à coup de sa présence et, par un rapide mouvement nerveux, détacha ses mains de celles de Will et se leva, regardant Dorothée qui restait im-mobile devant eux. Will Ladislaw, se levant brusquement, regarda aussi autour de lui, et rencontrant les yeux de Doro-thée où brillait un nouvel éclat, il parut changé en statue. Mais elle, détournant de lui ses regards pour les reporter sur Rosemonde, dit d’une voix assurée :

– Excusez-moi, mistress Lydgate ; la femme de chambre ne savait pas que vous étiez ici. Je suis venue apporter pour

 

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M. Lydgate une lettre importante que je désirais vous re-mettre à vous-même.

Elle déposa sa lettre sur la petite table qui avait gêné sa retraite, puis embrassant Rosemonde et Will dans un même regard et un même salut à distance, elle sortit rapidement de la chambre. Marthe qu’elle rencontra toute surprise dans le corridor, lui dit qu’elle était bien fâchée que madame ne fût pas à la maison, puis reconduisit jusqu’à la porte l’étrange lady, faisant en elle-même cette réflexion que les gens du grand monde étaient sans doute plus pressés que les autres.

Dorothée traversa la rue de son pas le plus rapide et fut en un instant remontée dans sa voiture.

– À Freshitt-Hall ! dit-elle au cocher.

Un peu plus pâle seulement que de coutume, elle n’avait jamais été animée d’une énergie plus maîtresse d’elle-même. Et elle venait véritablement de la mettre à l’épreuve. C’était comme si elle avait bu une grande gorgée de mépris qui la stimulait jusqu’à la rendre insensible à tous les autres senti-ments. Ce qu’elle avait vu était si loin de tout ce qu’elle pou-vait imaginer, que ses émotions reculaient tumultueuses de-vant cette image et s’amassaient en elle sans raison et sans objet. Son excitation avait besoin d’agir. Elle se sentait la force de marcher et de travailler tout un jour sans boire ni manger. Elle ferait ce qu’elle avait résolu de faire le matin même ; elle irait à Freshitt et à Tipton dire à sir James et à son oncle tout ce qu’elle voulait qu’ils sussent au sujet de Lydgate, dont l’isolement dans le mariage au milieu d’une si cruelle épreuve se présentait maintenant à elle avec une si-gnification nouvelle et la rendait plus ardente et plus em-pressée à se faire son champion. Jamais, durant toute la lutte de sa vie conjugale, elle n’avait rien ressenti de pareil à cette

– 483 – puissance triomphante de l’indignation, parce qu’alors il y avait toujours eu de sa part un mouvement de soumission rapide et douloureux ; elle put croire à une force nouvelle en elle.

– Dodo, comme tes yeux sont brillants ! dit Célia quand sir James eut quitté la chambre. Et tu ne vois rien de ce que tu regardes, ni Arthur ni personne. Tu es sur le point de faire quelque extravagance, j’en suis sûre. S’agit-il de Lydgate ou de quelque autre chose ?

Célia avait l’habitude d’observer sa sœur tout en atten-dant sa réponse.

– Oui, chérie, bien des choses se sont passées, dit Doro-thée de sa voix pleine.

– Je me demande lesquelles ? dit Célia, se croisant agréablement les bras et se penchant en avant.

– Oh ! toutes les peines de tous les malheureux sur la surface de la terre, répondit Dorothée levant les bras et les croisant derrière sa tête.

– Grand Dieu, Dodo ! vas-tu faire des plans pour eux ? s’écria Célia un peu troublée par cette divagation à la Ha-mlet.

Mais sir James entra, prêt à accompagner Dorothée à la Grange, et elle mena à bonne fin tout ce qu’elle voulait faire, sans fléchir un instant dans sa résolution, jusqu’au moment où elle descendit devant la porte de sa demeure.

 

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