Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 16 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre V

 

 

À l’époque où M. Vincy exprimait ses tristes pressenti-ments sur l’avenir de Rosemonde, elle n’aurait jamais pu croire elle-même qu’elle en viendrait un jour à un appel de ce genre. Jusque-là elle avait mené, sans se préoccuper des dépenses ni des ressources de son ménage, une vie dispen-dieuse et mouvementée. Son enfant né avant terme n’ayant point vécu, la jolie layette brodée avait été momentanément mise de côté. Ce fâcheux événement était survenu à la suite d’une promenade à cheval qu’elle avait persisté à faire, mal-gré la défense expresse de son mari.

Ce qui excitait particulièrement en elle le goût du che-val, c’était la présence du capitaine Lydgate, troisième fils du baronnet, que détestait, je suis fâché de le dire, notre Tertius de même nom, comme un fat et un imbécile, avec ses che-veux séparés depuis le front jusqu’à la nuque et ce verbiage de l’ignorance sûre d’elle-même qui sait toujours tout. Lyd-gate se maudissait de s’être attiré cette visite en consentant à aller voir son oncle pendant leur voyage de noces, et il se rendit même assez désagréable à Rosemonde en lui en fai-sant la confidence intime ; car pour Rosemonde cette visite était une cause de joie sans précédent, quoiqu’elle sût gra-cieusement le dissimuler. Elle était si profondément pénétrée du fait de recevoir chez elle un cousin fils de baronnet, qu’elle s’imaginait que tout le monde devait en juger comme elle, et quand elle présentait le capitaine Lydgate à ses con-vives, elle éprouvait le sentiment confortable que sa qualité et son rang les pénétraient comme un parfum. Cette satisfac-

– 205 – tion suffisait pour le moment à atténuer certains mécomptes dans les conditions de son mariage avec un médecin, quelle que fût la bonne naissance de ce médecin. Il lui semblait maintenant que ce mariage la faisait planer d’une manière visible et non plus seulement idéale au-dessus du niveau de Middlemarch ; l’avenir, à travers un échange de lettres et de visites avec Quallingham, lui apparaissait tout brillant et rempli de vagues espérances d’avancement pour Tertius. De plus, et sans doute à la demande du capitaine, sa sœur ma-riée, mistress Mengan, en revenant de Londres, s’était arrê-tée à Middlemarch avec sa femme de chambre et y avait passé deux jours.

Quant au capitaine Lydgate en personne, son front bas, son nez aquilin, un peu de travers, et sa prononciation em-barrassée n’eussent pas été de brillants avantages pour un jeune gentilhomme, s’il n’avait présenté d’ailleurs par sa te-nue militaire et sa moustache le suprême avantage « du genre », dont raffolent certaines têtes blondes comparables à des fleurs. Rosemonde jouissait de l’admiration qu’elle exci-tait chez ce fin connaisseur en matière de charmes féminins. Il trouvait agréable de passer plusieurs heures de la journée à lui faire sa cour. Cette visite était pour lui une petite aven-ture tout à fait divertissante, d’autant plus peut-être qu’il soupçonnait son étrange cousin Tertius de faire des vœux pour son départ. Tertius, qui (pour parler en hyperboles) se-rait plutôt mort que de manquer à la parfaite hospitalité, ré-primait son antipathie et se contentait le plus souvent de ne pas entendre ce que disait le galant officier, laissant à Rose-monde le soin de lui répondre. Lydgate, n’étant pas le moins du monde un mari jaloux, aimait mieux laisser un jeune gen-tilhomme à cervelle d’oiseau seul avec sa femme que de lui tenir compagnie.

 

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– Je voudrais, Tertius, vous voir causer davantage avec le capitaine, à dîner, dit Rosemonde un soir que cet hôte im-portant était allé voir des camarades, officiers en garnison à Loamford. Vous avez vraiment l’air si distrait, quelquefois. On dirait que vous cherchez à voir à travers sa tête quelque chose qui serait derrière, au lieu de le regarder lui-même.

– Ma chère Rosy, vous n’exigez pas, j’espère, que je parle beaucoup à un âne aussi infatué que celui-là, répondit Lydgate vivement. S’il lui arrivait de se casser la tête, je pourrais peut-être alors l’examiner avec intérêt, mais jusque-là point.

– Je ne puis concevoir pourquoi vous parlez de votre cousin avec tant de mépris.

– Demandez à Ladislaw s’il ne considère pas votre capi-taine comme l’être le plus assommant qu’il ait jamais ren-contré. Ladislaw a presque abandonné notre maison depuis son arrivée.

Rosemonde s’imaginait savoir parfaitement pourquoi M. Ladislaw n’aimait pas le capitaine ; il était jaloux et elle était satisfaite de le voir jaloux.

– Il est bien difficile de dire ce qui plaît à des excen-triques, répondit-elle. Mais, à mon avis, le capitaine Lydgate est un parfait gentleman, et il me semble que vous ne devriez pas, par respect pour sir Godwin, le traiter avec tant de légè-reté.

– Non, chérie, mais nous avons donné des dîners en son honneur ; et il va et vient chez nous comme il lui plaît. Il n’a pas de moi.

 

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– Cependant, quand il est ici au salon, vous pourriez faire plus attention à lui, il peut ne pas être un phénix d’intelligence à votre point de vue, sa profession est diffé-rente, mais il n’en vaudrait que mieux pour vous de causer un peu de ses sujets à lui. Je trouve, moi, sa conversation tout à fait agréable, et il n’est rien moins qu’un homme sans principes.

– Le fait est que vous me voudriez un peu plus semblable à lui, Rosy, dit Lydgate avec une sorte de murmure résigné et un sourire qui n’était pas absolument tendre et certainement pas joyeux.

Rosemonde garda le silence et ne lui sourit pas en re-tour ; mais les courbes délicieuses de son visage n’avaient pas besoin de sourire pour montrer suffisamment de grâce.

Ces paroles de Lydgate étaient comme une triste pierre de touche, marquant combien il avait déjà fait de chemin de-puis le pays des rêves, où Rosemonde Vincy lui apparaissait comme le type accompli de la femme qui révérerait l’intelligence de son mari à la façon d’une ravissante sirène, ne peignant ses cheveux devant son miroir et ne chantant sa chanson, que pour le seul délassement de sa science adorée.

On pourrait croire que Rosemonde aussi avait fait du chemin, depuis le temps où elle trouvait si parfaitement en-nuyeuse la conversation de M. Ned Plymdale ; mais pour la plupart des hommes, il existe une stupidité qui n’est pas supportable, et une autre stupidité tout à fait acceptable, (sans cela, que deviendraient en vérité les liens sociaux) ? La stupidité du capitaine Lydgate s’accompagnait de parfums délicats, s’exerçait avec un certain « genre, » s’exprimait dans un joli langage et était étroitement apparentée avec sir

 

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Godwin. Rosemonde le trouvait tout à fait agréable et retint plusieurs de ses locutions.

Rosemonde, nous le savons, aimait beaucoup l’équitation, et elle fut naturellement très tentée de s’y re-mettre, quand le capitaine Lydgate, qui s’était fait suivre de deux chevaux, la supplia de monter à ses côtés le gris pom-melé, dont il lui garantit la douceur, et l’habitude, lui dit-il, à être monté par des dames. Il l’avait d’ailleurs acheté pour sa sœur et le menait à Quallingham. La première fois, Rose-monde sortit sans le dire à son mari et rentra avant son re-tour. Mais cette promenade à cheval fut un tel succès et elle assura qu’elle s’en trouvait tellement mieux, qu’elle en in-forma Lydgate, certaine d’obtenir son consentement pour recommencer.

Lydgate, au contraire, se montra plus que mécontent et absolument confondu qu’elle se fût risquée sur un cheval étranger, sans consulter ses désirs à lui. Après les premières et presque tonnantes exclamations qui avertirent suffisam-ment Rosemonde de ce qui allait suivre, il demeura silen-cieux pendant quelques instants.

– Du moins, vous êtes rentrée saine et sauve, dit-il enfin d’un ton décisif. Vous ne recommencerez plus, Rosy, cela va sans dire. Quand ce serait le cheval le plus doux et le plus tranquille, il y aurait toujours la chance d’un accident. Et c’est pour cela, vous le savez très bien, que je ne voulais plus vous voir monter le cheval rouan.

– Mais il y a aussi des chances d’accident dans la mai-son. Tertius.

– Ma chérie, ne dites pas de sottises, reprit Lydgate d’une voix suppliante. C’est évidemment à moi de juger pour

 

– 209 – vous. Il me semble que cela suffit, si je vous dis de ne plus le faire.

Rosemonde était en train d’arranger ses cheveux pour le dîner, et l’image de sa jolie tête dans la glace ne révéla nul changement dans sa grâce séduisante, si ce n’est un petit mouvement imprimé de côté à son long cou. Lydgate, qui s’était promené de long en large, les mains dans les poches, s’arrêta alors auprès d’elle, comme s’il attendait quelque promesse de sa part.

– Voulez-vous bien m’attacher mes cheveux, mon ami ? dit Rosemonde, laissant tomber ses bras avec un petit soupir qui devait rendre un mari honteux de rester là debout comme une brute.

Lydgate de ses longs doigts finement modelés avait déjà souvent attaché ces tresses blondes.

Il en releva adroitement les douces ondulations et les assujettit par un grand peigne ; et comment alors ne pas em-brasser la nuque exquise qui se montrait à lui dans ses courbes délicates ? Mais tout en faisant ce que nous avons fait maintes fois, ce n’est pas toujours la même chose. Lyd-gate était encore fâché et il n’en avait pas oublié la cause.

– Je dirai au capitaine que c’était une idée malheureuse de vous offrir son cheval, fit-il en s’éloignant.

– Je vous prie de n’en rien faire, Tertius, dit Rosemonde en le regardant et en accentuant ses paroles un peu plus que d’habitude. Ce serait me traiter comme un enfant. Promet-tez-moi que vous vous en rapportez à moi pour cela.

Il y avait quelque chose de plausible dans son observa-tion. Lydgate répondit « Très bien ! » avec une obéissance

 

– 210 – chagrine, et la discussion se termina ainsi, lui ayant promis à Rosemonde, et elle, ne lui ayant rien promis.

Le fait est qu’elle avait résolu de ne pas promettre. Ro-semonde avait cette obstination sûre de vaincre qui ne dé-pense pas son énergie en résistance violente. Ce qu’elle ai-mait à faire était pour elle la chose importante, et toute son habileté tendait à se procurer les moyens de l’accomplir. Elle voulait sortir encore une fois sur le gris pommelé, et elle pro-fita de la première absence de son mari, désirant qu’il ne l’apprît que lorsqu’il serait trop tard pour le lui interdire. La tentation était grande, certainement. Elle aimait beaucoup le cheval, et le plaisir de monter une jolie bête avec le capitaine Lydgate, fils de sir Godwin à ses côtés, sur un autre joli che-val, et de rencontrer ainsi toute autre personne que son mari, était quelque chose de presque aussi délicieux que les rêves qui avaient précédé son mariage ; c’était encore resserrer leurs liens avec la famille de Quallingham, ce qui était bon à faire.

Mais le doux gris pommelé, qui n’était pas préparé au craquement d’un arbre qu’on abattait sur la lisière du bois de Halsell, prit peur et causa une plus grande peur encore à Ro-semonde, ce qui amena, en fin de compte, la perte de l’enfant. Lydgate ne put lui témoigner sa colère, mais il se montra bourru pour le capitaine, dont la visite s’en trouva naturellement abrégée.

Dans toutes les conversations qu’ils eurent ensuite sur ce sujet, Rosemonde se montra toujours et avec douceur bien convaincue que la promenade à cheval n’y était pour rien, et que, si elle était restée à la maison, les mêmes symp-tômes seraient survenus et auraient amené le même acci-

 

– 211 – dent, car elle avait déjà, disait-elle, éprouvé auparavant quelque chose qui y ressemblait.

Lydgate ne put que dire : « Pauvre, pauvre chérie ! » Mais il s’étonna secrètement de la ténacité terrible de cette douce créature. Le sentiment, dont il s’étonnait, de son im-puissance sur Rosemonde se faisait jour peu à peu dans son cœur. Sa science supérieure et sa force intellectuelle, au lieu d’être, comme il l’avait imaginé, un reliquaire consulté dans toutes les occasions, étaient tout simplement mises de côté sur toutes les questions pratiques. Il avait cru voir en Rose-monde cette docilité d’intelligence qui convient à la femme. Il commençait à s’apercevoir maintenant que cette intelli-gence était, de même que la forme dans laquelle elle était enfermée comme dans un réseau, une personnalité indépen-dante. On ne pouvait être plus prompt que ne l’était Rose-monde à discerner les causes et les effets de tout ce qui se rapportait à ses goûts, à ses intérêts à elle. Elle avait reconnu clairement la supériorité de Lydgate sur la société de Middlemarch, et elle pouvait continuer à se représenter en imagination des perspectives plus agréables encore, alors que son talent l’aurait poussé dans le monde, mais pour elle l’ambition scientifique et professionnelle de Lydgate n’avait pas plus de rapports avec ces résultats désirables que l’heureuse découverte d’une huile sentant mauvais. Et à part celle huile dont elle n’avait que faire, elle était naturellement plus confiante dans sa propre opinion que dans celle de son mari. Lydgate était surpris et troublé que l’affection ne la fît pas céder, pas plus dans une circonstance sérieuse comme celle de la promenade à cheval, qu’à propos de beaucoup de choses insignifiantes. Il ne doutait pas de l’existence de l’affection et il ne pensait pas avoir jamais rien fait qui pût l’éloigner. Pour sa part, il se disait à lui-même qu’il l’aimait aussi tendrement que jamais et qu’il pouvait bien prendre

– 212 – son parti de ses imperfections. Mais, hélas ! Lydgate avait de grands soucis et il voyait entrer dans sa vie des éléments nouveaux, aussi funestes pour lui que le contact d’une eau fangeuse pour une créature habituée à respirer, à se baigner et à poursuivre sa proie brillante dans les ondes les plus pures.

Rosemonde se retrouva bientôt assise à sa table à ou-vrage, plus ravissante que jamais, faisant des promenades dans le phaéton de son père et songeant qu’elle ne tarderait pas à être imitée à Quallingham. Elle savait qu’elle serait dans le salon du baronnet un ornement beaucoup plus char-mant qu’aucune autre fille de la maison, et en réfléchissant que les hommes s’en apercevraient aussi, elle ne considérait peut-être pas assez que les dames pourraient désirer moins vivement de se voir éclipsées.

Lydgate, n’étant plus inquiet de sa femme, retomba dans ce qu’elle appelait son humeur mélancolique. Elle entendait par là sa préoccupation inquiète à propos de choses tout à fait en dehors d’elle, et aussi cette expression soucieuse du front, et ce dégoût de toutes les choses ordinaires de la vie, comme si elles étaient mêlées d’herbes amères, qui étaient vraiment comme un baromètre indiquant les contrariétés et les pressentiments de Lydgate. Cet état d’esprit avait une cause entre autres qu’il avait généreusement, mais à tort, évité de confier à Rosemonde de peur de nuire à sa santé et à son humeur. Le fait est qu’entre elle et lui existait une igno-rance totale de leurs directions d’esprit réciproques, ce qui n’est que trop évidemment possible entre deux êtres pensant continuellement l’un à l’autre. À Lydgate, il semblait qu’il avait passé des mois et des mois à sacrifier plus de la moitié du meilleur de ses efforts et de son énergie à sa tendresse pour Rosemonde, supportant sans impatience ses petites

– 213 – prétentions et le dérangement qu’elle lui occasionnait sou-vent. Enfin, et par-dessus tout, il en arrivait, sans trahir pour cela d’amertume, à considérer avec de moins en moins d’illusion la surface vide et sans reflet que l’esprit de Rose-monde présentait à son ardeur à lui pour les buts plus imper-sonnels de sa profession et pour ses travaux scientifiques. Mais à sa patience d’endurer se mêlait un certain méconten-tement de soi-même qui, nous devons l’avouer pour être par-faitement sincère, entre pour une grande part dans notre amertume en face des chagrins de la vie, qu’il s’agisse de la femme ou du mari. Il reste toujours vrai que, si nous avions été plus forts, les circonstances auraient eu moins de prise sur nous. Lydgate sentait que ses concessions à Rosemonde n’étaient souvent pas autre chose que l’abattement d’une ré-solution qui faiblit, ou la paralysie insidieuse qui saisit par-fois le plus noble enthousiasme. Et ce n’était pas le seul poids du chagrin qui pesait sur l’enthousiasme de Lydgate, c’était aussi la présence aiguë d’un de ces mesquins et humi-liants soucis qui jettent ironiquement la flétrissure sur les efforts les plus élevés.

Il s’était abstenu jusqu’ici de se confier à Rosemonde, et il croyait, tout en s’en étonnant, qu’elle n’avait encore rien soupçonné, bien que certainement aucune difficulté ne fût moins mystérieuse que celle-là. C’était une conséquence claire comme le jour des dettes de Lydgate, et elle n’avait pas échappé à des observateurs indifférents. Il ne pouvait se débarrasser de cette pensée, que chaque jour il enfonçait plus profondément dans ce marais vers lequel les hommes sont attirés par une si ravissante surface de fleurs et de ver-dure.

Dix-huit mois auparavant Lydgate était pauvre, mais il n’avait jamais connu le besoin pressant de petites sommes et

– 214 – il regardait même avec un profond mépris ceux qui sacri-fiaient de leur dignité pour s’en procurer. Il expérimentait maintenant quelque chose de pire qu’un simple déficit : il se voyait assailli par les vulgaires et odieuses épreuves d’un homme qui a acheté une quantité de choses dont il aurait pu se passer et qu’il lui est impossible de payer.

Il est facile de se rendre compte comment il en était ar-rivé là, sans beaucoup d’arithmétique ou de connaissance du prix des choses. Si un homme, en se mariant et en montant sa maison, s’aperçoit que son mobilier et les autres dépenses de fond dépassent de quatre cents à cinq cents livres le capi-tal dont il dispose pour les payer, s’il se trouve en fin d’année que ses dépenses de ménages, chevaux, etc., se montent à un millier de livres, tandis que les produits de la clientèle, évalués d’après les vieux livres de compte, à huit cents livres par an, ont baissé comme un étang en été, et arrivent à peine à cinq cents, consistant principalement en comptes non ré-glés, la conclusion évidente, qu’il s’en soucie ou non, c’est qu’il est endetté. La vie était alors moins chère qu’elle ne l’est aujourd’hui, et la vie de province comparativement mo-deste. Mais un médecin dont la clientèle est récente, la table toujours abondamment servie, qui s’est cru obligé d’entretenir deux chevaux, qui paye une assurance sur la vie et un loyer élevé pour sa maison et son jardin, n’a pas de peine à arriver à un chiffre de dépenses double de ses re-cettes.

Rosemonde, habituée, depuis son enfance à un train de maison extravagant, pensait que la bonne direction d’un mé-nage consiste simplement à commander en toutes choses ce qu’il y a de meilleur, – rien d’autre « ne convenait ». Lydgate pensait de même que, du moment qu’on faisait les choses, il fallait les bien faire ; il ne voyait pas comment ils pourraient

– 215 – vivre autrement. Si on lui avait énuméré à l’avance chaque article de la dépense du ménage, il aurait sans doute fait la remarque que « cela ne pouvait guère se monter à un total élevé », et si quelqu’un lui avait insinué une économie à faire sur tel ou tel point particulier, il n’y aurait vu qu’une écono-mie de bouts de chandelle. Rosemonde, même en dehors d’une belle occasion comme la visite du capitaine Lydgate, aimait à inviter et à recevoir, et Lydgate, tout en trouvant souvent ses hôtes ennuyeux, ne s’y opposait pas. Cette so-ciabilité semblait une des nécessités de leur situation, et il fallait que l’hospitalité de sa maison fût convenable.

Lydgate trouvait misérable qu’un homme pût s’occuper de l’effet produit par son costume : il se croyait indifférent à la manière dont il était vêtu ; mais il ne lui en paraissait pas moins tout simple de ne porter que des habits irréprochables. Il faut se rappeler que jusque-là il n’avait jamais connu le poids des dettes importunes, s’il allait à pied c’était par habi-tude et non par mesure d’économie. Mais le souci était venu.

Il fut d’autant plus irritant qu’il était nouveau. Lydgate était troublé, dégoûté, de voir que des conditions de vie si étrangères à tous ses projets, si odieusement éloignées des seuls objets dont il eût le désir de s’occuper, s’étaient trou-vées derrière lui en embuscade et l’avaient saisi alors qu’il s’y attendait le moins. Et ce n’était pas seulement la dette actuelle, c’était la certitude que dans sa situation présente il ne pouvait que la grossir. Deux fournisseurs de Brassing, dont les notes avaient été présentées avant son mariage, et que des dépenses courantes non prévues l’avaient empêché de payer depuis, lui avaient envoyé à plusieurs reprises des lettres désagréables qui s’étaient imposées à son attention. Nul caractère n’était mieux fait que celui de Lydgate pour trouver ces choses amères, avec son excessif orgueil, son

– 216 – horreur de demander une grâce et n’avoir d’obligation à per-sonne. Il avait toujours dédaigné de faire entrer dans ses conjectures les intentions de M. Vincy en matière d’argent ; la dernière extrémité seule aurait pu le déterminer à s’adresser à son beau-père, alors même qu’il n’aurait pas su, par certaines allusions indirectes, que les affaires de ce der-nier n’étaient guère florissantes et que toute demande de ce côté serait mal reçue. Il y a des hommes qui comptent faci-lement sur la bonne volonté de leurs amis. Lydgate n’avait jamais supposé, dans la première partie de sa vie, qu’il se trouverait un jour dans le cas de le faire ; jamais il n’avait songé à ce qu’il pourrait lui en coûter d’emprunter ; mais au-jourd’hui que cette idée lui était entrée dans l’esprit, il sentait qu’il subirait plutôt n’importe quelle misère. En attendant, il n’avait ni argent ni perspective d’argent, et sa clientèle ne devenait pas plus lucrative.

Il n’était pas étonnant que Lydgate eût soigneusement dissimulé pendant ces derniers mois le trouble intérieur qui l’agitait. Mais Rosemonde étant revenue à la santé, il songea à la mettre dans la confidence de ses peines. Un examen plus attentif des notes des marchands l’avait amené à des ré-flexions d’un genre nouveau. Il commençait à considérer à un autre point de vue ce qui dans les achats était nécessaire et ce qui ne l’était pas, et à voir qu’il fallait introduire quelques changements dans leurs habitudes. Mais comment opérer un tel changement sans le concours de Rosemonde ? L’occasion de lui révéler ce fait désagréable s’imposa d’elle-même à Lydgate.

Sans argent, et après avoir secrètement demandé conseil sur la garantie que pouvait fournir un homme dans sa situa-tion, Lydgate offrit la seule garantie en son pouvoir au moins pressant de ses créanciers, orfèvre et bijoutier, qui consentit

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à se charger également du compte du tapissier, en se conten-tant du payement des intérêts jusqu’à un terme donné. Un billet de vente sur le mobilier de sa maison était une garantie suffisante pour faire patienter un créancier accommodant, en face d’une dette se montant à moins de quatre cents livres ; M. Dover l’orfèvre était intime prêt à la réduire encore, en reprenant une partie de la vaisselle plate et tout autre article qui serait encore comme neuf. « Tout autre article » était une manière délicate de désigner les bijoux, et plus particulière-ment certaines améthystes pourpres, d’une valeur de trente livres, que Lydgate avait achetées comme cadeau de noces.

On peut se demander si Lydgate fut sage de faire un tel présent. Quelques-uns trouveront que c’était une gracieuse attention, qu’on pouvait attendre d’un homme comme lui, et qu’il fallait s’en prendre de toutes ces conséquences désa-gréables à l’étroitesse de la vie de province à cette époque, si peu favorable aux hommes de science dont la fortune n’était pas proportionnée aux goûts et aux habitudes, et aussi à ce parti pris ridicule de Lydgate de ne pas vouloir demander d’argent à ses amis.

La question ne lui avait paru cependant d’aucune impor-tance, par la belle matinée où il était allé donner ses derniers ordres pour la vaisselle plate : en présence d’autres bijoux prodigieusement coûteux, et en addition à des commandes dont il n’avait pas exactement calculé le montant ; trente livres pour une parure qui siérait si merveilleusement au cou et aux bras de Rosemonde, ne pouvaient guère sembler exa-gérées, surtout puisqu’il n’y avait pas là d’argent comptant dont elles dépassassent le total. Mais durant la crise qu’il traversait, l’imagination de Lydgate en revenait à la possibili-té de faire reprendre aux améthystes leur place dans le ma-

 

– 218 – gasin de M. Dover ; il reculait toutefois devant l’idée de le proposer à Rosemonde.

Le soir était venu quand il rentra chez lui. Il était pro-fondément malheureux, cet homme de vingt-neuf ans si ri-chement doué de toute manière par la nature. Il ne se disait pas avec colère qu’il avait commis une immense erreur, mais l’erreur travaillait en lui comme un mal chronique reconnu, mêlant à tout projet ses importunités gênantes et troublant chacune de ses pensées. En traversant le corridor pour ga-gner le salon, il entendit des chants au piano. Ladislaw était là sans doute. Il y avait quelques semaines que Will avait pris congé de Dorothée, et cependant il était encore là, à son an-cien poste de Middlemarch. Lydgate, en général, n’avait pas d’objections aux visites de Ladislaw, mais en ce moment il fut ennuyé de ne pas trouver son foyer libre. Lorsqu’il ouvrit la porte, les deux chanteurs continuèrent leur roulade, levant les yeux et le regardant simplement, sans considérer son en-trée comme une raison de s’interrompre. Pour un homme écorché par son harnais comme l’était le pauvre Lydgate, ce n’est pas un adoucissant de se voir reçu par deux personnes en roucoulant ; tandis qu’il entre avec le sentiment que sa pénible journée lui réserve encore d’autres peines. Sa figure, déjà plus pâle que de coutume, prit un aspect sombre tandis qu’il traversait la chambre et se jetait dans un fauteuil. Will et Rosemonde ayant achevé tout naturellement les trois me-sures qu’il leur restait à chanter, se retournèrent alors.

– Comment allez-vous, Lydgate ? dit Will, s’avançant pour lui serrer la main.

Lydgate prit la main qu’il lui tendait, mais ne répondit pas.

 

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– Avez-vous dîné, Tertius ? Je vous attendais beaucoup plus tôt, dit Rosemonde qui avait déjà vu que son mari était d’une humeur atroce.

Et tout en parlant elle s’assit à sa place ordinaire.

– J’ai dîné, je prendrai un peu de thé, s’il vous plaît, ré-pondit Lydgate sèchement, l’air toujours sombre et regardant obstinément ses jambes étendues.

Will n’avait pas besoin d’en entendre davantage.

– Je m’en vais, dit-il en saisissant son chapeau.

– On va apporter le thé, dit Rosemonde. Restez donc, je vous en prie.

– Non, Lydgate est fatigué, dit Will qui comprenait mieux Lydgate que ne faisait Rosemonde et ne s’offensait pas de ses manières froides, devinant facilement des causes extérieures à sa préoccupation.

– C’est une raison de plus pour ne pas vous en aller, in-sista Rosemonde de son ton le plus léger. Il ne parlera pas de toute la soirée.

– Si, Rosemonde, je parlerai, dit Lydgate de sa voix forte et profonde. J’ai à vous parler sérieusement.

Ce n’était pas du tout l’entrée en matière sur laquelle Lydgate avait compté ; mais les manières indifférentes de Rosemonde l’avaient poussé à bout.

– Là ! Vous voyez, dit Will. Je vais à cette réunion de la Société de mécanique. Adieu.

Et il se hâta de sortir.

 

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Rosemonde, sans regarder son mari, se leva et vint prendre sa place devant le plateau à thé. Elle songeait qu’elle ne l’avait jamais vu si désagréable. Lydgate tourna vers elle ses yeux noirs et l’observa, tandis qu’elle maniait délicate-ment les tasses de ses doigts effilés, regardant les objets qui étaient immédiatement devant elle, sans qu’une ligne de son visage s’altérât, mais protestant par une ineffable expression de physionomie contre tous les gens aux manières désa-gréables. Pour un moment, Lydgate oublia le mal aigu de sa blessure dans une soudaine contemplation de cette nouvelle forme d’impassibilité féminine, se révélant à lui dans cette enveloppe de sylphe qu’il avait jadis interprétée comme le signe d’une prompte et intelligente sensibilité. Se reportant dans le passé au souvenir de Laure, pendant qu’il regardait Rosemonde, il se dit : « Et elle, me tuerait-elle parce que je l’ai contrariée ? C’est bien ainsi avec toutes les femmes. ».

Mais à ce pouvoir de généraliser, qui donne aux hommes tant de supériorité en matière d’erreurs sur les animaux muets, vint aussitôt s’opposer le souvenir de l’impression extraordinaire que Lydgate avait conservée de la conduite d’une autre femme, des regards et des accents d’émotion de Dorothée, quand Lydgate avait commencé à donner des soins à son mari ; son cri passionné de savoir ce qui serait le plus doux à l’homme pour l’amour duquel elle semblait avoir étouffé en elle toute impulsion de son cœur autre que des élans de fidélité et de compassion. Ces impressions ravivées passèrent rapides et flottantes dans l’esprit de Lydgate tandis que Rosemonde préparait le thé. Il avait fermé les yeux pen-dant cet instant de rêverie, croyant encore entendre Doro-thée lui dire : « Conseillez-moi, pensez à ce que je puis faire. Il a travaillé toute sa vie en vue de cet unique but, il ne se soucie pas d’autre chose, et moi je n’ai non plus souci d’autre chose. »

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Cette voix d’une femme à l’âme profonde était entrée dans son cœur comme les conceptions de flamme du génie disparu et consacré, et elle y régnait aussi souverainement. (N’y a-t-il pas en effet un génie des nobles sentiments qui règne sur l’esprit humain et sur ses conclusions ?)

Les accents de cette voix étaient comme une musique dont il fut arraché ainsi que de l’assoupissement où il venait de tomber, par la voix claire de Rosemonde, lui disant de son accent impassible :

– Voilà votre thé, Tertius !

Elle le posa sur la petite table à côté de lui, puis retourna à sa place sans le regarder. Lydgate était trop prompt à l’accuser d’insensibilité ; elle était assez sensible, à sa ma-nière et capable de recevoir des impressions durables. Son impression du moment était toute d’offense et de répulsion.

Quoi qu’il en fût, Rosemonde ne prenait jamais un air renfrogné et n’élevait jamais la voix : elle était bien sûre que personne ne pourrait la trouver en faute.

Peut-être Lydgate et elle ne s’étaient-ils encore jamais sentis aussi loin l’un de l’autre ? Mais il avait de fortes rai-sons de ne pas différer la révélation qu’avait annoncée déjà sa brusque sortie de tout à l’heure ; en réalité, il se mêlait encore à son chagrin, en pensant au chagrin qu’il allait cau-ser à Rosemonde, un peu de ce même désir qui l’avait pous-sé à parler prématurément, ce désir irrité d’éveiller en elle plus d’émotion pour ce qui le touchait. Mais il attendit de voir le plateau enlevé, les bougies allumées et de pouvoir compter sur une soirée tranquille. Cet intervalle donna le temps de revenir à la tendresse froissée.

Il parla tendrement.

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– Chère Rosy, posez votre ouvrage et venez vous asseoir près de moi, dit-il doucement, éloignant la table et étendant le bras pour approcher un fauteuil du sien.

Rosemonde obéit. Lorsqu’elle s’avança vers lui, drapée de pâle mousseline transparente, sa taille élancée aux con-tours arrondis n’avait jamais paru plus gracieuse ; comme elle s’asseyait près de lui et posait une main sur le bras de son fauteuil, le regardant enfin et rencontrant ses yeux, sa joue et ses lèvres finement dessinées n’avaient jamais été plus belles, de cette beauté pure et sans tache qui nous ravit dans le printemps, dans l’enfance, dans tout ce qui porte la douce fraîcheur de la jeunesse. Cette vue toucha Lydgate, et confondit les premiers instants de son amour pour elle avec tous les souvenirs que cette crise de douleur profonde avait éveillés en lui. Il posa doucement sa longue main sur la sienne.

– Chère ! dit-il avec l’accent prolongé que l’affection donne à ce mot.

Rosemonde, elle aussi, était encore sous l’empire de ce même passé, et son mari était encore en partie le Lydgate dont le suffrage avait fait naître le ravissement dans son cœur. Elle éloigna d’une main légère les cheveux de Lydgate de son front, puis posa son autre main sur la sienne et sentit bien qu’elle lui pardonnait.

– Je suis forcé de vous faire de la peine en vous parlant, Rosy, mais il y a des choses sur lesquelles mari et femme doivent réfléchir ensemble. Vous vous êtes déjà aperçue, je pense, que j’étais à court d’argent.

Lydgate se tut ; Rosemonde tournant son long cou, re-garda un vase sur la cheminée.

 

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– Je ne pouvais payer immédiatement tout ce que nous avons dû acheter avant notre mariage, et depuis il y a eu bien des dépenses auxquelles j’ai dû faire face, et la consé-quence c’est que nous avons une grosse dette à Brassing, trois cent quatre-vingts livres, qui me tourmente depuis long-temps déjà ; et, ce qui n’est que trop vrai, nous nous enfon-çons plus profondément tous les jours, car, si d’autres ont besoin d’argent, les clients ne me payent pas plus vite. Je me suis efforcé de vous le cacher tant que vous n’étiez pas bien ; mais aujourd’hui il faut y réfléchir ensemble et je vous de-mande de m’aider.

– Que puis-je faire, Tertius ? dit Rosemonde, tournant de nouveau les yeux vers lui.

Cette petite phrase de quatre mots, comme tant d’autres dans toutes les langues, ne peut-elle pas, grâce à des in-flexions de voix différentes, exprimer tous les états d’âme possibles, depuis l’abattement le plus absolu jusqu’à la com-préhension la plus pratique et la plus ingénieuse à trouver des ressources ; depuis la sympathie la plus entière et la plus dévouée jusqu’à la plus complète indifférence ! L’accent ab-solument glacé de Rosemonde en prononçant ces mots : « Que puis-je faire ? » contenait toute l’indifférence du sen-timent qui les dictait. Ils tombaient comme un frisson mortel sur la tendresse réveillée de Lydgate. Il n’éclata pas en indi-gnation, il ressentait un trop triste serrement de cœur. Et quand il parla de nouveau, ce fut plutôt de l’air d’un homme qui se force à remplir un devoir.

– Il est nécessaire que vous le sachiez, parce que je suis obligé de donner une garantie pour quelque temps à l’un de mes créanciers. Il viendra quelqu’un, un de ces jours, pour faire l’inventaire de notre mobilier.

 

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Rosemonde rougit vivement.

– N’avez-vous pas demandé à mon père de vous prêter de l’argent ?

– Non.

– Alors il faudra que je le lui demande, dit-elle, déga-geant ses mains de celles de Lydgate, et se levant pour aller se mettre à une petite distance de lui.

– Non, Rosy. Il est trop tard pour cela. L’inventaire commencera demain. Rappelez-vous que c’est une simple garantie. Notre vie n’en sera pas changée, ce n’est qu’une mesure temporaire. J’insiste pour que votre père n’en sache rien, à moins que je ne préfère le lui dire, ajouta Lydgate avec une énergie plus péremptoire.

Ces paroles étaient dures, mais Rosemonde avait réveillé en Lydgate cette crainte désagréable de ce qu’elle était ca-pable de faire dans la voie d’une douce et opiniâtre désobéis-sance. Cette dureté lui parut, à elle, impardonnable ; elle ne pleurait pas habituellement et n’aimait pas les pleurs, mais en ce moment son menton et ses lèvres commencèrent à trembler et les larmes lui vinrent aux yeux. Peut-être n’était-il pas possible à Lydgate, sous le double empire des difficul-tés matérielles et de sa fière résistance à des conséquences humiliantes, de se bien représenter ce qu’était cette soudaine épreuve pour une jeune créature qui n’avait jamais connu que la jouissance de la vie et rêvé que de nouvelles jouis-sances plus parfaitement appropriées à ses goûts. Mais il voulait l’épargner le plus possible, et ses larmes lui fendirent le cœur. Il ne put lui parler tout de suite. Rosemonde cepen-dant ne pleurait plus ; elle essaya de vaincre son agitation et

 

– 225 – essuya ses larmes, regardant toujours la cheminée droit de-vant elle.

– Ne vous désolez pas ainsi, chérie, dit Lydgate levant les yeux sur elle. Tout lui semblait beaucoup plus pénible à dire depuis que Rosemonde s’était levée et éloignée de lui dans ce moment de peine, mais il fallait absolument conti-nuer. Il faut nous résigner à ce qui est nécessaire. C’est moi qui ai eu tort. J’aurais dû voir qu’il m’était impossible de vivre sur ce pied. Mais bien des choses se sont tournées contre moi dans l’exercice de ma profession et ma clientèle est momentanément tombée bien bas. Je pourrai la recon-quérir ; mais il faut jusque-là se plier à la nécessité, il faut changer notre manière de vivre. Nous résisterons à ce coup. Quand j’aurai donné ces garanties, j’aurai le temps de me retourner, et vous êtes si adroite que, si vous voulez bien vous ingénier, vous me donnerez des leçons de sagesse. Je n’ai été dans mes calculs qu’un misérable étourdi. Mais ve-nez, chérie, asseyez-vous et pardonnez-moi.

Lydgate pliait le cou sous le joug comme une créature qui a des griffes mais qui a aussi de la raison, pour la rappe-ler à la douceur.

Après qu’il eut prononcé ces derniers mots d’une voix suppliante, Rosemonde revint s’asseoir auprès de lui. Voyant qu’il se blâmait ainsi lui-même, elle espéra qu’il se rangerait à son opinion et elle reprit :

– Eh bien, ne pouvez-vous pas différer cet inventaire et renvoyer ces hommes demain quand ils viendront ?

– Je ne les renverrai pas, dit Lydgate, reprenant son ton d’autorité. À quoi bon donner une explication qui ne servirait à rien ?

 

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– Si nous quittions Middlemarch, il y aurait naturelle-ment une vente du mobilier, et cela vaudrait autant.

– Mais nous ne quitterons pas Middlemarch.

– Je suis sûre, Tertius, que cela vaudrait beaucoup mieux. Pourquoi n’irions-nous pas à Londres, ou bien près de Durham où votre famille est connue ?

– Nous ne pouvons aller nulle part, sans argent, Rose-monde.

– Vos amis ne voudraient pas vous voir sans argent. Et certainement, en faisant des représentations raisonnables à ces odieux fournisseurs, vous pourriez leur faire comprendre cela et les décider à attendre.

– Tout cela est oiseux, Rosemonde, reprit Lydgate avec colère. Vous devez apprendre à vous soumettre à mon juge-ment dans les questions que vous ne comprenez pas. J’ai fait les arrangements nécessaires et il faudra qu’ils soient exécu-tés. Quant à des amis, je n’ai rien à en attendre et je ne leur demanderai rien.

Rosemonde demeura immobile sans mot dire. Elle son-geait seulement que, si elle avait pu prévoir la conduite de Lydgate, elle ne l’aurait jamais épousé.

– Nous n’avons pas de temps à perdre maintenant en pa-roles inutiles, chérie, dit Lydgate, s’efforçant de devenir plus doux. Il y a certains détails que je désire examiner avec vous. Dover m’a dit qu’il serait disposé à reprendre une bonne partie de la vaisselle plate et tous les bijoux que nous voudrons. Il se conduit vraiment très bien.

 

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– Allons-nous nous passer de cuillers et de fourchettes, alors ? dit Rosemonde dont les lèvres semblaient s’amincir en même temps que ses paroles devenaient plus faibles.

Elle était résolue à ne pas faire de plus longue résistance ou de nouvelles insinuations.

– Oh ! non, chère ! dit Lydgate. Mais voyez un peu, con-tinua-t-il en tirant un papier de sa poche et en le dépliant. Voici la note de Dover. Voyez, j’ai marqué un certain nombre d’articles, qui rendus au marchand réduiraient le total de trente livres et plus. Je n’ai pas marqué de bijoux.

Lydgate avait réellement trouvé très pénible la question des bijoux. Mais il avait fait céder le sentiment à la sévère raison. Il ne pouvait proposer à Rosemonde de rendre un présent qu’elle tenait de lui, mais il s’était dit qu’il était de son devoir de lui soumettre les offres de Dover, et qu’un mouvement spontané de sa part pourrait tout faciliter.

– Il est inutile que je voie cela, Tertius, dit Rosemonde avec calme. Vous rendrez ce qu’il vous plaira.

Elle ne daigna pas jeter les yeux sur le papier, et Lyd-gate, rougissant jusqu’à la racine des cheveux, le reprit et le laissa glisser sur ses genoux. En même temps, Rosemonde sortit tranquillement de la chambre, laissant son mari im-puissant et confondu. Ne va-t-elle pas revenir ? Il lui semblait qu’elle ne s’était pas plus identifiée à lui que s’ils eussent été des créatures d’espèce différente et d’intérêts opposés. Il ho-cha la tête, et enfonça d’un brusque mouvement ses mains dans ses poches comme avec un sentiment de vengeance. La science lui restait, il y avait encore des objets dignes de son travail. Il ferait encore un effort d’autant plus énergique que d’autres joies s’en allaient.

 

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Mais la porte se rouvrit et Rosemonde parut. Elle appor-tait l’écrin des améthystes et, dans une petite corbeille, d’autres écrins ; les déposant sur la chaise où elle était assise tout à l’heure, elle dit d’un ton parfaitement correct :

– Voici tous les bijoux que vous m’avez jadis donnés. Vous pourrez en renvoyer ce que vous voudrez et de la vais-selle aussi. Ne vous attendez pas, naturellement, à ce que je reste ici demain. Je m’en irai chez mes parents.

Pour beaucoup de femmes, le regard que Lydgate jeta sur elle eût été plus terrible qu’un regard de colère. Il y avait dans ce regard une acceptation désespérée de la distance qu’elle venait de creuser entre eux.

– Et quand reviendrez-vous ? demanda-t-il d’un accent plein d’amertume.

– Oh ! dans la soirée. Je n’en dirai rien à ma mère, bien entendu.

Rosemonde était convaincue que sa conduite en ce mo-ment était celle de la femme la plus irréprochable, et elle re-vint s’asseoir à sa table à ouvrage. Lydgate resta à méditer, pendant quelques minutes, en silence.

Puis il dit, avec un retour de son ancienne émotion dans la voix :

– Unis comme nous l’avons été, Rosy, vous ne devriez pas m’abandonner à moi-même dans la première épreuve qui nous frappe.

– Certainement non, dit Rosemonde. Je ferai tout ce qu’il conviendra que je fasse.

 

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– Ce n’est pas bien de laisser cela aux soins des domes-tiques ou même de m’obliger à leur en parler. Et il faut que je sorte demain, je ne sais encore à quelle heure. Je comprends que vous reculiez devant l’humiliation de ces affaires d’argent. Mais, ma chère Rosemonde, par orgueil même, et j’y suis certainement aussi sensible que vous, il vaudra mieux faire les choses nous-mêmes et n’en laisser voir aux domestiques que le moins possible ; et puisque vous êtes ma femme, rien ne peut vous empêcher de partager ma honte, si c’est une honte.

Rosemonde, d’abord silencieuse, finit par dire :

– Très bien, je resterai ici.

– Je ne toucherai pas à ces bijoux, Rosy. Reprenez-les. Mais je ferai une liste de la vaisselle que nous pourrons ren-voyer et qu’on emballera et expédiera le plus tôt possible.

– Les domestiques le sauront, dit Rosemonde avec une légère nuance d’ironie.

– Eh bien, il faut que nous acceptions quelques désa-gréments comme des nécessités. Où est donc l’encre ? dit Lydgate se levant et posant la note du fournisseur sur la grande table où il voulait écrire.

Rosemonde alla chercher l’encrier et, après l’avoir posé sur la table, se disposait à s’éloigner quand Lydgate, debout près d’elle, l’entoura de son bras et l’attira à lui :

– Allons, chérie, prenons les choses du meilleur côté. Ce n’est que pour un temps, j’espère, qu’il nous faudra y regar-der de près, en avares. Embrassez-moi.

Sa chaleur naturelle de cœur l’avait déjà beaucoup ra-douci. C’est une marque de virilité, de la part d’un mari, de

– 230 – sentir vivement le fait qu’une jeune fille inexpérimentée est tombée dans le malheur en l’épousant. Elle reçut son baiser et le lui rendit faiblement ; et une apparence de bon accord se rétablit ainsi pour quelque temps. Mais Lydgate ne put s’empêcher de songer avec terreur aux inévitables discus-sions à venir sur les questions d’argent et sur la nécessité d’un changement complet dans leur manière de vivre.

 

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