Middlemarch - Tome II
Chapitre XI
M. Bulstrode, au moment où il allait se créer de nou-veaux intérêts à Lowick, avait eu naturellement un désir tout particulier d’y trouver un pasteur à son gré ; c’était pour ses propres fautes et pour celles de la population en masse un avertissement et un châtiment divin de voir, au moment même où il entrait en possession des titres de propriété de Stone-Court, de voir M. Farebrother s’installer dans la jolie petite église – et prêcher son premier sermon à la congréga-tion des fermiers, des paysans et des artisans du village. Ce n’était pas que M. Bulstrode eût l’intention de fréquenter l’église de Lowick ou de résider à Stone-Court avant long-temps ; l’excellente ferme dont il pourrait peut-être, avec l’aide de la Providence et de bonnes occasions, étendre gra-duellement les terres, et la jolie habitation qu’il pourrait peu à peu embellir encore, lui serviraient de retraite, le jour où il jugerait avantageux à la gloire divine de se retirer partielle-ment des affaires, afin de faire porter avec plus de force, du côté de la Vérité de l’Évangile, le poids de la propriété terri-toriale de l’endroit. Une de ses plus fortes raisons de penser ainsi, c’était la facilité surprenante avec laquelle il avait ac-quis Stone-Court, alors que tout le monde s’était attendu à voir M. Rigg Featherstone s’y cramponner comme au jardin d’Éden. Telle avait été aussi l’attente du pauvre Pierre, lors-qu’il voyait en imagination, à travers le tertre de gazon qui devait le recouvrir, sans être gêné par la perspective, son lé-gataire à figure de grenouille, jouissant de la belle vieille de-meure, à la surprise et au désappointement perpétuels des autres survivants.
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Mais combien peu nous savons ce qui constituerait le paradis pour nos voisins ! Le froid et judicieux Joshua Rigg n’avait pas laissé deviner à son père que Stone-Court ne fût pas, à ses yeux, le bien suprême, et il avait d’ailleurs sans aucun doute souhaité d’en devenir possesseur. Mais, à l’inverse de Warren Hastings qui convoitait de l’or en vue d’acheter Daylesford, si Joshua Rigg convoitait Stone-Court, c’était en vue de s’en faire de l’or. Il avait une vision très dis-tincte et très intense de son bien suprême, à lui ; l’énergique avidité dont il avait hérité avait pris, par la suite des circons-tances, une forme spéciale ; et le suprême bien, pour lui, c’était de devenir changeur. À ses jours lointains d’apprentissage, saute-ruisseau dans un port de mer, il re-gardait par les fenêtres des changeurs, comme d’autres ga-mins regardent par les fenêtres des pâtissiers ; cette fascina-tion était devenue graduellement en lui une passion enraci-née ; il avait l’intention, dès qu’il aurait quelque fortune, de faire bien des choses, entre autres, d’épouser une jeune per-sonne comme il faut ; mais ces jouissances n’étaient que des accessoires, auxquels l’imagination pouvait suppléer. La joie unique à laquelle aspirait son âme, c’était d’avoir un bureau de changeur sur un quai très fréquenté, d’être entouré de coffres dont il garderait les clefs, et de conserver un maintien sublimement froid en maniant les monnaies de toutes les na-tions, tandis que la cupidité impuissante le regarderait avec envie de l’autre côté d’un grillage de fer.
Et quand on le supposait établi à Stone-Court pour la vie, Joshua se disait que le moment n’était plus loin, mainte-nant, où il s’établirait sur le quai du Nord, avec l’aménagement le plus complet de coffres-forts et de ser-rures.
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Quant à M. Bulstrode, il interpréta la vente des terres de Joshua Rigg comme une grâce divine, témoignant sans doute d’une sanction à ses projets ; sans excès de confiance d’ailleurs dans cette interprétation, il offrit ses actions de grâce au ciel dans une phraséologie mesurée. Ses doutes ne venaient pas des rapports possibles de l’événement avec la destinée équivoque de Joshua Rigg, mais de la réflexion que, dans cette grâce même, il pouvait y avoir un châtiment pour lui, comme l’entrée de M. Farebrother dans la cure en était clairement un.
Et ce n’était pas là le langage de M. Bulstrode vis-à-vis des autres, pour le plaisir de les tromper : c’était le langage qu’il se tenait à lui-même, – c’était sa façon d’expliquer les événements, aussi naturelle que peut l’être aucune de vos théories, si par hasard vous n’êtes pas d’accord avec lui.
Car l’égoïsme qui entre dans nos théories n’en affecte pas la sincérité ; plus notre égoïsme au contraire est satisfait, plus notre foi est robuste.
Cependant, encouragement ou châtiment, à peine quinze mois s’étaient-ils écoulés depuis la mort de Pierre Feathers-tone, que M. Bulstrode était devenu propriétaire de Stone-Court.
L’excellente mistress Bulstrode fut particulièrement heu-reuse du bien que la santé de son mari paraissait retirer de l’acquisition de la propriété. Peu de jours se passaient sans qu’il s’y rendît à cheval, inspectant quelque partie du do-maine avec le régisseur, et les soirées étaient délicieuses, dans ce lieu paisible, quand les meules de foin répandaient dans l’air des parfums qui se mêlaient au souffle embaumé du beau vieux jardin. Un soir, comme le soleil encore au-dessus de l’horizon semblait brûler en lampes d’or entre les
– 127 – branches des grands noyers, M. Bulstrode était arrêté, à che-val, en dehors de la grille principale, attendant Caleb Garth qu’il avait fait venir pour prendre son avis sur une question de drainage, et qui s’était attardé avec le régisseur. – Sous l’influence de son innocente récréation, M. Bulstrode se sen-tait dans une heureuse disposition d’âme, plus sereine qu’à l’ordinaire. C’était chez lui une conviction, un point de doc-trine, qu’il y avait en lui absence totale de mérite ; mais on peut entretenir sans peine cette conviction doctrinale, tant que le sentiment du démérite ne prend pas, dans la mémoire, une forme déterminée et n’éveille ni le frisson de la honte ni l’angoisse du remords. Non, on peut même l’entretenir avec une intense satisfaction, si la mesure de la profondeur de nos péchés n’est qu’une mesure pour la profondeur du pardon, et une preuve puissante que nous sommes les instruments par-ticuliers de la volonté divine. La mémoire a autant d’états d’humeur différents que le caractère, et change ses décors comme dans un diorama. Il semblait, en ce moment, à M. Bulstrode que la lumière du soleil couchant se confondît avec celle de ces soirées lointaines où, tout jeune homme, il avait l’habitude de s’en aller prêcher au delà de Highbury. Il eût volontiers souhaité d’avoir encore cet apostolat à rem-plir. Sa courte rêverie fut interrompue par le retour de Caleb Garth, qui secouait déjà la bride de son cheval pour se mettre en route, lorsqu’il s’écria :
– Dieu me bénisse ! Quel est cet individu en noir qui vient dans le sentier ? Il ressemble à un de ces personnages qu’on voit rôder après les courses.
M. Bulstrode tourna la tête de son cheval et regarda le sentier. L’arrivant était notre récente connaissance, M. Raffles, dont l’apparence ne présentait d’autre change-ment que celui qu’elle devait à un habillement noir et à un
– 128 – crêpe autour du chapeau. Il était à quelques pas des deux cavaliers, et ils purent voir l’éclair de reconnaissance qui passa sur son visage, tandis que, faisant tourner sa canne en l’air, sans cesser de regarder M. Bulstrode, il s’écria à la fin :
– Par Jupiter, Nick ! c’est vous ? Je n’aurais pu m’y tromper, malgré les vingt-cinq ans qui ont joué à Croquemi-taine avec nous deux ! Comment allez-vous, eh ? Vous ne vous attendiez pas à me voir ici. Allons, donnons-nous une poignée de main.
Dire que les manières de M. Raffles étaient un peu exci-tées ne serait qu’une manière de dire que le soir était venu. Caleb Garth put voir qu’il y avait un moment d’hésitation et de lutte dans le cœur de M. Bulstrode, mais il finit par tendre froidement la main à Raffles en disant :
– Je ne m’attendais certainement pas à vous voir dans cette campagne éloignée.
– Ah ! c’est qu’elle appartient à un beau-fils à moi, dit Raffles, prenant une attitude de crânerie. J’étais déjà venu le voir ici. Je ne suis pas surpris de vous y trouver, vieux cama-rade, parce que j’ai mis la main sur une lettre, – ce qu’on pourrait appeler quelque chose de providentiel. C’est pour-tant une chance extraordinaire que je vous aie rencontré ; car je ne me soucie pas de voir mon beau-fils, il n’est pas très affectueux, et sa pauvre mère est partie, maintenant. Pour dire la vérité, j’étais venu par amour pour vous, Nick : j’étais venu m’enquérir de votre adresse – voyez cela ! Raffles tira de sa poche un papier chiffonné.
Tout autre que Caleb Garth eût été tenté de s’attarder en ce lieu, pour en entendre davantage sur le compte d’un homme dont la liaison avec M. Bulstrode semblait impliquer
– 129 – dans la vie du banquier des passages très différents de ce qu’on savait de lui dans le pays. Mais Caleb était particulier : certaines tendances de la nature humaine, puissantes d’ordinaire, lui faisaient presque absolument défaut, et no-tamment la curiosité en matière d’affaires personnelles. Quand il s’agissait surtout de découvrir quelque chose de déshonorant pour autrui, Caleb préférait ne rien savoir ; et s’il avait à informer un inférieur de la découverte de ses fautes, il était plus embarrassé que le coupable. Il donna de l’éperon et disant : « Je vous souhaite le bonsoir, monsieur Bulstrode, il faut que je rentre », il s’éloigna au trot.
– Vous n’avez pas mis votre adresse complète sur cette lettre, continua Raffles. Cela ne ressemble pas au parfait homme d’affaires que vous aviez coutume d’être. « Les Bos-quets », cela peut être partout ; vous habitez près d’ici, eh ? – Vous avez cessé complètement toute affaire à Londres ? – Vous êtes devenu peut-être un squire de campagne ? – Avez-vous un manoir rural où vous pourrez m’inviter ? Seigneur, que d’années se sont passées ! La vieille dame doit être morte depuis bien longtemps, – entrée dans la gloire sans avoir eu le chagrin de connaître la misère de sa fille, eh ? Mais, par Jupiter ! comme vous êtes pâle et défait, Nick ! Al-lons, si vous rentrez chez vous, je vais marcher à côté de vous.
La pâleur ordinaire de M. Bulstrode avait pris en effet une teinte de mort. Cinq minutes auparavant, toute l’étendue de sa vie se noyait dans le soleil couchant de son déclin, qui éclairait en arrière le souvenir de son aurore : le péché lui paraissait être une question de doctrine et de pénitence inté-rieure, l’humiliation une pratique réservée au secret du cabi-net, la portée de ses actions une matière d’ordre privé, dont l’appréciation se déterminait uniquement par les relations
– 130 – avec le ciel et par la conception des intentions divines. Et maintenant, comme par quelque hideuse magie, cette appari-tion rouge et bruyante s’était levée devant lui dans une iné-branlable réalité, – incarnation du passé qui n’était pas en-trée dans l’idée qu’il s’était faite des châtiments. Mais M. Bulstrode savait prendre vite un parti.
– Je rentrais chez moi, dit-il, mais je puis retarder un peu ma course. Et vous pouvez, si vous le voulez, rester ici.
– Merci, fit Raffles avec une grimace. Je ne me soucie pas de voir mon beau-fils. J’aimerais mieux rentrer avec vous.
– Votre beau-fils, s’il s’agit de M. Rigg Featherstone, n’est plus ici. C’est moi qui suis le maître en ces lieux.
Raffles ouvrit de grands yeux et fit entendre un long sif-flement de surprise avant de répondre.
– C’est bien, alors, je n’ai pas d’objection. J’ai eu assez à marcher depuis la grande route. Je n’ai jamais été grand marcheur, ni grand cavalier non plus. Ce que j’aime, c’est un élégant véhicule, bien attelé d’un cob vigoureux. Quelle agréable surprise ce doit être pour vous de me revoir, vieux camarade ! continua-t-il tandis qu’ils se dirigeaient vers la maison.
M. Raffles semblait jouir grandement de son propre es-prit, et lançait ses jambes d’un air crâne qui dépassait un peu la judicieuse patience de son compagnon.
– Si je me souviens bien, observa M. Bulstrode avec une colère glacée, notre connaissance, il y a bien des années, n’avait pas l’espèce d’intimité que vous affectez en ce mo-ment, monsieur Raffles. Quelque service que vous me de-
– 131 – mandiez, il vous sera d’autant plus facilement rendu que vous éviterez un ton de familiarité qui n’a pas existé dans nos rapports antérieurs, et que plus de vingt ans de sépara-tion ne justifient pas davantage.
– Vous n’aimez pas qu’on vous appelle Nick ? Eh bien, je vous ai toujours appelé Nick dans mon cœur et, bien que perdu de vue, conservé cher dans mon souvenir. Par Jupiter ! mes sentiments pour vous ont mûri comme du bon vieux co-gnac. J’espère que vous en avez un peu, dans la maison, en ce moment. Josh a bien rempli ma gourde la dernière fois.
M. Bulstrode n’avait pas encore découvert que même l’amour du cognac était moins fort chez Raffles que le plaisir de tourmenter, et que chaque nouvelle réplique ne serait qu’une allusion désagréable. Mais il était clair, dans tous les cas, qu’une opposition plus longue serait inutile, et M. Bulstrode, en donnant ses ordres à la femme de charge pour le logement de son hôte, avait un air de quiétude réso-lue.
Il y avait de la satisfaction à penser que cette femme de charge avait également été au service de Rigg et pourrait ac-cepter l’idée que M. Bulstrode ne recevait Raffles qu’à titre d’ami de son premier maître. Lorsque son visiteur se trouva assis dans le parloir, ayant de quoi boire et manger devant lui, et qu’il n’y eut plus de témoins dans la chambre, M. Bulstrode lui dit :
– Vos habitudes et les miennes sont si différentes, mon-sieur Raffles, que nous ne pouvons guère goûter la compa-gnie l’un de l’autre. Le plus sage, pour tous deux, sera donc de nous quitter le plus tôt possible. Puisque, dites-vous, vous désiriez me voir, vous aviez probablement quelque affaire à traiter avec moi. Mais, dans la circonstance, je vous inviterai
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à rester ici pour la nuit, et je reviendrai demain matin de bonne heure, – avant le déjeuner même, et je pourrai alors recevoir toutes les communications que vous avez à me faire.
– De tout mon cœur, dit Raffles, l’endroit est confor-table, un peu morne pour un séjour ; mais je pourrai m’en accommoder pour une nuit, avec cette bonne liqueur et la perspective de vous revoir le matin. Vous êtes un bien meil-leur hôte que ne l’était mon beau-fils ; mais Josh me gardait un peu une dent pour avoir épousé sa mère alors que, entre vous et moi, il n’y a jamais eu que de l’amitié.
M. Bulstrode, se flattant que le mélange particulier de jovialité et de ricanement dans les manières de Raffles était en grande partie l’effet de la boisson, avait résolu d’attendre qu’il fût tout à fait à jeun avant de dépenser plus de paroles avec lui. Mais il eut, pendant sa course de retour, la vision terriblement lucide de la difficulté qu’il y aurait à prendre, avec cet homme, un arrangement quelconque sur lequel on pût compter pour l’avenir. Il ne pouvait pas ne pas souhaiter de se débarrasser de John Raffles, sans que la réapparition de ce dernier pût cependant être considérée comme en de-hors des plans de la Providence ; c’était peut-être l’esprit du mal qui l’avait envoyé pour menacer de ruine l’œuvre de M. Bulstrode, cette œuvre qu’il regardait comme un instru-ment de bien ; mais Dieu avait dû autoriser cette menace, et c’était un châtiment d’une nouvelle espèce. Ce fut pour lui une heure d’angoisse, bien différente des heures où la lutte n’était pas sortie du for intérieur, et qui s’étaient terminées par le sentiment que ses secrets méfaits étaient pardonnés et ses services acceptés. Ces méfaits mêmes, au moment où il les commettait, n’avaient-ils pas été à moitié sanctifiés par la sincérité de son désir de se dévouer, lui et tout ce qu’il pos-
– 133 – sédait, à l’avancement des desseins de la Providence ? Ne devait-il donc, après tout, devenir qu’une pierre d’achoppement, un rocher de scandale ? Qui comprendrait, en effet, le travail qui s’était accompli en lui ? Qui donc, au moment où un prétexte surgirait de le couvrir d’opprobre, saurait ne pas confondre, dans un seul amas de honte, la conduite de toute sa vie avec les vérités qu’il avait épou-sées ? – Dans ses méditations les plus intimes, la disposition d’esprit de M. Bulstrode avait, toute sa vie, donné à ses ter-reurs les plus égoïstes la forme doctrinale de rapports avec les desseins supérieurs à l’humanité. Et maintenant, au mi-lieu de la succession automatique de tous ses raisonnements théoriques, une pensée lui apparaissait, distincte et intense comme le frisson et la douleur d’une fièvre dont nous ressen-tons les approches, tout en discutant une peine de l’âme, – la pensée du déshonneur qui l’attendait, aux yeux de ses voi-sins et de sa propre femme.
Il n’était pas plus de sept heures et demie, le lendemain matin, quand il atteignit de nouveau Stone-Court. La belle vieille demeure n’avait jamais eu plus qu’à ce moment l’aspect d’un home délicieux : les grands lis blancs étaient en fleur, les capucines, avec leurs jolies feuilles argentées par la rosée, couraient en rampant sur le petit mur de pierre, les bruits mêmes qu’on entendait alentour avaient, en eux, comme une âme de paix. Mais tout cela était sans charme pour le propriétaire qui se promenait sur le sable, devant la façade, en attendant la descente de M. Raffles, avec qui il était condamné à déjeuner.
Il n’y avait pas malheureusement autant de différence entre sa personne du matin et celle du soir que le banquier se l’était imaginé ; il éprouvait peut-être même d’autant plus de jouissance à tourmenter les autres que ses esprits étaient
– 134 – montés à un diapason moins élevé. Ses manières parais-saient certainement plus désagréables encore à la lumière du matin.
– Comme j’ai peu de temps à perdre, monsieur Raffles, dit le banquier, je vous serai obligé de me faire connaître immédiatement le motif qui vous faisait désirer de me ren-contrer. Je présume que vous avez un chez-vous quelque part ailleurs et que vous serez heureux d’y rentrer.
– Mais, quand un homme a un peu de cœur, est-ce qu’il ne désire pas revoir un vieil ami, Nick ? – il faut que je vous appelle Nick, – nous vous appelions toujours le petit Nick, du temps où nous savions que vous vouliez épouser la vieille veuve. On disait même parfois que vous aviez un joli air de famille avec le vieux Nick2, mais ç’a été le tort de votre mère de vous appeler Nicolas. N’êtes-vous pas heureux de me re-voir ? J’attendais que vous m’invitiez à venir demeurer avec vous, en quelque joli endroit. Je n’ai plus d’établissement, maintenant que ma femme est morte. Je n’ai pas d’attachement particulier pour un lieu plutôt que pour un autre ; j’aimerais autant m’établir dans ces environs qu’autre part.
– Puis-je vous demander pourquoi vous êtes revenu d’Amérique ? Je croyais que le vif désir que vous exprimiez d’y aller, quand on vous en a fourni les moyens, équivalait à un engagement d’y rester pour la vie.
– Je n’ai jamais vu que le désir d’aller quelque part fût la même chose que le désir d’y rester. J’y ai vécu cependant
2 Old Nick, un des surnoms du diable.
– 135 – l’espace de dix ans ; il ne me convenait pas d’y rester plus longtemps. Et je n’y retournerai pas, Nick. Ici M. Raffles cli-gna lentement de l’œil en regardant M. Bulstrode.
– Désirez-vous entrer dans quelque affaire ? Quelle est votre profession pour le moment ?
– Je vous remercie, ma profession est de m’amuser le plus possible. Je ne me soucie plus de travailler, maintenant. Si je faisais quelque chose, ce serait de petits voyages pour le commerce du tabac, – ou quelque chose de ce genre, qui procure à un homme des relations agréables. Mais non pas sans un petit revenu assuré. Voilà ce qu’il me faut : je ne suis pas aussi fort que je l’étais, Nick, bien que j’aie plus de cou-leurs que vous. J’ai besoin d’un revenu assuré.
– On pourrait vous l’assurer, si vous vouliez vous enga-ger à rester à distance, dit M. Bulstrode, peut-être d’un ton un peu trop empressé.
– Il en sera ce qu’il plaira à ma convenance, répondit M. Raffles froidement. Je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas quelques connaissances dans ces environs. Je pourrais me présenter, sans rougir de moi, dans n’importe quelle so-ciété. J’ai laissé mon portemanteau à la barrière de péage quand je suis descendu, avec du linge de rechange, du véri-table linge, sur mon honneur ! autre chose que de simples manchettes ou des devants de chemise, et avec ce costume de deuil, sous-pieds et tout le reste, je vous ferais honneur parmi les nababs de l’endroit.
– Si vous comptez faire fond sur moi, de quelque façon, monsieur Raffles, reprit Bulstrode après un instant de si-lence, il faut vous attendre à vous conformer à mes désirs.
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– Oh ! certainement, dit Raffles avec une cordialité mo-queuse. Tout comme autrefois. Seigneur, vous aviez fait de moi un assez joli personnage et je n’en ai pas retiré grand’chose. J’aurais mieux fait, je l’ai souvent pensé depuis, de dire à la vieille que j’avais retrouvé sa fille et son petit en-fant : c’eût été plus en rapport avec mes sentiments ; j’ai un endroit sensible dans le cœur. Mais vous avez enterré la vieille, à l’heure qu’il est, je suppose, cela lui est bien égal maintenant. Et vous avez fait votre fortune dans cette belle affaire, qui était vraiment une affaire bénie. Vous êtes deve-nu un nabab, vous achetez des terres, un vrai pacha de pro-vince. Mais toujours dans les rangs des dissidents, eh ? Tou-jours dévot ? Ou bien, êtes-vous rentré peut-être dans l’Église établie (c’est de meilleur ton) ?
Il y avait cette fois, dans le lent clignement d’yeux de M. Raffles et dans le petit bout de sa langue qu’il avançait, quelque chose de pire qu’un cauchemar, parce qu’ils don-naient la certitude qu’il ne s’agissait pas d’un cauchemar, mais d’une souffrance réelle à endurer. Bien éveillé, M. Bulstrode sentait son cœur se soulever en frissonnant, il ne parlait pas, se demandant s’il ne laisserait pas Raffles agir comme il lui plairait, et ne le mettrait pas au défi comme un simple calomniateur. Le personnage ne tarderait pas à se faire voir sous un assez vilain jour, pour qu’on n’accordât plus crédit à ses propos. « Mais non pas quand il révélera sur ton compte quelque affreuse vérité », souffla sa conscience judicieuse.
Comme M. Bulstrode se taisait, Raffles continua tout d’une haleine pour mettre mieux le temps à profit :
– Je n’ai pas eu une belle chance comme la votre, par Jupiter ! Les choses ont furieusement mal marché pour moi à
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New-York ; ces Yankees ont les mains froides, et un homme qui a des sentiments de gentleman n’a pas de chances avec eux. À mon retour, je me suis marié avec une gentille femme dans le commerce du tabac, – très éprise de moi, – mais le commerce n’allait pas, comme on dit. Un ami l’avait établie là depuis pas mal d’années ; mais il y avait un fils qui était de trop dans la circonstance. Josh et moi nous ne nous sommes jamais bien entendus. J’ai cependant tiré de la situation le meilleur parti possible et j’ai toujours vidé mon verre en bonne compagnie. J’ai toujours été un homme carré ; je suis aussi franc que le jour. Vous ne prendrez pas en mal que je n’aie pas cherché à vous découvrir plus tôt ; je vous croyais encore à Londres à trafiquer et à prier, et je ne vous y ai pas trouvé. Mais, voyez-vous, si j’ai été conduit vers vous, Nick, peut-être est-ce une bénédiction pour nous deux.
Bulstrode, pendant qu’il parlait, avait pris son parti ; il lui répondit avec une émotion contenue :
– Vous ferez bien de réfléchir, monsieur Raffles, qu’un homme peut se duper lui-même dans l’effort qu’il fait pour s’assurer un avantage excessif. Bien que je ne vous doive rien en aucune façon, je suis disposé à vous faire une pen-sion – payable par trimestre – aussi longtemps que vous tiendrez la promesse de demeurer éloigné de ces environs. Il est en votre pouvoir de choisir. Si vous insistez pour rester ici, même pour peu de temps, vous n’obtiendrez rien de moi. Je ne vous connaîtrai pas.
– Ah ! ah ! fit Raffles avec une explosion de rire affectée, cela me fait souvenir d’un plaisant chien de voleur qui refu-sait de connaître le constable.
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– Vos allusions sont perdues pour moi, monsieur, dit Bulstrode avec une colère blanche, la loi n’a pas de prise sur moi, ni par votre intermédiaire ni par celui de n’importe qui.
– Vous ne savez pas comprendre la plaisanterie, mon bon ami. Je voulais seulement dire que, moi, je ne refuserais jamais de vous connaître. Mais soyons sérieux. Votre paye-ment par trimestre ne me convient pas tout à fait. J’aime mon indépendance.
Ici Raffles se leva et arpenta deux ou trois fois la chambre de long en large, en affectant l’air de méditation d’un homme supérieur. Il s’arrêta enfin en face de Bulstrode, et reprit :
– Je vous dirai, quoi ? Donnez-moi une couple de cent livres, – allons, c’est modeste ! – et je m’en irai, – sur mon honneur ! – je prendrai mon portemanteau et je m’en irai. Mais je ne sacrifierai pas ma liberté à une sale petite rente. J’irai et je viendrai comme il me plaira. Peut-être me con-viendra-t-il de rester à distance et de correspondre avec un ami, peut-être non. Avez-vous l’argent sur vous ?
– Non, je n’ai qu’une centaine de livres, dit Bulstrode, sentant un trop grand soulagement à être immédiatement débarrassé de cet homme, pour hésiter à cause des incerti-tudes à venir. – Je vous ferai parvenir le reste, si vous voulez me donner votre adresse.
– Non, j’attendrai que vous me l’apportiez. Je ferai un tour de promenade et je mangerai un morceau ; jusque-là vous serez de retour.
M. Bulstrode, avec un corps maladif, troublé par les agi-tations qu’il avait subies depuis la veille, avait le sentiment humiliant d’être au pouvoir de cet homme fort et invulné-
– 139 – rable. En ce moment même, il n’aspirait qu’à acheter à tout prix une tranquillité momentanée. Il se levait pour se con-former au désir de Raffles, lorsque celui-ci levant un doigt, comme par une soudaine réminiscence, reprit la parole :
– Je me suis encore une fois occupé de rechercher Sa-rah, bien que je ne vous l’aie pas dit ; j’avais conservé un tendre souvenir pour cette belle jeune femme. Je ne l’ai pas retrouvée elle-même, mais j’ai découvert le nom de son mari, et j’en ai pris note. Mais, que je sois pendu, j’ai perdu mon portefeuille. Pourtant, si je l’entendais prononcer, je le re-connaîtrais. J’ai conservé mes facultés comme à la fleur de l’âge, seulement les noms m’échappent, par Jupiter ! Si j’entends parler d’elle et de sa famille, vous le saurez, Nick. Vous aimeriez à faire quelque chose pour elle, c’est votre belle-fille.
– Sans doute ! dit M. Bulstrode le dévisageant du regard profond de ses yeux gris clair ; bien que cela dût peut-être réduire mes moyens de vous aider.
Lorsqu’il sortit de la chambre, Raffles lui adressa lente-ment par derrière son petit clignement d’yeux, puis se diri-gea vers la fenêtre pour surveiller le banquier qui s’éloignait, – on pourrait dire par ses ordres. Ses lèvres se rapprochèrent d’abord en un sourire, puis s’ouvrirent avec un petit rire triomphant.
– Mais, du diable, quel était ce nom ? dit-il alors presque à haute voix, se grattant la tête et fronçant les sourcils.
Il n’avait en réalité pas pris garde jusque-là, pas même pensé, à cet oubli, lorsqu’il lui revint à l’esprit, au milieu de toutes les histoires désagréables qu’il servait à Bulstrode.
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– Cela commençait par L ; il n’y avait que des I, à ce qu’il me semble, continua-t-il, avec le sentiment que le nom échappé lui revenait peu à peu. Mais la façon dont il le tenait était encore trop légère, et il se fatigua bientôt de cette pour-suite mentale. Il préféra employer son temps en agréables conversations avec l’intendant et la femme de charge, dont il apprit tout ce qu’il désirait savoir sur la situation de M. Bulstrode à Middlemarch.
Après tout, cependant, il vint un moment assez morne, qui réclama le secours d’un peu de pain, de fromage, et de bière, et quand il se trouva à table solitairement dans le par-loir lambrissé, il frappa tout à coup sur son genou et s’écria : « Ladislaw ! » L’opération de mémoire, qu’il avait essayée et abandonnée en désespoir de cause, s’était soudainement achevée d’elle-même, sans effort conscient, – expérience commune, agréable comme un éternuement bien complet, même si le nom retrouvé est sans importance. Raffles s’empressa d’inscrire le nom dans son portefeuille, non parce qu’il pensait avoir à s’en servir, mais simplement pour ne pas risquer de se trouver dans l’embarras, si jamais, par hasard, il en avait besoin. Il n’allait pas le dire à M. Bulstrode ; cette révélation ne serait d’aucun profit actuel, et pour un esprit comme celui de M. Raffles, il y a toujours une probabilité de profit à attendre d’un secret.
Il était pour le moment satisfait de son succès, et vers trois heures de l’après-dîner, il avait repris son portemanteau à la barrière et s’était embarqué dans la diligence, délivrant les yeux de M. Bulstrode, d’une affreuse tache noire dans le paysage de Stone-Court, mais ne le délivrant pas de la ter-reur que cette tache noire pût reparaître un jour et devenir inséparable même de la vision de son foyer.
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