Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 21 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Livre VII: Deux Tentations

LIVRE VII

 

 

DEUX TENTATIONS

 

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CHAPITRE PREMIER

 

– Avez-vous beaucoup vu ces derniers temps votre phé-nix de science, Lydgate ? demanda M. Toller à M. Farebrother assis à sa droite, à l’un des dîners de Noël qu’il donnait régulièrement.

– Pas beaucoup, et je le regrette, répondit le vicaire, ha-bitué à parer les railleries de M. Toller sur sa foi aux nou-velles lumières médicales. J’habite trop au dehors, et il est fort occupé lui-même.

– L’est-il vraiment ? Je suis heureux de l’apprendre, dit le docteur Minchin avec une suavité mêlée de surprise.

– Il donne une bonne partie de son temps au nouvel hô-pital, reprit M. Farebrother qui avait ses raisons pour ne pas laisser tomber le sujet. Je sais cela par ma voisine, mistress Casaubon, qui y va souvent aussi. Elle assure que Lydgate est infatigable et en train de faire de l’institution de Bulstrode vraiment une belle œuvre. Il prépare une nouvelle salle pour le cas où nous aurions le choléra.

– Et il prépare aussi des théories de traitement pour en faire l’essai sur les malades, je suppose, dit M. Toller.

– Allons, Toller, soyez franc, dit M. Farebrother. Vous êtes trop intelligent pour ne pas voir l’avantage d’un esprit jeune et hardi en médecine comme en toute chose, et quant au choléra, j’imagine qu’aucun de nous ne sait au juste ce qu’il aurait à faire le cas échéant. Quand un homme va un peu trop loin dans une voie nouvelle, c’est généralement à lui-même plus qu’à personne qu’il fait du tort.

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– Il me semble que vous devriez, vous et Wrench, lui avoir de l’obligation, reprit le docteur Minchin, car il vous a envoyé la crème des malades de Peacock.

– Lydgate a vécu sur un grand pied pour un commen-çant, dit M. Harry Toller, le brasseur. Je suppose que ses pa-rents du Nord l’ont aidé.

– Je l’espère, appuya M. Chichely, sans quoi il aurait eu tort d’épouser cette charmante jeune fille dont nous raffo-lions tous. Que diable ! on garde une dent à l’homme qui vous enlève la plus jolie fille de la ville.

– Eh ! par Dieu ! Et la meilleure aussi, ajouta M. Standish…

– Mon ami Vincy n’approuvait, je le sais, qu’à moitié ce mariage, dit M. Chichely. Il n’a pas voulu faire grand’chose pour eux. Les parents du côté de Lydgate se sont-ils décidés à lâcher de leurs écus ? C’est ce que je ne saurais dire.

– Oh ! je ne trouve pas que Lydgate ait jamais eu l’air de travailler pour vivre, dit M. Toller avec une légère nuance de sarcasme ; et la conversation en resta là.

Ce n’était pas la première fois que des allusions avaient fait comprendre au vicaire que les dépenses de Lydgate avaient été visiblement trop fortes pour qu’il pût trouver dans sa clientèle les moyens d’y faire face ; mais il lui suppo-sait des ressources ou des espérances de fortune, de nature à justifier ses dépenses excessives au moment de son mariage et à prévenir les conséquences fâcheuses pouvant résulter de ses déboires avec la clientèle. Un soir, ayant pris la peine d’aller à Middlemarch tout exprès pour avoir avec Lydgate une de leurs bonnes causeries d’autrefois, il remarqua en lui quelque chose de surexcité et de contraint, très différent de

– 286 – sa libre façon habituelle de garder le silence ou de le rompre par une brusque entrée en matière, dès qu’il avait quelque chose à dire. Tout le temps qu’ils restèrent dans son cabinet de travail, Lydgate parla presque sans interruption, posant des arguments pour et contre la probabilité de certaines vues biologiques, mais sans s’arrêter à aucune de ces idées bien définies, qui sont comme le poteau indicateur d’une patiente recherche et sur lesquelles il avait coutume d’insister. Il semblait uniquement, en parlant beaucoup, vouloir éviter toute allusion personnelle, et ils ne tardèrent pas à passer au salon, où Lydgate, après avoir prié Rosemonde de leur faire de la musique, se renversa dans un fauteuil sans rien dire, mais avec un étrange éclat dans les yeux. La pensée qu’il avait dû prendre de l’opium traversa l’esprit de M. Farebrother : était-ce contre une névralgie ou contre les fatigues de son métier ?

L’idée ne lui vint pas, que peut-être le mariage de Lyd-gate n’était pas parfaitement heureux. Il voyait comme tout le monde en Rosemonde une créature aimable et docile, bien qu’il l’eût toujours trouvée peu intéressante, un peu trop le type de la jeune fille accomplie de la pension de demoi-selles ; et mistress Farebrother, la mère du vicaire, ne pou-vait pardonner à Rosemonde de n’avoir jamais l’air de s’apercevoir de la présence de sa sœur, miss Henriette Noble. Mais enfin, se dit le vicaire, Lydgate s’est épris d’elle et elle doit être à son goût.

M. Farebrother connaissait Lydgate pour un homme fier ; mais ayant lui-même peu de fibres correspondant à celle-là, et peut-être trop peu souci de sa dignité personnelle, en dehors de la stricte dignité d’une conduite sage et exempte de bassesse, il ne pouvait que difficilement s’expliquer la façon dont Lydgate reculait comme devant du

– 287 – feu, à l’idée de laisser échapper un seul mot de ses affaires privées. Peu de temps après la conversation qui s’était tenue chez M. Toller, le vicaire apprit certaines choses qui lui firent rechercher d’autant plus l’occasion de faire savoir indirecte-ment à Lydgate qu’il y avait une oreille toute prête à l’entendre, s’il désirait s’ouvrir à quelqu’un à propos de diffi-cultés quelconques.

L’occasion se trouva à une petite réunion chez M. Vincy, le jour du nouvel an. M. Farebrother avait été invité de façon à ne pouvoir s’y dérober : il ne pouvait pas abandonner ses anciens amis le premier jour de cette année où il allait deve-nir un homme plus important, à la fois recteur et vicaire. La réunion était tout à fait intime ; toutes les dames de la famille Farebrother s’y trouvaient, les enfants Vincy dînèrent tous à table, et Fred avait persuadé à sa mère que, si elle n’invitait pas Mary Garth, les Farebrother en seraient blessés comme d’un manque d’égard pour eux-mêmes, Mary étant leur amie particulière. Mary vint, et Fred était en joyeuses dispositions quoique sa joie fût assez mélangée : le sentiment de triomphe qu’il éprouvait à faire voir à sa mère l’importance qu’avait Mary aux yeux des principaux personnages de la réunion était un peu troublé par la jalousie, lorsque M. Farebrother venait s’asseoir à côté de la jeune fille. Fred avait pris la douce habitude d’être fort tranquille sur ses propres avantages, jusqu’au jour où il commença à craindre d’être « roulé par Farebrother », et maintenant cette crainte ne le quittait plus guère.

Mistress Vincy, dans son plus éclatant épanouissement de mère de famille, regardait la petite personne de Mary, les boucles rudes de ces cheveux et son visage absolument dé-pourvu de lis et de roses, et s’étonnait, essayant en vain, de se représenter comment elle pourrait jamais s’intéresser à la

– 288 – tournure de Mary dans sa robe de mariée ou être heureuse d’avoir des petits enfants qui auraient les traits des Garth. La réunion était gaie cependant et Mary particulièrement ; elle était heureuse, pour l’amour de Fred, que ses parents à lui devinssent meilleurs pour elle, et non moins heureuse de leur faire voir en quelle estime la tenaient des gens dont l’opinion devait avoir de la valeur à leurs yeux.

M. Farebrother fit la remarque que Lydgate avait l’air ennuyé et que M. Vincy évitait de parler à son gendre ; Ro-semonde était parfaitement gracieuse et calme. Le vicaire, qui l’observa pour la première fois avec une attention parti-culière, vit bien que la présence de son mari la laissait abso-lument indifférente et qu’elle n’éprouvait rien de cet intérêt qu’une femme laisse toujours voir pour l’homme qu’elle aime, même lorsque l’étiquette la tient éloignée de lui. Quand Lydgate prenait part à la conversation, jamais elle ne le regardait, pas plus que n’eût fait une statue de Psyché au regard immuablement fixé d’un autre côté ; et lorsqu’il rentra au salon après une absence d’une heure ou deux, elle sembla ne pas s’apercevoir de cette entrée qui, dix-huit mois aupa-ravant, eût produit sur elle l’effet d’un chiffre devant des zé-ros. Elle avait pourtant, en réalité, parfaitement conscience de la voix et des mouvements de son mari, et son air d’indifférence tout affable et gracieux était une manière d’être étudiée et voulue par laquelle elle satisfaisait son op-position intérieure contre lui sans manquer aux conve-nances.

Pendant que les dames se trouvaient réunies au salon avant le retour de Lydgate, qui avait été appelé au moment du dessert, mistress Farebrother avait dit à Rosemonde qui était debout à côté d’elle :

 

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– Vous êtes souvent privée de la société de votre mari, mistress Lydgate.

– Oui, la vie d’un médecin est très pénible, surtout quand il est aussi dévoué à sa profession que l’est M. Lydgate, répondit Rosemonde ; et elle s’éloigna avec une parfaite aisance à la fin de ce petit discours correct.

– La vie est terriblement morne pour elle quand elle n’a pas de visites, dit mistress Vincy qui était assise à côté de la vieille dame. Je vous assure que je l’ai bien senti, pendant que Rosemonde était malade et que je restais avec elle. Vous savez, mistress Farebrother, notre maison est une maison gaie. Je suis moi-même d’un naturel gai et M. Vincy aime toujours qu’il y ait quelque chose en train. C’est à quoi Ro-semonde a été habituée. C’est bien différent, avec un mari qui sort à toutes les heures, sans qu’on sache jamais quand il rentrera, et d’une humeur réservée et fière, je crois… (L’indiscrète mistress Vincy baissa légèrement le ton pour faire cette parenthèse.) Mais Rosemonde a toujours eu un caractère d’ange ; ses frères la tourmentaient bien souvent, mais ce n’était pas une fille à jamais montrer de l’humeur. Toute petite elle était déjà aussi bonne qu’on peut l’être, et son caractère était le plus charmant du monde. Mais mes enfants ont tous un bon caractère, Dieu merci !

L’affirmation était assez vraisemblable pour quiconque eût regardé mistress Vincy au moment où elle rejetait en ar-rière les rubans volumineux de son bonnet, et souriait en re-gardant ses trois petites filles âgées de sept à onze ans. Mais ce regard complaisant fut obligé de comprendre Mary Garth, que les trois petites filles avaient entraînée dans un coin pour lui faire raconter une histoire. Mary finissait précisément le délicieux conte de Rumpelsliltskin, qu’elle savait par cœur

 

– 290 – d’un bout à l’autre, vu que Letty n’était jamais lasse de ra-conter elle-même à ses aînés ignorants ce conte qu’elle tirait de certain volume rouge favori. Louisa, la préférée de mis-tress Vincy, courut à elle en ouvrant de grands yeux sérieux et tout brillants.

– Oh ! maman ! maman ! le petit homme a si fort tapé du pied qu’il n’a pu retirer sa jambe.

– Dieu vous bénisse, mon chérubin ! dit la mère. Vous me raconterez tout cela demain ; allez écouter l’histoire ! et tandis que ses yeux suivaient Louisa qui retourna vite au bienheureux petit coin, elle se dit que, si Fred la priait d’inviter Mary une autre fois, elle ne s’y opposerait pas, puisque les enfants étaient si heureux de l’avoir.

Mais le coin ne tarda pas à s’animer davantage encore, lorsque M. Farebrother entra et, s’asseyant derrière Louisa, la prit sur ses genoux ; sur quoi les petites filles insistèrent pour qu’il entendît Rumpelsliltskin, et que Mary le racontât encore une fois. Le vicaire insista à son tour, et Mary, sans embarras, recommença dans son langage simple, exacte-ment dans les mêmes termes qu’auparavant. Fred, qui était venu s’asseoir auprès d’elle, eût ressenti un triomphe sans mélange à voir l’effet que produisait Mary, si M. Farebrother ne l’avait pas regardée tout le temps avec une admiration visible, tout en feignant, pour faire plaisir aux enfants, de prendre un vif intérêt au récit.

– Vous ne vous intéresserez plus jamais à mon géant qui n’a qu’un œil, Loo, dit Fred quand le récit fut achevé.

– Si vraiment. Racontez-nous son histoire, dit Louisa.

– Oh ! oui, maintenant ! Je suis absolument dépassé, demandez une histoire à M. Farebrother.

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– Oui, ajouta Mary, demandez à M. Farebrother de vous raconter l’histoire des fourmis dont la belle maison a été dé-truite par un géant nommé Tom, qui s’imaginait que cela ne leur faisait rien, parce qu’il ne pouvait les entendre pleurer ni les voir se servir de leur mouchoir de poche.

– Oh ! s’il vous plaît ! s’écria Louisa en levant les yeux sur le vicaire.

– Non, non, je suis un vieux et grave ecclésiastique, quand j’essaye de tirer une histoire de mon sac, c’est un ser-mon qui vient à la place. Faut-il vous prêcher un sermon ? demanda-t-il en mettant ses lunettes et en pinçant les lèvres.

– Oui, dit Louisa en hésitant.

– Voyons un peu ; contre les gâteaux ? comment les gâ-teaux ne valent rien quand ils sont sucrés et qu’il y a dedans des raisins de Corinthe ?

Louisa prit la chose presque au sérieux et descendit des genoux du vicaire pour aller vers Fred.

– Oh ! je vois que cela ne va pas, de prêcher un jour de l’an, dit M. Farebrother, se levant et s’éloignant.

Il s’était aperçu dernièrement que Fred devenait jaloux de lui et que lui-même préférait toujours Mary à toutes les autres femmes.

– Quelle charmante jeune personne que cette miss Garth ! dit mistress Farebrother qui avait observé tous les mouvements de son fils.

– Oui, dit mistress Vincy, obligée de répondre à la vieille dame qui se tournait de son côté comme pour attendre sa réplique. Il est dommage qu’elle ne soit pas plus jolie.

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– Je ne dirai pas cela ; j’aime sa physionomie. Il ne faut pas toujours exiger la beauté, là où le bon Dieu s’est conten-té de faire une excellente jeune femme. Quant à moi, j’estime les bonnes mœurs plus encore que la beauté, et miss Garth saura se conduire dans toutes les circonstances de la vie.

La vieille dame prononça ces mots d’un ton un peu tran-chant, car ils avaient dans sa pensée un rapport futur avec le fait que Mary deviendrait un jour sa belle-fille ; la situation de Mary vis-à-vis de Fred avait cet inconvénient qu’on ne pouvait guère la rendre officielle. Aussi les trois dames du presbytère de Lowick espéraient-elles encore que Camden choisirait miss Garth.

Il arriva du monde, et le salon fut livré à la musique et à des jeux divers pendant qu’on préparait des tables de whist dans une pièce écartée de l’autre côté du hall. M. Farebrother fit un robber pour faire plaisir à sa mère ; mais il ne tarda pas à donner sa place à M. Chichely et quitta la chambre. Au moment où il traversait le vestibule, Lydgate venait de rentrer et ôtait son pardessus.

– Vous êtes précisément l’homme que je cherchais, dit le vicaire, et au lieu d’entrer au salon ils restèrent à se prome-ner dans le hall et allèrent s’appuyer à la cheminée dont le courant d’air froid animait le brasier ardent. Vous voyez que je m’arrache assez facilement du whist, continua-t-il en sou-riant à Lydgate, à présent que je ne joue plus pour gagner. C’est à vous que je le dois, mistress Casaubon me l’a dit.

– Comment cela ? dit Lydgate froidement.

– Oh ! vous ne vouliez pas que j’en fusse informé. J’appelle cela une réserve peu généreuse. Pourquoi ne pas laisser à un homme le plaisir de sentir que vous lui avez ren-

 

– 293 – du service ? Je ne crains pas, comme certaines personnes, d’avoir de l’obligation à quelqu’un : sur ma parole, je préfére-rais même en avoir à tous les hommes pour leurs bons pro-cédés.

– Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire, re-partit Lydgate, si ce n’est que j’ai une fois parlé de vous à mistress Casaubon. Mais je ne l’avais pas soupçonnée de manquer à la promesse qu’elle m’avait faite de n’en rien dire.

– C’est à Brooke que cela est échappé l’autre jour seu-lement. Il a eu la bonté de me dire qu’il était très heureux de me voir en possession de la cure, bien que vous fussiez venu à la traverse de ses plans, que vous m’aviez décerné des éloges comme à un Ken ou a un Tillotson et ce genre de chose, si bien que mistress Casaubon n’avait plus voulu en-tendre parler d’un autre.

– Oh ! ce Brooke ! Quelle espèce de fou avec son esprit indiscret et décousu !

– Eh bien, dans l’espèce, son indiscrétion m’a servi, car, au fait, pourquoi n’aimeriez-vous pas que je sache que vous avez voulu me rendre service, mon cher ami ? Et vous m’en avez rendu un très grand, certainement. C’est une dure épreuve pour notre amour-propre de considérer à quel point notre conduite dépend de l’argent que nous avons ou que nous n’avons pas. Jamais homme ne sera tenté de dire à re-bours l’oraison dominicale pour plaire au diable, s’il n’a pas besoin des services du diable. Je n’ai plus à présent à dé-pendre des sourires de la chance.

– Je ne vois pas qu’il soit possible d’acquérir de l’argent autrement que par la chance, dit Lydgate. Dans quelque pro-

 

– 294 – fession qu’un homme en gagne, ce sera presque sûrement la chance qui le lui amènera.

Ce discours était en contradiction si frappante avec le langage habituel de Lydgate que M. Farebrother y vit cette espèce d’hostilité qui vient souvent de la mauvaise humeur d’un homme très mal dans ses affaires. Il répondit d’un ton d’acquiescement et de bonne humeur :

– Ah ! il faut bien de la patience, à voir comment va le monde. Mais ce qui rend la patience plus facile à un homme, c’est d’avoir des aînés qui l’aiment et qui ne demandent pas mieux que de l’aider autant qu’il dépend d’eux.

– Oh ! oui, dit Lydgate d’un ton indifférent, regardant sa montre et changeant d’attitude, on fait souvent plus d’embarras de ses difficultés que cela n’en vaudrait la peine.

Il comprenait très clairement que c’était son assistance que M. Farebrother venait de lui offrir, et il n’en pouvait sup-porter l’idée. Nous sommes si étrangement bâtis, nous autres hommes : après avoir été longtemps heureux en pensant au service qu’il avait en secret rendu au vicaire, Lydgate, à cette idée que le vicaire l’avait pénétré et avait deviné qu’à son tour il pouvait avoir besoin d’un service, se reculait et se re-tranchait dans une invincible réserve. Et d’ailleurs que pou-vait-il résulter de cette avance ? Il lui faudrait « révéler son cas », c’est-à-dire avouer que c’était d’espèces sonnantes qu’il avait besoin. En ce moment le suicide lui eût semblé plus facile.

M. Farebrother était trop pénétrant pour ne pas saisir l’intention de la réplique ; et il y avait dans les manières et le ton de Lydgate quelque chose d’entier, en rapport avec sa physionomie qui, lorsqu’il repoussait les avances au premier

 

– 295 – mot, semblait mettre hors de question du même coup tous les arguments qu’on pourrait alléguer pour le persuader.

– Quelle heure avez-vous ? dit le vicaire en refoulant ses sentiments blessés.

– Onze heures passées, dit Lydgate.

Et ils entrèrent au salon.

 

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