Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 39 sur 45

Pages du PDF

Middlemarch - Tome II

Chapitre X

 

 

Lorsque Dorothée se retrouva à la porte de Lydgate et s’adressa à Marthe, Lydgate était dans la chambre à côté, se préparant à sortir. Il entendit sa voix et vint immédiatement à elle.

– Croyez-vous que mistress Lydgate puisse me recevoir ce matin ? demanda-t-elle, ayant réfléchi qu’il vaudrait mieux laisser de côté toute allusion à sa première visite.

– Je ne doute pas qu’elle le veuille, dit Lydgate, répri-mant la pensée que faisait naître en lui la mine de Dorothée, aussi altérée que celle de Rosemonde. Si vous voulez être assez bonne pour entrer, et me permettre de la prévenir que vous êtes ici. Elle n’a pas été très bien depuis votre visite d’hier, mais elle est mieux ce matin, et je crois que très pro-bablement cela lui fera du bien, de vous voir.

Il était clair, comme Dorothée s’y était attendue, que Lydgate ne savait rien des circonstances de sa visite de la veille ; il paraissait même croire que tout s’y était passé au gré de ses intentions. Elle avait préparé un billet dans lequel elle demandait à Rosemonde de la recevoir et qu’elle eût donné à la domestique, si Lydgate ne se fût pas trouvé là ; mais maintenant elle était très inquiète du résultat de l’annonce de sa visite.

Après l’avoir conduite au salon, Lydgate s’arrêta pour prendre une lettre dans sa poche et la remettre entre les mains de Dorothée, en disant :

 

– 506 –

– J’ai écrit cela hier au soir et j’allais le porter à Lowick, à cheval, en passant. Pour marquer la reconnaissance d’une chose qui est bien au-dessus des remerciements ordinaires, l’écriture est moins insuffisante que la parole, on n’entend pas, au moins, combien les mots sont loin de la chose.

Le visage de Dorothée s’illumina.

– C’est moi qui aurais à remercier davantage, puisque vous m’avez permis de prendre ce rôle. Vous avez consenti ? dit-elle avec un doute subit.

– Oui, j’envoie le chèque à Bulstrode aujourd’hui.

Il n’en dit pas plus, et monta trouver Rosemonde, qui venait à peine de terminer sa toilette et restait languissam-ment assise, en se demandant ce qu’elle allait faire ; très adroite pour les petits ouvrages, elle était toujours tentée, même dans ses jours de tristesse, d’entreprendre quelque travail qu’elle poursuivait lentement ou au milieu duquel, faute d’intérêt, elle s’interrompait. Tout en ayant recouvré sa placidité habituelle de manières, elle avait l’air malade ; Lyd-gate avait craint de l’agiter en l’interrogeant. Il lui avait parlé de la lettre de Dorothée qui renfermait le chèque et avait ajouté : « Ladislaw est venu, Rosy, il est resté avec moi hier soir ; je pense qu’il reviendra aujourd’hui. Je lui ai trouvé l’air passablement abattu et déprimé. » Et Rosemonde n’avait rien répondu.

En montant maintenant auprès d’elle, il lui dit très dou-cement :

– Rosy, ma chère, mistress Casaubon est encore venue pour vous voir ; vous aimeriez à la voir, n’est-ce pas ?

 

– 507 –

Elle rougit et fit un mouvement de saisissement, dont il ne fut pas surpris après l’agitation produite en elle par l’entrevue de la veille, agitation bienfaisante, pensait-il, puisqu’elle semblait l’avoir rapprochée de lui.

Rosemonde n’osa pas dire non. Elle n’osa pas, d’un son de voix, effleurer les incidents de la veille. Pourquoi mistress Casaubon était-elle revenue ? Pour toute réponse, Rose-monde ne trouvait qu’un vide, où la crainte seule avait place, car les paroles déchirantes de Will Ladislaw ne lui permet-taient plus de penser à Dorothée qu’avec un retour de poi-gnante douleur. Cependant, dans cette nouvelle et humi-liante incertitude, elle n’osa rien faire d’autre que de se sou-mettre. Elle ne dit pas oui, mais se leva et laissa Lydgate lui jeter un châle sur les épaules, en la prévenant qu’il allait sor-tir. Puis une idée lui traversa l’esprit, et elle lui dit :

– Veuillez avertir Marthe de ne laisser entrer personne au salon.

Et Lydgate l’approuva, croyant parfaitement com-prendre ce désir.

Il la conduisit en bas, jusqu’à la porte du salon, et là s’éloigna, faisant la réflexion qu’il devait être un mari bien maladroit pour laisser dépendre de l’influence d’une autre femme la confiance que sa femme avait en lui.

Rosemonde, enveloppée de son châle moelleux, s’avançait vers Dorothée, l’âme intérieurement enveloppée aussi d’une froide réserve. Mistress Casaubon était-elle ve-nue pour lui parler de Will ? S’il en était ainsi, c’était une li-berté faite pour la blesser ; et elle se disposa à ne faire aux paroles de Dorothée qu’un accueil d’impassible politesse. Will avait trop grièvement meurtri son orgueil pour qu’elle

 

– 508 – pût éprouver de remords vis-à-vis de lui et de Dorothée : c’était elle-même qui avait à se plaindre d’une bien autre in-jure ; Dorothée n’était pas seulement la femme préférée, elle avait aussi l’immense avantage d’être la bienfaitrice de Lyd-gate ; Rosemonde souffrait d’une vague impression que cette mistress Casaubon, cette femme qui dans tout ce qui la tou-chait l’emportait sur elle, devait être venue maintenant avec le sentiment de ses avantages et avec une animosité qui la pousserait à s’en servir. Le fait est que non seulement Rose-monde, mais que toute autre personne s’en tenant aux appa-rences, ignorant la simple inspiration qui faisait agir Doro-thée, eut bien pu douter du motif de sa visite.

Avec l’air du séduisant fantôme d’elle-même, ses sveltes et gracieux contours enveloppés de son léger châle blanc, sa bouche, sa joue pleine et jeune ne respirant que la douceur et l’innocence, Rosemonde s’arrêta à quelques pas de sa visi-teuse et s’inclina. Mais Dorothée qui avait ôté ses gants par une impulsion irrésistible chez elle, quand elle désirait avoir un sentiment de liberté, s’avança et, le visage empreint d’une triste mais douce franchise, lui tendit la main. Rosemonde ne put éviter de rencontrer son regard, ne put éviter de mettre sa petite main dans celle de Dorothée qui la serra avec une douceur maternelle ; et aussitôt un doute sur ses préventions de tout à l’heure commença à s’éveiller en elle. L’œil de Ro-semonde était prompt à lire sur les visages. La figure de mis-tress Casaubon lui parut pâle et changée depuis la veille, mais douce et semblable à la ferme tendresse de sa main. Cependant Dorothée avait un peu trop présumé de ses forces : la clarté et l’intensité de son travail intérieur du ma-tin étaient la suite d’une exaltation nerveuse, qui donnait à toutes les fibres vibrantes de son être une sensibilité compa-rable à celle du plus fin cristal de Venise ; en regardant Ro-semonde, elle sentit tout à coup son cœur se gonfler, et fut

– 509 – incapable de parler, elle avait besoin de tous ses efforts pour retenir ses larmes. Elle y réussit et cette émotion ne fit que passer sur son visage comme l’âme d’un sanglot ; mais elle ajouta à l’impression de Rosemonde qui pensa que l’état d’esprit de mistress Casaubon devait être quelque chose de tout différent de ce qu’elle avait imaginé.

Elles s’assirent ainsi sans un mot de préambule, sur les deux chaises qui se trouvaient le plus à portée, et par hasard tout à côté l’une de l’autre, bien que l’idée de Rosemonde, lorsqu’elle s’était inclinée d’abord, eût été de se tenir à une grande distance de mistress Casaubon. Mais elle cessa de réfléchir à la manière dont tout cela finirait, se demandant seulement ce qui allait venir. Et Dorothée se mit à parler tout simplement, plus ferme a mesure qu’elle poursuivait :

– J’avais une commission à faire hier, que je n’ai pas achevée ; c’est pourquoi je suis revenue si tôt. Vous ne me trouverez pas trop importune, quand je vous aurai dit que je suis venue pour vous parler de l’injustice qu’on a montrée envers M. Lydgate. Cela vous fera du bien, n’est-ce pas ? d’apprendre sur son compte beaucoup de choses, dont il n’aime peut-être pas à parler lui-même, précisément parce qu’elles sont à sa justification et à son honneur. Vous aime-rez à savoir que votre mari a de chauds amis, qui n’ont pas cessé de croire à la noblesse de son caractère ? Vous me permettrez de vous parler de cela sans me trouver indis-crète ?

Les accents affectueux qui, d’un ton de prière, sem-blaient couler dans un généreux oubli au-dessus de tous les incidents qui avaient rempli le cœur de Rosemonde de motifs de contrainte et de haine entre elle et cette femme, vinrent doucement tomber comme un courant tiède sur ses craintes

 

– 510 – et les fondre. Mistress Casaubon avait certainement ces inci-dents présents à l’esprit, mais elle n’allait parler de rien qui s’y rapportât. C’était en ce moment pour Rosemonde un trop grand soulagement pour lui permettre de rien ressentir for-tement à côté.

Elle répondit gentiment dans la tranquillité nouvelle de son âme :

– Je sais que vous avez été très bonne. Je serai heureuse d’entendre tout ce que vous me direz de Tertius.

– Avant-hier, dit Dorothée, à Lowick, où je lui avais de-mandé de venir me donner son avis sur les affaires de l’hôpital, il m’a raconté toute sa conduite et ses sentiments dans ce triste événement qui lui a valu les soupçons des ignorants. S’il m’a tout dit, c’est que j’ai été très hardie et que je le lui ai demandé. J’étais convaincue que jamais il n’avait manqué à l’honneur, et je l’ai prié de me raconter toute l’histoire. Il m’a avoué qu’il ne l’avait jamais racontée à personne, pas même à vous, parce qu’il lui répugnait de dire : « Je n’étais pas coupable », comme si c’était une preuve suffisante quand il y a des coupables qui tiennent le même langage. La vérité est qu’il ne savait rien de cet homme, de ce Raffles, ni qu’il y avait de vilains secrets sur son compte, et il a cru que, si M. Bulstrode lui offrait de l’argent, c’était parce qu’il se repentait, dans sa bonté, de le lui avoir refusé auparavant. Toute sa préoccupation, à pro-pos de son malade, était de le bien traiter, et il a été un peu ennuyé de voir le cas se terminer autrement qu’il ne s’y at-tendait ; mais il a pensé alors, et il pense encore, qu’il peut ne pas y avoir de faute de la part d’un autre. Et j’ai répété cela à M. Farebrother, à M. Brooke, à sir James Chettam : ils

 

– 511 – croient tous en votre mari. Cela vous remontera, n’est-il pas vrai ? Cela vous donnera du courage ?

Le visage de Dorothée s’était animé, et comme il rayon-nait sur Rosemonde, assise tout près d’elle, celle-ci, en pré-sence de cette ardeur oublieuse de soi-même, éprouva quelque chose comme une timidité modeste devant un être supérieur. Elle dit avec embarras et en rougissant :

– Merci, vous êtes très bonne.

– Et il sentait combien il avait eu tort de ne pas s’ouvrir à vous de tout cela ! Mais vous lui pardonnerez. C’est qu’il s’inquiète plus de votre bonheur que de toute autre chose, il sent que sa vie est liée et n’en forme qu’une avec la vôtre, et ce qui le fait souffrir plus que tout, c’est de penser que ses malheurs à lui doivent vous faire souffrir. Il a pu me parler parce que j’étais une personne étrangère. Et alors je lui ai demandé si je pourrais venir vous voir, moi qui partageais tant ses soucis et les vôtres. Voilà pourquoi j’étais venue hier et pourquoi je suis venue aujourd’hui. La peine est si dure à supporter, n’est-ce pas ? Comment pouvons-nous vivre en pensant que quelqu’un a des soucis, – des soucis cruels, que nous pourrions l’aider, et que nous n’essayons jamais ?

Dorothée, emportée par le sentiment qu’elle exprimait, oublia tout, si ce n’est qu’elle s’adressait, du cœur même de sa propre épreuve, au cœur de l’épreuve de Rosemonde. L’émotion avait de plus en plus gagné ses paroles, il y avait dans le son de sa voix quelque chose qui vous pénétrait jusqu’à la moelle, comme dans le faible cri de quelque créa-ture souffrant dans les ténèbres. Et inconsciemment elle avait posé sa main sur la petite main qu’elle avait pressée auparavant.

 

– 512 –

Rosemonde, avec un saisissement de douleur irrésistible, comme si on venait de sonder en elle quelque blessure pro-fonde, éclata en pleurs nerveux, comme elle l’avait fait la veille, lorsqu’elle s’était pendue au cou de son mari. La pauvre Dorothée sentait son chagrin revenir sur elle comme une grande vague, elle se demandait, malgré elle, quelle part pouvait avoir Will Ladislaw dans le trouble d’esprit de Ro-semonde. Elle commençait à craindre de n’être pas capable de se contenir assez jusqu’à la fin de l’entrevue, et tandis que sa main reposait toujours sur les genoux de Rosemonde, dont la main s’était retirée, elle luttait contre les sanglots qui lui soulevaient la poitrine. Elle essaya de se dominer par la pensée que cet instant pouvait, dans trois vies, être un point décisif, pas dans la sienne, non, la sienne en était à l’irrévocable, mais dans ces trois vies qui la touchaient par le voisinage solennel du danger et de la détresse. Cette fragile créature qui pleurait tout près d’elle, il était peut-être encore temps de la sauver de la misère de liens irréguliers et faux ; et cet instant était unique : jamais elle et Rosemonde ne pourraient se retrouver ensemble avec une image aussi sai-sissante de la scène de la veille, imprimée au cœur. Les rap-ports qui existaient entre elles étaient assez particuliers pour lui donner, elle le sentait, une influence particulière, sans se douter que la manière dont ses propres sentiments s’y trou-vaient mêlés fût connue de mistress Lydgate.

C’était dans l’expérience de Rosemonde une crise plus nouvelle que Dorothée même ne pouvait l’imaginer : elle était sous le coup du premier grand choc qui avait brisé en morceaux tout le monde de ses rêves, ce monde dans lequel elle avait toujours été si facilement confiante en elle-même et si peu indulgente aux autres ; et cette manifestation étrange, inattendue, de sympathie, chez une femme dont elle s’était approchée avec une aversion et une répugnance crain-

– 513 – tive, comme de quelqu’un qui devait nécessairement lui por-ter une haine jalouse, bouleversait son âme par le sentiment d’avoir constamment marché dans un monde qu’elle ne con-naissait pas et qui venait maintenant de fondre sur elle.

Quand les sanglots convulsifs de Rosemonde commen-cèrent à s’apaiser, et qu’elle retira le mouchoir sous lequel elle s’était caché la figure, ses yeux rencontrèrent ceux de Dorothée, avec un regard aussi impuissant que l’aurait été celui de deux petites fleurs bleues. À quoi bon se préoccuper encore de son attitude après ses pleurs de tout à l’heure ? Et Dorothée n’avait pas moins l’air d’une enfant qu’elle, avec la trace visible d’une larme silencieuse. La barrière de l’orgueil était abattue entre les deux femmes.

– Nous parlions de votre mari, reprit timidement Doro-thée. Je lui ai trouvé l’autre jour une expression tristement changée par la souffrance. Je ne l’avais pas vu depuis plu-sieurs semaines. Il m’a dit qu’il s’était senti très abandonné dans son épreuve ; mais je crois qu’il aurait mieux supporté tout cela, s’il avait pu être tout à fait ouvert avec vous.

– Tertius est si impatient et si irritable, quand je dis quelque chose, repartit Rosemonde, s’imaginant qu’il s’était plaint d’elle à Dorothée. Il ne devrait pas s’étonner que je refuse de causer avec lui de sujets pénibles.

– C’est à lui-même qu’il a fait reproche de n’avoir pas parlé, dit Dorothée. Ce qu’il a dit de vous, c’est qu’il ne pou-vait pas y avoir de bonheur pour lui, à faire une chose qui vous rendît malheureuse, que son mariage était un lien natu-rel fait pour peser sur toutes ses décisions ; et pour ce motif, il n’a pas voulu conserver sa position à l’hôpital, parce que cela l’obligerait à rester à Middlemarch, et qu’il ne veut rien entreprendre qui puisse vous être pénible. Il a pu me dire

– 514 – cela à moi, parce qu’il sait que j’ai eu beaucoup d’épreuves, dans mon mariage, à cause de la maladie qui est venue frap-per mon mari et entraver son œuvre : il sait que j’ai éprouvé combien il est dur de marcher constamment avec la crainte de froisser un autre être qui est lié à nous.

Dorothée attendit un peu ; elle avait discerné un faible éclair de joie qui s’était glissé sur la figure de Rosemonde. Mais elle n’obtint pas de réponse, et elle continua avec un tremblement croissant :

– Le mariage est une chose si différente de toute autre. Il y a même quelque chose de terrible dans le rapprochement qu’il amène. Même d’aimer un autre, mieux que ceux aux-quels nous sommes mariées, cela ne servirait à rien. La pauvre Dorothée, dans son anxiété palpitante, était forcée de s’interrompre pour suivre le fil de ses idées. Je veux dire que, mariées, il n’y a pour nous, dans un amour de ce genre, de félicité ni à donner ni à attendre. – Je sais que cela peut être très doux, mais cela tue le mariage, et alors le mariage, c’est comme un meurtre qui ne nous quitte plus, – et c’est tout ce qui nous reste ! Et alors notre mari, s’il nous aimait, s’il avait confiance en nous, et si nous n’avons pas été un appui, mais si nous n’avons été qu’une malédiction dans sa vie…

Sa voix était tombée très bas : elle était saisie de la crainte de trop se permettre et de parler comme si elle-même était la perfection s’adressant à l’erreur. Elle était trop pré-occupée de sa propre angoisse pour s’apercevoir que Rose-monde tremblait aussi ; et remplie du besoin d’exprimer une sympathie compatissante plutôt qu’un blâme, elle posa ses mains sur celles de Rosemonde et reprit dans une agitation plus rapide :

 

– 515 –

– Je sais, je sais que ce sentiment peut être très doux, il s’est emparé de nous à notre insu ; il est si dur, – cela peut sembler pire que la mort – de s’en séparer, et nous sommes faibles, – je suis faible.

Les flots de son chagrin, dont elle tâchait de se dégager pour sauver une autre, fondirent sur Dorothée avec une force supérieure. Elle s’arrêta dans une agitation muette, ne pleu-rant pas, mais se sentant au cœur comme une étreinte pro-fonde. Son visage avait pris une pâleur mortelle, ses lèvres tremblaient, et dans sa détresse elle pressait de ses mains celles de Rosemonde.

Rosemonde, dominée par une émotion plus forte que la sienne propre, entraînée par une impulsion nouvelle qui donna à toutes choses comme un aspect nouveau, terrible, indéfini, ne put trouver de paroles, mais involontairement elle posa ses lèvres sur le front de Dorothée qui se trouvait tout près d’elle, et pendant l’espace d’une minute, les deux femmes s’étreignirent comme deux naufragées.

– Ce que vous croyez n’est pas, dit Rosemonde, dans un demi-murmure précipité, tandis qu’elle sentait toujours le bras de Dorothée passé autour d’elle, et poussée par une mystérieuse nécessité de se délivrer de quelque chose qui l’oppressait comme le poids d’un crime.

Elles s’éloignèrent l’une de l’autre, en se regardant.

– Lorsque vous êtes entrée hier, ce n’était pas ce que vous pensiez, répéta Rosemonde du même ton.

Il se fit un mouvement d’attention surprise chez Doro-thée. Elle s’attendait à une justification de Rosemonde elle-même.

 

– 516 –

– Il me disait combien il aimait une autre femme, et pourquoi il ne pourrait jamais m’aimer, dit Rosemonde pré-cipitant de plus en plus ses paroles. Et maintenant je crois qu’il me hait parce que, – parce que hier vous vous êtes mé-prise sur son compte. Il dit que c’est à cause de moi que vous penserez mal de lui, que vous le croirez faux. Mais ce ne sera pas à cause de moi. Il n’a jamais eu d’amour pour moi, je sais qu’il n’en a jamais eu, il n’a jamais eu qu’une pauvre opinion de moi. Il me disait hier qu’à côté de vous il n’existait pas d’autre femme pour lui. Que le blâme de ce qui est arrivé retombe tout entier sur moi. Il m’a dit qu’à cause de moi il ne pourrait jamais s’expliquer avec vous. Il m’a dit que plus jamais vous ne pourriez l’estimer. Mais maintenant je vous ai tout dit, et il ne pourra plus rien me reprocher.

Sous l’empire d’impulsions qu’elle n’avait jamais con-nues auparavant, Rosemonde avait délivré son âme. Elle avait commencé sa confession sous l’influence entraînante de l’émotion de Dorothée ; et à mesure qu’elle continuait, le sentiment s’établissait en elle, qu’elle éloignait d’elle ces re-proches de Will qui étaient encore au fond de son cœur comme une blessure saignante.

La révulsion des sentiments chez Dorothée était trop forte pour s’appeler de la joie. C’était un tumulte dans lequel le terrible effort de la nuit et de la matinée laissait encore son empreinte de douleur ; elle pouvait seulement entrevoir que tout cela deviendrait de la joie, quand elle aurait recouvré le pouvoir de le sentir. Sur le moment elle n’éprouvait rien qu’une immense sympathie sans contrainte ; elle n’avait plus de lutte à soutenir désormais pour s’occuper de Rosemonde et elle répondit gravement à ses dernières paroles :

– Non, il ne pourra plus rien vous reprocher.

 

– 517 –

Avec sa disposition à exalter toujours le bien chez les autres, elle se sentit au cœur un grand élan vers Rosemonde, pour le généreux effort qui l’avait délivrée de sa souffrance, sans voir dans cet effort le reflet de sa propre énergie.

Après un moment de silence, elle dit :

– Vous n’êtes pas fâchée que je sois venue ce matin ?

– Non, vous avez été très bonne pour moi, dit Rose-monde. Je ne comptais pas sur tant de bonté. J’étais très malheureuse. Je ne suis pas heureuse maintenant. Tout est si triste.

– Mais il viendra de meilleurs jours. On rendra justice à votre mari. Et il compte sur vous pour l’encourager. Il vous préfère à tout. Perdre cela serait la perte suprême et vous ne l’avez pas perdu, dit Dorothée.

Elle s’efforçait d’éloigner d’elle la pensée trop dominante de son propre soulagement ; elle ne voulait rien négliger pour obtenir de Rosemonde quelque signe que son affection aspirait de nouveau à revenir vers son mari.

– Tertius ne m’a donc rien reproché ? demanda Rose-monde, comprenant maintenant que Lydgate aurait pu dire n’importe quoi à mistress Casaubon et qu’elle était certai-nement bien différente des autres femmes. Peut-être y avait-il une faible nuance de jalousie dans cette question. Un sou-rire commença à se jouer sur les traits de Dorothée, comme elle répondait :

– Non, certainement ! Comment avez-vous pu l’imaginer ?

Mais ici la porte s’ouvrit et Lydgate entra.

 

– 518 –

– C’est le médecin qui revient, dit-il ; à peine parti, j’ai été hanté par deux pâles visages : mistress Casaubon sem-blait avoir autant besoin de soins que vous-même, Rosy. Et j’ai pensé que j’avais manqué à mon devoir en vous laissant ensemble ; aussi, après avoir été chez Coleman, suis-je reve-nu à la maison. J’ai remarqué que vous étiez venue à pied, mistress Casaubon, et le ciel a changé ; nous pourrions, je crois, avoir de la pluie. Faut-il faire dire à votre voiture de venir vous prendre ?

– Oh ! non. Je suis forte : j’ai besoin de marcher, dit Do-rothée, se levant, le visage plein d’animation. Mistress Lyd-gate et moi, nous avons beaucoup bavardé, et il est temps que je m’en aille. On m’a toujours reproché de manquer de mesure et de trop parler.

Elle tendit la main à Rosemonde, et elles se dirent un adieu sérieux et calme, sans baiser ni autre marque d’effusion : qu’avaient-elles besoin entre elles de ces signes extérieurs, après la grave émotion de leur entrevue !

Pendant que Lydgate la reconduisait jusqu’à la porte, elle ne dit rien de Rosemonde, et lui parla seulement de M. Farebrother et de ses autres amis qui avaient écouté avec confiance le récit de son histoire.

Quand il revint auprès de Rosemonde, elle s’était déjà jetée sur le sofa dans une lassitude résignée.

– Eh bien, Rosy, dit-il, se tenant debout devant elle et caressant ses cheveux, que pensez-vous de mistress Casau-bon, maintenant que vous avez bien vu ce qu’il y a en elle ?

– Je pense qu’elle doit être meilleure que n’importe qui, dit Rosemonde, et elle est bien belle. Si vous allez si souvent la voir, vous serez plus mécontent de moi que jamais !

– 519 –

Lydgate rit de ce « si souvent ».

– Mais vous a-t-elle rendue un peu moins mécontente de moi ?

– Je crois que oui, dit Rosemonde, levant les yeux sur lui ; comme vous avez les yeux battus, Tertius ! et puis, re-poussez un peu vos cheveux en arrière.

Il leva sa grande main blanche pour lui obéir et se sentit reconnaissant de cette petite marque d’intérêt. L’imagination vagabonde de la pauvre Rosemonde était revenue de ses voyages terriblement châtiée, assez faible pour se réfugier maintenant sous l’abri jadis dédaigné. Et l’abri était toujours là : Lydgate avait accepté sa destinée amoindrie avec une triste résignation. C’était lui qui avait choisi cette fragile créature et chargé ses bras du fardeau de cette existence. Il devait marcher comme il pourrait, et porter son fardeau avec pitié.

 

– 520 –