Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 33 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre IV

 

 

Ses importuns créanciers payés, lorsque la maison n’eut plus à redouter l’apparition menaçante d’un agent de justice, Rosemonde eut un fugitif retour de gaieté. Mais ce n’était pas de la vraie joie ; sa vie de femme n’avait répondu à au-cune de ses espérances, à aucun des rêves caressés par son imagination. Durant ce court intervalle de calme, Lydgate, soucieux de tous les chagrins de Rosemonde et se rappelant ses fréquentes brusqueries, son irritabilité aux heures d’angoisse, s’était montré tendre et attentif pour elle ; mais lui aussi n’était plus tout à fait le même. Il sentait qu’il était encore nécessaire d’entretenir Rosemonde des économies à introduire dans leur manière de vivre comme d’une chose toute naturelle, essayant de la réconcilier peu à peu avec cette idée, et réprimant sa colère quand pour toute réponse elle énonçait le souhait d’aller vivre à Londres. Si elle s’abstenait de cette réponse, c’était pour l’écouter languis-samment, en se demandant où étaient pour elle les jouis-sances qui valussent la peine de vivre. Les dures paroles de mépris qui étaient échappées à son mari dans sa colère avaient vivement blessé cette vanité, qu’il avait été le pre-mier à développer en elle jusqu’à un état de jouissance ac-tive ; et ce qu’elle regardait de la part de son mari comme une fausse manière d’envisager les choses, entretenait chez elle une répulsion secrète qui lui faisait recevoir toute la ten-dresse de Lydgate comme une pauvre compensation du bon-heur qu’il n’avait pas réussi à lui donner. Ils n’étaient pas en bien bons rapports avec leurs voisins et il n’y avait non plus

 

– 449 – rien à attendre désormais du côté de Quallingham, plus d’espoir nulle part, lorsque arriva une lettre de Will Ladislaw.

Rosemonde s’était sentie froissée et déçue par la résolu-tion de Will de quitter Middlemarch, car en dépit de ce qu’elle savait et devinait de son admiration pour Dorothée, elle s’attachait en secret à la conviction qu’il en viendrait tout naturellement à avoir beaucoup plus d’admiration pour elle-même ; Rosemonde était une de ces femmes aimant tou-jours à se flatter que tous les hommes qu’elles rencontrent les auraient préférées, pour peu que cette préférence n’eût pas été sans espoir. Mistress Casaubon était certainement fort bien, mais Will, lorsqu’il l’avait connue, ne connaissait pas encore mistress Lydgate. Rosemonde croyait voir dans la manière dont il lui parlait, mélange d’ironie badine et de ga-lanterie hyperbolique, le déguisement d’un sentiment plus profond, et elle éprouvait en sa présence ce délicieux cha-touillement de la vanité et ce sentiment de romanesque que la présence de Lydgate n’avait plus le pouvoir de créer. Elle s’imaginait même (que n’imaginent pas les hommes et les femmes en pareille matière ?) que Will, en exagérant son admiration pour mistress Casaubon, ne voulait que la piquer elle-même. C’est ainsi que la pauvre cervelle de Rosemonde avait activement travaillé avant le départ de Will. Il eût fait, pensait-elle, un mari bien mieux assorti pour elle que celui qu’elle avait trouvé dans Lydgate. C’était bien la plus fausse idée du monde, car la déception que Rosemonde avait trou-vée dans son mariage tenait aux conditions mêmes du ma-riage, à ce qu’il exige d’oubli de soi-même et de tolérance, bien plus qu’au caractère de son mari ; mais elle aimait à se forger, dans un mieux imaginaire, un charme sentimental pour distraire son ennui. Elle bâtissait un petit roman qui de-vait varier l’uniformité de sa vie. Will Ladislaw ne se marie-rait pas, il resterait auprès d’elle pour être toujours sous sa

– 450 – main, lui vouant une passion qui n’aurait pas besoin, pour être comprise, d’être jamais tout à fait déclarée et qui jette-rait de temps à autre dans des scènes pleines d’intérêt quelques flammes légères.

Son départ avait été pour elle un énorme désappointe-ment et avait augmenté sa tristesse et sa lassitude de Middlemarch ; elle avait eu d’abord comme dérivatif à ces idées le rêve agréable des plaisirs qu’elle se promettait de ses relations avec Quallingham. Mais depuis, les soucis de sa vie conjugale étant devenus plus profonds, à défaut d’autres ressources, son imagination et ses regrets se reprirent à ce léger roman dont elle s’était nourrie pendant quelque temps. Hommes et femmes commettent de tristes erreurs dans leur manière d’interpréter quelques symptômes intérieurs, pre-nant leurs vagues et inquiètes aspirations parfois pour du génie, parfois pour de la religion et, plus souvent encore, pour une violente passion. Ladislaw avait écrit des lettres enjouées, s’adressant tantôt à elle tantôt à Lydgate et elle y avait répondu ; leur séparation, elle le sentait, ne serait pro-bablement pas éternelle ; le changement auquel elle aspirait le plus maintenant était que Lydgate allât s’établir à Londres ; et elle s’était mise à l’œuvre avec la calme déter-mination d’y parvenir, quand, peu de temps avant le mémo-rable meeting de l’hôtel de ville, arriva une promesse sou-daine et délicieuse qui lui rendit l’animation et l’espoir.

Ce n’était rien moins qu’une lettre de Ladislaw à Lyd-gate, où il l’entretenait surtout de l’intérêt nouveau qu’il pre-nait à des plans de colonisation, ajoutant incidemment qu’il pourrait trouver nécessaire de faire une visite à Middlemarch dans le courant des semaines suivantes, charmante nécessi-té, disait-il, presque aussi charmante que les vacances pour un écolier. Il espérait qu’il y avait toujours pour lui sa place

– 451 – d’autrefois sur le tapis de la cheminée, et beaucoup de mu-sique en réserve. Mais il ne pouvait rien dire encore de l’époque précise de sa venue. Tandis que Lydgate lisait cette lettre à Rosemonde, la figure de celle-ci avait l’air d’une fleur renaissante à la vie : elle s’épanouissait plus jolie. Plus rien maintenant d’intolérable : les dettes étaient payées, M. Ladislaw allait revenir, et Lydgate se laisserait persuader de quitter Middlemarch, pour se fixer à Londres dont le sé-jour était si différent de celui d’une ville de province.

Ce fut une brillante éclaircie dans une matinée. Mais l’horizon redevint bientôt noir pour la pauvre Rosemonde. Une nouvelle cause de tristesse était survenue chez son mari, sur laquelle il gardait avec elle la plus profonde réserve, re-doutant d’exposer ses sentiments ulcérés aux sentiments passifs et aux faux jugements de Rosemonde. Elle ne tarda pas toutefois à en connaître les tristes motifs, bien étrangers cette fois à toutes ses idées anciennes sur ce qui pouvait troubler son bonheur. Revenue à des dispositions plus gaies, pensant que c’était simplement un accès d’humeur pire que de coutume qui empêchait Lydgate, de répondre à ses re-marques, et le tenait autant que possible éloigné d’elle, elle s’était décidée, quelques jours après le meeting, et sans en parler à son mari, à envoyer des cartes d’invitation pour une soirée, convaincue des avantages de cette démarche après avoir eu l’air de tenir leurs relations à distance depuis quelque temps. Les invitations acceptées, elle en parlerait à Lydgate et lui représenterait avec sagesse la manière dont un médecin doit se conduire avec ses voisins, car Rosemonde prenait les petits airs les plus graves du monde, lorsqu’il s’agissait des devoirs des autres. Mais toutes les invitations furent refusées et la dernière réponse tomba entre les mains de Lydgate.

 

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– C’est l’écriture de Chichely. À propos de quoi vous écrit-il ? demanda Lydgate tout étonné en lui tendant le bil-let.

Elle fut obligée de le lui laisser voir, et la regardant sévè-rement, il lui dit :

– Pourquoi, au monde, avez-vous envoyé des invitations sans m’en prévenir, Rosemonde ? Je prie et j’insiste pour que vous n’invitiez personne ici. Je suppose que vous en avez invité d’autres qui ont également refusé.

Elle ne répondit pas.

– M’entendez-vous ? cria Lydgate d’une voix de ton-nerre.

– Oui, certes, je vous entends, dit Rosemonde, détour-nant la tête avec le gracieux mouvement d’un oiseau au long col.

Lydgate aussi agita la tête mais violemment et sans au-cune grâce, et, se méfiant de sa colère, il sortit de la chambre. Rosemonde trouva qu’il devenait de plus en plus insupportable, il n’y avait certainement aucune raison pour prendre de ces façons autoritaires. La répugnance de Lyd-gate à confier à sa femme toute chose à laquelle il était sûr d’avance qu’elle ne s’intéresserait pas, devenait peu à peu une habitude instinctive, et elle ignorait tout ce qui avait trait aux mille livres, sauf que le prêt était venu de son oncle Buls-trode. Les odieux accès d’humeur de Lydgate et l’éloignement où leurs voisins semblaient vouloir se tenir d’eux dataient pour elle, sans qu’elle put se l’expliquer, du moment où ils avaient été délivrés de leurs difficultés d’argent. Si les invitations avaient été acceptées, elle eût in-vité également sa mère et les autres personnes de sa famille

– 453 – qu’elle n’avait pas aperçues depuis plusieurs jours ; aussi mit-elle son chapeau pour aller s’informer de ce qu’ils étaient devenus, sentant tout à coup comme une conspiration qu’on aurait formée pour la laisser dans l’isolement avec un mari disposé à blesser tout le monde.

C’était après l’heure du dîner, elle trouva son père et sa mère assis tout seuls au salon. Ils la reçurent avec de mélan-coliques regards, disant : « Eh bien ! ma chère », et rien de plus. Elle n’avait jamais vu à son père un visage aussi abattu, et s’asseyant près de lui, elle demanda :

– Y a-t-il donc quelque chose qui vous ennuie, papa ?

Ce fut mistress Vincy qui répondit :

– Oh ! ma chère, n’avez-vous rien appris ? Vous ne tar-derez pas à le savoir, quoi qu’il arrive.

– S’agit-il de Tertius ? dit Rosemonde devenant très pâle.

L’idée d’un nouvel ennui se rattacha immédiatement pour elle à ce qu’elle n’avait pu s’expliquer dans la conduite de son mari.

– Oui, ma chère, oui ! Penser que vous vous êtes mariée pour entrer dans tous ces soucis ! C’était déjà assez triste avec les dettes, mais cela est bien pire.

– Arrêtez, arrêtez, Lucy, s’écria M. Vincy. Dites-moi, Ro-semonde, ne savez-vous rien de votre oncle Bulstrode ?

– Non, papa, répondit la pauvre enfant saisie et épou-vantée, comme si le souci ne lui était pas une chose habi-tuelle, mais quelque puissance invisible à l’étreinte de fer, sous laquelle son âme faiblissait intérieurement.

 

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Son père lui apprit tout, ajoutant à la fin :

– Il vaut mieux que vous le sachiez, ma chère enfant. Je crois que Lydgate sera obligé de quitter la ville. Il a eu les circonstances contre lui. Je sais bien qu’il n’y pouvait rien ; je ne l’accuse d’aucun mal, dit M. Vincy. Il avait toujours été disposé jusque-là à s’en prendre à Lydgate.

Le coup fut terrible pour Rosemonde. Il lui semblait que nulle destinée ne pouvait être aussi cruellement triste que la sienne. Avoir épousé un homme qui était devenu l’objet de soupçons infâmes ! Dans bien des cas, la honte vous apparaît comme ce qu’il y a de plus odieux dans le crime, et il eût fal-lu à Rosemonde beaucoup plus d’intelligente réflexion qu’il ne lui en était jamais entré dans la tête, pour pouvoir sentir à cette heure que son malheur était moindre que si son mari avait été justement convaincu de quelque chose de criminel. Elle ne voyait que la honte, et c’était là l’homme qu’elle avait innocemment épousé avec l’idée que lui et sa famille seraient une gloire pour elle ! Elle se montra comme d’ordinaire pleine de réserve vis-à-vis de ses parents et déclara seule-ment que, si Lydgate avait agi selon ses désirs, il aurait de-puis longtemps quitté le pays.

– Elle supporte cela au delà de toute expression, dit sa mère après son départ.

– Ah ! Dieu merci ! fit M. Vincy qui était fort abattu.

Mais Rosemonde revint chez elle avec un sentiment de répulsion justifiée pour son mari. Qu’avait-il fait en réalité et comment avait-il agi ? Elle l’ignorait. Pourquoi ne lui avait-il pas tout dit ? Il ne lui parlait pas de ce sujet et naturellement ce n’était pas à elle à lui en parler. En ce moment l’idée lui vint de demander à son père de la laisser revenir à la maison

 

– 455 – paternelle ; mais, en y réfléchissant, cette perspective lui sembla horriblement triste : une femme mariée qui retourne vivre chez ses parents, qu’était-ce que la vie dans une situa-tion pareille ? Elle ne pouvait pas s’y voir.

Les deux jours suivants, Lydgate observa un change-ment dans ses manières et crut qu’elle avait appris les mau-vaises nouvelles. Lui en parlerait-elle ou s’obstinerait-elle à garder un silence qui semblait impliquer qu’elle le croyait coupable ? Rappelons-nous qu’il était dans un état d’esprit maladif où tout contact lui était une douleur. Certainement dans le cas présent Rosemonde avait autant de raisons de se plaindre de la réserve et du manque de confiance de son ma-ri ; mais dans l’amertume de son âme il s’excusait lui-même. N’était-il pas justifié d’avoir reculé devant le devoir de lui tout dire, puisque, maintenant qu’elle connaissait la vérité, aucun mouvement ne la poussait à venir à lui ? Mais, au fond de sa conscience il était troublé par la pensée d’être en faute, et le silence qui régnait entre eux lui devenait intolérable ; ils étaient comme deux naufragés jetés à la dérive sur le même débris, qui se détourneraient l’un de l’autre.

« Je suis fou, se dit-il. N’ai-je pas renoncé à espérer rien au monde ? J’ai épousé le souci et non l’appui. »

Et, ce soir-là, il demanda :

– Rosemonde, avez-vous appris quelque chose qui vous afflige ?

– Oui, répondit-elle, en posant son ouvrage.

– Qu’avez-vous appris ?

– Tout, je suppose, papa m’a tout dit.

– Il vous a dit qu’on me regardait comme déshonoré ?

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– Oui, dit Rosemonde faiblement, en reprenant machina-lement son ouvrage.

Il y eut un silence. Lydgate pensait : « Pour peu qu’elle ait de confiance en moi, qu’elle ait l’idée de ce que je suis, c’est à elle à parler maintenant et à me dire qu’elle ne croit pas que j’aie mérité le déshonneur. »

Mais Rosemonde, de son côté, continuait à faire mou-voir ses doigts avec lenteur. Elle attendait que les explica-tions vinssent de Tertius. Que savait-elle ? et s’il était inno-cent de toute faute, que ne cherchait-il à se justifier ?

Le silence de Rosemonde apporta un nouveau flot de tristesse à cette humeur amère dans laquelle Lydgate s’était dit que plus personne ne croyait en lui. Farebrother lui-même n’était pas venu au-devant de lui. Il avait commencé à interroger Rosemonde, espérant que leur conversation dissi-perait le brouillard glacé qui s’était amassé entre eux, mais il se trouva arrêté dans sa résolution par un ressentiment dé-sespéré. Ce chagrin même, aussi bien que tous les autres, elle semblait le considérer comme s’il n’atteignait qu’elle. À ses yeux, Lydgate était toujours un être à part, faisant ce qu’elle n’aimait pas. Il se leva avec un mouvement de colère et se promena par la chambre. Et pendant tout ce temps il avait la conviction intime qu’il lui faudrait maîtriser cette co-lère, tout dire à Rosemonde et la convaincre ; car il avait ap-pris maintenant que c’était à lui à se plier à la nature de sa femme, et que moins elle avait de sympathie, plus il devait lui en donner.

Bientôt il revint à son intention de s’ouvrir à elle. Il ne fallait pas perdre l’occasion. S’il pouvait lui faire comprendre un peu sérieusement qu’il fallait affronter l’opprobre et non pas le fuir, et que toute cette détresse était venue de son be-

– 457 – soin désespéré d’argent, ce serait le moment de lui inculquer profondément l’idée qu’ils devaient s’unir dans une résolu-tion commune pour vivre avec le moins d’argent possible, afin de pouvoir traverser les temps difficiles sans perdre l’indépendance. Il indiquerait d’une manière précise les me-sures nécessaires et l’amènerait à s’y mettre de bonne volon-té. Il était tenu d’essayer et que pouvait-il faire d’ailleurs ?

Il ne savait pas depuis combien de temps il se promenait ainsi dans son agitation d’un bout de la chambre à l’autre ; mais Rosemonde tramait que cela devenait long et désirait qu’il s’assît. Elle aussi avait réfléchi que c’était une occasion d’imposer à Tertius ce qu’il avait à faire. Quel que fût le vrai dans toutes ces misères, il y avait là quelque chose de ter-rible qui s’affirmait de soi-même. Lydgate s’assit enfin, non à sa place ordinaire, mais sur un siège plus rapproché de Ro-semonde, et se penchant de son côté il la regarda gravement avant de reprendre le triste sujet. Il était redevenu maître de lui-même et il allait parler, plein d’un sentiment solennel, comme si c’était une occasion qui ne dût pas se retrouver. Il avait déjà les lèvres ouvertes lorsque Rosemonde, laissant tomber ses mains, le regarda et commença :

– Assurément, Tertius…

– Eh bien ?

– Assurément, vous avez enfin abandonné aujourd’hui l’idée de rester à Middlemarch. Je ne puis continuer à vivre ici. Allons à Londres. Papa et tout le monde d’ailleurs dit que vous ferez mieux de partir. À quelque souffrance que je doive me soumettre, cela me sera plus facile loin d’ici.

Une fois encore Lydgate se sentit repoussé et vaincu dans son dessein. Au lieu de cet éclat et de cette résistance

 

– 458 – auxquels il avait mis toute son énergie à se préparer, il fallait de nouveau repasser par cette vieille histoire. Il ne put le supporter et avec un rapide changement de physionomie il se leva et quitta la chambre.

Peut-être, s’il eût été assez fort pour persister dans sa résolution de donner plus parce qu’elle donnait moins, cette soirée eût porté de meilleurs fruits. Si son énergie avait pu supporter ce coup, il aurait encore eu chance d’agir sur les idées et sur la volonté de Rosemonde. Il est impossible de dire, en effet, qu’il y ait des dispositions, si inflexibles et par-ticulières soient-elles, dont ne puisse triompher l’influence d’un être supérieur en force. On peut les prendre par assaut et pour un instant les convertir, les forçant à s’unir à l’âme qui les entraîne dans l’ardeur de son mouvement. Mais le pauvre Lydgate était en proie à une douleur qui ébranlait tout son être, et son énergie était restée au-dessous de sa tâche.

Le commencement d’une entente et d’une résolution commune semblait aussi éloigné d’eux que jamais, et plus que jamais rendu impossible par le sentiment d’un effort malheureux. Ils continuèrent à vivre ainsi un jour après l’autre, chacun avec ses pensées, Lydgate allant à son travail dans une disposition de désespérance soumise, et Rose-monde trouvant non sans raison qu’il se conduisait cruelle-ment. Il ne servait à rien de dire quoi que ce fût à Tertius, mais elle était résolue à tout dire à Will Ladislaw lorsqu’il reviendrait.

En dépit de sa réserve ordinaire, elle avait besoin de quelqu’un qui reconnût les torts qu’on avait eus envers elle.

 

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