Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 10 sur 45

Pages du PDF

Middlemarch - Tome II

Chapitre X

 

 

Durant cette soirée de juin où M. Farebrother apprit qu’on lui destinait la cure de Lowick, la joie régna dans le salon à l’ancienne mode du presbytère, et les portraits mêmes des graves légistes semblaient comme réjouis dans leurs cadres. La mère du vicaire laissa ce soir-là sans y tou-cher son thé et sa rôtie ; elle était assise, gracieuse et un peu affectée dans sa grâce comme à son ordinaire, ne laissant voir son émotion que par cet éclat sur les joues et ce feu dans les yeux, qui donnent à une femme âgée une identité momentanée et frappante avec la jeune fille d’autrefois. Elle dit enfin d’un air décidé :

– Ma plus grande satisfaction, Camden, c’est de penser que vous l’avez mérité.

– C’est après avoir reçu une faveur, ma mère, qu’on doit encore s’efforcer de la mériter, répliqua le fils, débordant de joie et ne cherchant pas à le dissimuler.

Le bonheur répandu sur son visage semblait indiquer as-sez d’énergie et de force active non seulement pour briller au dehors, mais pour éclairer au dedans de lui-même une sé-rieuse vision. On croyait voir des pensées aussi bien que de la joie dans son regard.

– Maintenant, tante, poursuivit-il en se frottant les mains et en regardant miss Noble qui faisait entendre de doux pe-tits bruits de castor, il y aura toujours du sucre candi sur la table, pour que vous puissiez en dérober et en porter aux en-

 

– 110 – fants, et vous aurez en quantité des bas neufs à distribuer, et vous repriserez les vôtres d’autant plus.

Miss Noble fit à son neveu un petit signe de tête avec un rire soumis à demi effrayé, songeant qu’elle avait déjà glissé dans son panier un morceau de sucre de plus en l’honneur de la nomination.

– Quant à vous, Winny, continua le vicaire, il ne sera pas difficile maintenant de vous marier à quelque célibataire de Lowick, M. Salomon Featherstone, par exemple, dès que je m’apercevrai que vous êtes éprise de lui.

Miss Winifred qui n’avait cessé de contempler son frère et qui pleurait à chaudes larmes, ce qui était sa manière de se réjouir, sourit à travers ses pleurs, disant :

– Il faut que vous me donniez l’exemple, Cam ; il fau-drait vous marier maintenant.

– De tout mon cœur. Mais qui est-ce qui peut bien vou-loir de moi ? Je suis un vieux garçon râpé ; qu’en dites-vous, ma mère ?

– Vous êtes un bel homme, Camden, quoique vous n’ayez pas la belle prestance de votre père, dit la vieille dame.

– Je voudrais vous voir épouser miss Garth, frère, ajouta miss Winifred. Comme ce serait charmant de l’avoir au mi-lieu de nous à Lowick !

– Charmant en vérité ! Comme si on n’avait qu’à choisir parmi les jeunes femmes attachées au poteau comme des volailles au marché, et comme si je n’avais qu’à me présen-ter pour être accepté de qui que ce soit, dit le vicaire ne se souciant pas de préciser.

– 111 –

– Nous ne voulons pas de qui que ce soit, insista miss Winifred.

– Mais vous aimeriez mieux que ce fût miss Garth, mère, n’est-ce pas ?

– Le choix de mon fils sera le mien, dit mistress Farebro-ther avec une prudence majestueuse, et une épouse serait ici la très bien venue, Camden. Il faudra que vous fassiez votre whist chez vous, quand nous serons à Lowick, et Henriette Noble n’a jamais été une joueuse de whist.

Mistress Farebrother appelait toujours de ce nom magni-fique sa vieille et mince petite sœur.

– Je me passerai de whist, maintenant, ma mère.

– Pourquoi cela, Camden ? De mon temps, on considé-rait le whist comme un passe-temps fort convenable pour un bon ecclésiastique, dit mistress Farebrother, ignorante de ce que le jeu représentait pour son fils, et parlant d’un ton un peu tranchant comme s’il s’agissait de quelque encourage-ment donné aux nouvelles doctrines.

– J’aurai trop à faire pour songer au whist, avec deux pa-roisses à administrer, dit le vicaire, préférant ne pas discuter les vertus du jeu.

Précédemment déjà, il avait dit à Dorothée :

– Je ne me crois pas tenu de renoncer à Saint-Botolphe. Ce sera assez protester contre la pluralité des fonctions qu’on veut réformer, si je laisse à un autre la plus grande partie du revenu. La chose importante n’est pas de renoncer au pouvoir, mais d’en bien user.

 

– 112 –

– J’y ai songé aussi, dit Dorothée. Tant qu’il ne s’agit que de soi-même, je crois qu’il serait plus facile de renoncer au pouvoir et à l’argent que de les garder et de s’en bien ser-vir. Ce patronage peut sembler assez mal placé entre mes mains, et pourtant je sentais que je ne devais pas le laisser aller à d’autres.

– Et quant à moi, je serai tenu de faire en sorte que vous n’ayez pas à regretter d’avoir usé de votre droit, répondit le vicaire.

Il avait une de ces natures où la conscience a besoin, pour mieux agir, que le joug de la vie cesse de les écorcher. Il ne fit pas étalage d’humilité, mais, au fond de son cœur, il se sentait honteux d’avoir montré des faiblesses dont bien d’autres étaient restés purs, qui pourtant n’obtenaient point de bénéfices.

– J’ai toujours souhaité d’être autre chose que clergy-man, dit le vicaire à Lydgate. Mais peut-être, après tout, vaut-il mieux que je m’efforce de faire de moi le meilleur clergyman possible ; c’est en se mettant à ce point de vue-là voyez-vous, que les difficultés paraissent très simplifiées, conclut-il en souriant.

Sa part de devoirs paraîtrait maintenant toute facile au vicaire. Mais le devoir a pour se manifester, des occasions imprévues, comme par exemple un ami un peu ennuyeux que nous avons aimablement invité à venir nous voir et qui se casse la jambe sous notre toit.

Une semaine plus tard à peine, le devoir se présenta chez lui, dans la personne de Fred Vincy revenu d’Omnibus-Collège avec ses grades de bachelier.

 

– 113 –

– Je suis confus de vous déranger, monsieur Farebro-ther, dit Fred dont le doux et frais visage semblait de bon augure. Mais vous êtes le seul ami que je puisse consulter. Une fois déjà je vous ai ouvert mon cœur, et vous avez été si bon que je ne puis m’empêcher de recourir encore à vous.

– Asseyez-vous, Fred, je suis tout disposé à vous en-tendre et à faire pour vous tout ce que je pourrai, dit le vi-caire en continuant de travailler à l’emballage de quelques petits objets pour le déménagement prochain.

– Je voulais vous dire… Fred hésita un instant, puis con-tinua tout d’un trait : Je pourrais maintenant entrer dans l’Église, et vraiment j’ai beau regarder autour de moi, je ne vois rien d’autre à faire. Je n’aime pas l’Église, mais je sais que ce serait très dur de le confesser à mon père, après tout ce qu’il a dépensé pour m’y préparer…

Fred s’arrêta encore, puis répéta :

– Et je ne vois rien d’autre à faire.

– J’en ai parlé à votre père, Fred, mais je n’ai pas gagné grand’chose avec lui. Il a prétendu qu’il était trop tard. Mais voilà déjà un pont de franchi. Quels sont vos autres soucis ?

– Simplement, que je n’y ai aucune inclination. Je n’aime pas la théologie ni les prêches, ni me sentir tenu d’avoir l’air grave. J’aime à me promener à cheval dans la campagne, comme les autres. Je ne veux pas dire que je voudrais deve-nir un mauvais sujet en aucune façon ; mais je n’ai aucun goût pour le genre de choses qu’on attend d’un clergyman. Et pourtant, que puis-je faire sans cela ? Mon père ne peut me fournir un capital, sans quoi j’aurais pu entrer dans l’agriculture. Et il n’a pas de place pour moi dans son com-merce. Je ne peux pas non plus, bien entendu, me mettre à

– 114 –

étudier le droit ou la médecine maintenant, puisque mon père prétend que je gagne quelque chose. C’est bel et bien de dire que je fais mal d’entrer dans l’Église, mais ceux qui me tiennent ce langage feraient aussi bien de m’envoyer vivre dans les bois.

La voix de Fred avait pris un ton de reproche grondeur, et M. Farebrother eût été tenté de sourire, s’il n’avait eu l’esprit trop occupé à en imaginer plus que n’en avait dit Fred.

– Avez-vous quelques difficultés à propos des doctrines ? à propos des articles ? demanda-t-il, faisant effort pour ne considérer uniquement dans la question que l’intérêt de Fred.

– Non ; je suppose que les articles sont justes. Je n’aurais pas d’arguments pour les réfuter, puisque des hommes bien meilleurs et plus instruits que moi les accep-tent. Je crois qu’il serait assez ridicule de ma part de montrer de semblables scrupules, comme si je pouvais en être juge.

– Je puis donc supposer que vous pensiez être à même de faire un bon petit prêtre de campagne, sans être d’ailleurs un fameux théologien ?

– Sans doute ; s’il faut que je devienne clergyman, j’essayerai de faire mon devoir tout en ne l’aimant guère. Trouvez-vous qu’on puisse m’en blâmer ?

– D’entrer dans l’Église dans de telles conditions ? Cela dépend de votre conscience, Fred. Jusqu’à quel point avez-vous mesuré l’importance de cet acte et envisagé ce que votre position exigerait de vous ? Ce que je puis vous dire de moi, c’est que je n’ai jamais été assez strict dans les devoirs

 

– 115 – de ma profession et que ma conscience s’en est trouvée mal à l’aise.

– Mais il y a encore un autre obstacle, dit Fred en rou-gissant ; je ne vous en ai pas encore parlé, bien que certaines choses aient pu vous le faire deviner. Il y a une personne à laquelle je suis attaché de tout mon cœur ; je l’ai aimée de-puis que nous étions tout enfants.

– Miss Garth, je suppose ? dit le vicaire examinant de très près quelques étiquettes.

– Oui ; je ne me plaindrais plus de rien, si seulement elle voulait de moi. Et je sais que je pourrais alors être un brave garçon.

– Et vous croyez qu’elle partage votre sentiment ?

– Elle ne veut jamais le dire, et elle m’a fait promettre, il y a assez longtemps déjà, de ne plus lui en parler. Elle dé-sapprouve plus que personne que je me fasse clergyman, je le sais. Mais je ne puis renoncer à elle et je crois, malgré tout, qu’elle se soucie de moi. J’ai vu mistress Garth hier au soir, elle m’a dit que Mary était pour le moment au rectory de Lowick avec miss Farebrother.

– Oui, elle veut bien être assez aimable pour aider ma sœur dans ses occupations. Voudriez-vous y aller ?

– Non, je voulais vous demander une grande faveur. Je suis confus d’abuser ainsi de vous ; mais Mary vous écoute-rait peut-être si vous lui parliez de la chose, je veux dire de mon entrée dans l’Église.

– C’est là une mission délicate, mon cher Fred. Il me faudra sous-entendre votre attachement pour elle ; et abor-der ce sujet comme vous désirez que je le fasse, ce sera la

– 116 – mettre en demeure de me dire si elle vous rend votre atta-chement.

– C’est précisément ce que je voudrais. Je ne saurais à quoi me décider avant de connaître son sentiment.

– Vous voulez dire que de cela dépendra votre entrée dans l’Église ?

– Si Mary ne voulait de moi, ni maintenant ni jamais, il me serait bien indifférent d’échouer dans une carrière ou dans une autre.

– C’est de l’enfantillage, Fred ; les hommes survivent à leur amour, mais ils ne survivent pas aux conséquences de leur légèreté.

– Cela n’est pas vrai de mon amour à moi. Je n’ai jamais vécu un instant sans aimer Mary. Si je devais renoncer à elle, ce serait comme de me mettre à marcher sur des jambes de bois.

– Ne sera-t-elle pas blessée de mon indiscrétion ?

– Non, je suis sûr que non. Elle vous respecte plus que personne et elle ne vous ferait pas taire par des railleries, comme elle le fait avec moi. – Naturellement je n’aurais pu le dire à personne ni demander à personne de lui parler, qu’à vous. – Vous êtes pour nous deux un ami unique… Fred s’arrêta un instant, puis il reprit d’un ton de désolation : – Elle devrait reconnaître que j’ai travaillé pour passer mon examen. Elle devrait croire que je ferais n’importe quoi pour l’amour d’elle.

Après un instant de silence, M. Farebrother, quittant son travail, tendit la main à Fred :

 

– 117 –

– Très bien, mon garçon ; je ferai comme vous désirez.

Ce même jour M. Farebrother se rendit au presbytère de Lowick sur le cheval qu’il venait d’acheter. « Décidément, je ne suis qu’une vieille souche, pensa-t-il, les jeunes pousses me mettent de côté. »

Il trouva Mary au jardin, cueillant des roses et en effeuil-lant les pétales sur une feuille de papier. Le soleil était bas et les grands arbres projetaient leurs ombres en travers des chemins gazonneux, où Mary circulait sans chapeau ni om-brelle. Elle n’entendit pas M. Farebrother qui s’avançait sur l’herbe. Elle venait de se baisser pour faire la leçon à son pe-tit terrier noir, qui persistait à marcher sur le papier et à flai-rer les pétales des roses à mesure que Mary les y répandait ; prenant ses pattes de devant dans une main et levant l’index de l’autre, tandis que le chien plissait le front et semblait embarrassé : « Mouche, mouche, je suis honteuse de vous, dit-elle d’une voix de grave contralto, cela ne sied pas à un chien raisonnable; tout le monde vous prendrait pour un jeune gentleman écervelé. »

– Vous êtes sans pitié pour les jeunes gentlemen, miss Garth, dit le vicaire s’arrêtant à quelques pas d’elle.

Mary tressaillit et rougit.

– Cela me réussit toujours avec Mouche, dit-elle en riant.

– Mais pas avec les jeunes gentlemen ?

– Oh ! avec quelques-uns, je suppose ; puisqu’il y en a qui deviennent d’excellents hommes.

 

– 118 –

– Je suis heureux que vous m’accordiez cela, parce qu’en ce moment même il y a un jeune gentleman auquel je désire vous intéresser.

– Pas un écervelé, j’espère, dit Mary recommençant à cueillir des roses et sentant son cœur battre avec violence.

– Non, bien que la sagesse ne soit peut-être pas son fort, mais plutôt l’affection et la sincérité. Deux qualités, il est vrai, sur lesquelles, plus qu’on ne le croit d’ordinaire, peut reposer la sagesse. Vous vous doutez bien d’après cela, j’imagine, de quel jeune homme je veux parler.

– Oui, je crois que je le sais, dit Mary bravement, son vi-sage devenant plus sérieux et ses mains plus froides. Ce doit être Fred Vincy.

– Il m’a prié de vous consulter sur son entrée dans l’Église. Vous ne trouverez pas, j’espère, que j’aie pris une trop grande liberté en lui promettant de le faire.

– Au contraire, monsieur Farebrother. Chaque fois que vous avez la moindre chose à me dire, je me sens honorée.

– Mais, avant d’aborder la question, permettez-moi de toucher à un point délicat dont votre père m’a fait la confi-dence ; soit dit en passant, c’était ce même soir où je m’étais aussi acquitté d’une mission de la part de Fred, qui venait de partir pour le collège. M. Garth m’a conté ce qui s’était passé la nuit de la mort de Featherstone, – comment vous aviez refusé de brûler le testament, votre remords de conscience d’avoir été la cause innocente de ce que Fred ait été privé de ses dix mille livres. – Je me suis souvenu de cela et j’ai en-tendu dire telle chose qui pourra vous tranquilliser, qui vous prouvera que cette circonstance ne vous impose aucune es-pèce d’acte expiatoire.

– 119 –

M. Farebrother s’arrêta un instant et regarda Mary. Il ne demandait pas mieux que de faciliter à Fred les moyens de réussir, mais il ne serait pas mal, pensait-il, d’ôter à Mary certaines idées fausses auxquelles les femmes obéissent par-fois, comme de commettre l’erreur d’épouser un homme à titre de compensation. Les joues de Mary commençaient à brûler et elle restait muette.

– Je veux dire que, de votre conduite, il n’est pas résulté de différence réelle dans le sort de Fred. Il m’a été démontré que le premier testament n’eût pas été légalement valable après la destruction du dernier. Il eût été, soyez-en sûre, contesté et invalidé. Vous pouvez donc avoir l’esprit en re-pos sur ce point.

– Merci, monsieur Farebrother, dit Mary gravement. Je vous suis reconnaissante de vous souvenir de mes senti-ments.

– Je puis donc continuer maintenant. Fred a pris ses de-grés, vous le savez. Son chemin étant fait jusque-là, la ques-tion est de savoir ce qu’il pourra entreprendre. C’est une question si compliquée pour lui qu’il serait tenté, en fils soumis, de condescendre aux désirs de son père et d’entrer dans l’Église, bien que vous n’ignoriez pas qu’il y fût aupara-vant tout à fait opposé. Je l’ai interrogé et je ne vois pas, je l’avoue, d’objection insurmontable à ce qu’il devienne cler-gyman, au point où en sont les choses. Il pourrait, dit-il, se résigner à faire de son mieux dans cette carrière, mais à une seule condition. Cette condition remplie, je ferais mon pos-sible pour pousser à l’avancement de Fred ; au bout de quelque temps, pas tout de suite bien entendu, il pourrait être auprès de moi comme desservant, et occupé de telle sorte que son traitement égalerait à peu près celui que je

 

– 120 – touchais comme vicaire. Mais tout cela, je le répète, dépend d’une condition. Il m’a ouvert son cœur, miss Garth, en me priant de plaider pour lui. Sa décision dépend absolument de vos sentiments.

Mary avait l’air si émue qu’il ajouta après un moment :

– Promenons-nous un peu ; et tout en se promenant, à parler franchement, reprit-il, Fred ne veut se décider pour aucune carrière qui diminuerait les chances qui lui restent de vous épouser ; mais, avec cette perspective, il fera de son mieux dans n’importe quelle voie que vous approuverez.

– Il m’est impossible de dire si je l’épouserai jamais, monsieur Farebrother. Mais, sûrement, je ne serai jamais sa femme s’il devient ministre. On ne saurait tenir un langage meilleur et plus généreux que le vôtre, je ne prétends pas une minute corriger votre opinion. Seulement, j’ai ma façon à moi, un peu jeune et critique, de considérer les choses, dit Mary, retrouvant une étincelle de son enjouement qui ne rendait sa modestie que plus charmante.

– Je désire pouvoir lui transmettre exactement ce que vous pensez, dit M. Farebrother.

– Je ne pourrais aimer un homme ridicule, dit Mary, ne tenant pas à entrer plus avant dans le sujet ; Fred a assez de savoir et de bon sens pour devenir, s’il le veut, un homme respectable dans quelque bonne carrière, en dehors de l’Église, mais je ne puis me le représenter prêchant, faisant des sermons, prononçant des bénédictions, priant auprès des malades, sans qu’il réapparaisse avec quelque chose de gro-tesque. S’il devenait clergyman, ce ne serait que par amour du bon ton et je trouve qu’il n’y a rien de si méprisable qu’une sotte vanité de ce genre. C’est ce que je me disais

 

– 121 – toujours quand je voyais M. Crowse, avec sa figure vide et son parapluie correct, prononçant délicatement des petits discours affectés. Quel droit ont donc de tels hommes à re-présenter le christianisme, comme si c’était une institution pour élever des idiots dans le bon ton, comme si…

Mary s’arrêta. Elle s’était laissée aller comme si elle s’adressait à Fred au lieu de parler à M. Farebrother.

– Les jeunes femmes sont sévères ; elles ne sentent pas la puissance de l’action comme les hommes, quoique je dusse peut-être faire une exception en votre faveur. Mais vous ne mettez pas Fred à un niveau aussi bas ?

– Non, certainement ; il a beaucoup de qualités ; mais, clergyman, il n’en aurait pas l’emploi. Ce serait un type d’hypocrisie professionnelle.

– Alors, votre réponse est tout à fait décisive ? Comme pasteur il n’a aucun espoir ?

Mary secoua la tête.

– Mais s’il bravait toutes les difficultés pour gagner sa vie de quelque autre manière, lui donnerez-vous le soutien de l’espoir ? Pourra-t-il compter vous obtenir ?

– Il n’est pas nécessaire, je trouve, de lui répéter une fois de plus ce que je lui ai dit déjà, répondit Mary comme un peu blessée. J’entends qu’il n’a nul besoin de poser ces ques-tions, jusqu’à ce qu’il ait donné les preuves d’une sage et digne conduite, au lieu de dire qu’il en serait capable.

M. Farebrother garda le silence pendant une ou deux minutes, puis, tandis qu’ils s’arrêtaient à l’ombre d’un érable, au tournant d’une allée envahie par l’herbe, il reprit :

 

– 122 –

– Je comprends que vous résistiez à toute tentative pour vous lier par une promesse ; mais de deux choses l’une : ou votre sentiment pour Fred Vincy vous empêche de former tout autre attachement, et alors il peut compter que vous ne vous marierez pas jusqu’à ce qu’il ait mérité votre main, ou il n’en est rien et alors il ne faut plus lui donner le moindre en-couragement. Pardonnez-moi, Mary ; c’est ainsi que je vous appelais autrefois, vous savez, quand vous étiez mon élève. Mais lorsque de l’état des affections d’une femme dépend le bonheur d’une autre vie, de plus d’une autre vie, je trouve que la conduite la plus noble de sa part serait d’être parfai-tement droite et franche.

Mary, à son tour, demeura silencieuse, ne s’étonnant pas du langage de M. Farebrother, mais plutôt de sa voix qui ex-primait une émotion grave, et contenue. Quand l’idée étrange lui traversa l’esprit, que peut-être les paroles du vi-caire se rapportaient à lui-même, elle y resta incrédule et rougit d’en avoir eu la pensée. Elle n’avait jamais songé que nul homme pût l’aimer, excepté Fred qui l’avait épousée avec un vieil anneau d’ombrelle, à l’âge où elle portait en-core des chaussettes et des petits souliers à rubans ; encore moins avait-elle pensé que M. Farebrother pût prendre inté-rêt à elle, M. Farebrother, l’homme le plus savant du cercle étroit où elle vivait. Elle n’eut que le temps de sentir com-bien tout cela était vague et peut-être illusoire, mais une chose était claire et résolue dans son esprit, sa réponse :

– Puisque vous le considérez comme mon devoir, mon-sieur Farebrother, je vous dirai que j’ai pour Fred un senti-ment trop fort pour renoncer à lui en faveur de tout autre. Je ne serais jamais tout à fait heureuse, si je pensais qu’il fût malheureux de m’avoir perdue. Je lui suis reconnaissante de m’aimer toujours plus que personne et de tant s’inquiéter de

– 123 – ce qui me fait de la peine, depuis le temps où nous étions tout enfants, et cela a pris en moi une racine profonde. Je ne puis me figurer un sentiment nouveau venant affaiblir celui-là dans mon cœur. J’aimerais par-dessus tout le voir digne du respect de tous. Mais dites-lui, s’il vous plait, que jusque-là je ne puis lui promettre de l’épouser. Je blesserais et j’affligerais trop mon père et ma mère. Il est donc libre de faire un autre choix.

– Eh bien, voilà ma mission remplie, dit M. Farebrother tendant la main à Mary. Je vais m’en retourner tout de suite à Middlemarch. En donnant à Fred cet espoir, nous le ferons entrer d’une manière ou d’une autre dans la bonne voie, et j’espère vivre assez pour vous unir. Dieu vous bénisse !

– Oh ! restez, je vous en prie, permettez-moi de vous of-frir un peu de thé, dit Mary. Ses yeux se remplirent de larmes, quelque chose d’indéfinissable, quelque chose comme une douleur résolument étouffée, dans les manières de M. Farebrother, fit qu’elle se sentit tout à coup malheu-reuse, comme elle l’avait été un jour où elle avait vu les mains de son père trembler dans un moment d’émotion.

– Non, ma chère, non, il faut que je parte.

Quelques minutes plus tard, le vicaire remontait sur son cheval : il avait magnanimement accompli un devoir beau-coup plus dur que de renoncer au whist – ou même de rédi-ger des méditations de repentance.

 

– 124 –