Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 6 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre VI

 

 

Ce qui, en quittant l’église, affligeait surtout Dorothée, c’était de voir M. Casaubon résolu à ne pas parler à son cou-sin, et la présence de Will en ce lieu ne servit qu’à marquer plus fortement l’éloignement qui existait entre eux. La pré-sence de Will lui avait paru tout à fait excusable, elle la con-sidérait même comme une aimable démarche de sa part vers une réconciliation qu’elle n’avait cessé de désirer. Il avait sans doute imaginé comme elle que, s’il se rencontrait par hasard avec M. Casaubon, ils se donneraient une poignée de main et que leurs rapports pourraient redevenir amicaux. Dorothée se sentait maintenant trompée dans son espoir. Will était plus que jamais banni, car M. Casaubon avait sans doute été plus aigri encore par cet acte de présence imposée d’une personne qu’il refusait de reconnaître.

Il n’avait pas prêché ce jour-là, ne se trouvant pas très bien et souffrant de suffocation ; aussi Dorothée ne fut-elle pas surprise de le voir garder le silence pendant le lunch, en-core moins de ce qu’il ne fit aucune allusion à Will Ladislaw. Elle sentait que, pour sa part, elle ne pourrait plus jamais en-tamer ce sujet. Le dimanche, ils passaient généralement cha-cun de leur côté les heures qui séparaient le lunch du dîner, M. Casaubon, dans la bibliothèque où il restait presque tout le temps assoupi, et Dorothée dans son boudoir en compa-gnie de quelques livres favoris. Il y en avait toute une pile sur la table, de genres différents, depuis Hérodote, qu’elle ap-prenait à lire avec M. Casaubon, jusqu’à son vieux compa-gnon Pascal et l’Année chrétienne de Keble. Mais ce jour-là

– 64 – elle les ouvrit l’un après l’autre sans en pouvoir lire aucun. Tout paraissait triste : les présages sinistres avant la nais-sance de Cyrus, les antiquités juives, le carillon sacré des hymens favorites, tout également insipide. Les fleurs mêmes et l’herbe du printemps avaient en elles je ne sais quel fris-sonnement de mélancolie, sous les nuages de cet après-midi qui cachaient le soleil par intervalles ; tout, jusqu’aux pen-sées réconfortantes qui étaient devenues des habitudes dans sa vie, tout semblait porter la monotonie des longs jours d’avenir qui attendaient Dorothée avec ces uniques compa-gnons de sa solitude ; c’était d’une autre ou plutôt d’une plus réelle compagnie que la pauvre Dorothée était affamée, et sa faim n’avait cessé de grandir, sous le continuel effort que demandait sa vie d’épouse. Elle essayait toujours d’être telle que son mari le souhaitait, et jamais elle ne pouvait se repo-ser dans la joie de le voir satisfait de ce qu’elle était. La chose qu’elle aimait, dont elle avait spontanément le désir, semblait toujours être exclue de sa vie ; que lui importait en effet qu’elle lui fût accordée, si elle n’était pas partagée ? À propos de Ladislaw, la divergence avait existé entre eux dès le premier moment, et, depuis que M. Casaubon avait si sé-vèrement repoussé le sentiment énergique de Dorothée sur les droits de son parent aux biens de sa famille, cette diver-gence d’opinion avait laissé dans l’esprit de Dorothée la cer-titude qu’elle avait raison, et que son mari avait tort, mais qu’elle était impuissante à y rien changer. Cet après-midi, son impuissance l’accablait plus tristement que jamais ; elle aspirait à des objets qui pourraient lui être chers et auxquels elle pourrait être chère. Elle aspirait à un travail qui fût direc-tement bienfaisant comme le soleil et la pluie ; et maintenant il semblait qu’elle ne dût plus vivre que dans une tombe, où se trouvait l’appareil d’un travail spectral, produisant ce qui ne serait jamais la lumière du jour. Aujourd’hui même elle

 

– 65 – s’était tenue debout sur le bord de cette tombe, et elle avait vu Will Ladislaw s’en aller et disparaître dans le monde loin-tain de la chaude activité et de la fraternité humaine, tour-nant son visage vers elle pendant qu’il s’éloignait.

Ses livres, non plus que ses pensées, ne pouvaient lui venir en aide. C’était dimanche, et elle ne pouvait disposer de la voiture pour aller chez Célia qui avait eu dernièrement un petit enfant. Nul refuge pour le mécontentement et le vide de son cœur, et Dorothée eut à supporter sa fâcheuse dispo-sition d’âme comme elle eût supporté un mal de tête. Après dîner, à l’heure où habituellement elle commençait à lire à haute voix, M. Casaubon proposa d’aller ensemble dans la bibliothèque où il avait fait allumer du feu et apporter des lumières. Il semblait s’être ranimé, et son esprit plein de pensées intenses.

Dans la bibliothèque, Dorothée remarqua qu’il avait der-nièrement arrangé toute une pile de ses livres de notes ; il prit alors un volume bien connu, qu’il lui remit dans la main et qui était une table des matières de tous les autres.

– Vous m’obligerez, ma chère, dit-il en s’asseyant, si, au lieu de me faire la lecture ce soir, vous voulez bien parcourir cela à haute voix, le crayon en main, et à chaque point, où je dirai : « marquez », faire une crois avec le crayon. C’est le premier pas dans un procédé de revision auquel j’ai long-temps réfléchi, et à mesure que nous avancerons, je vous in-diquerai certains principes pour le choix des sujets, qui vous permettront, je pense, de participer avec intérêt à ce que j’ai en vue de faire.

Cette proposition n’était qu’un signe de plus, ajouté à bien d’autres depuis la mémorable entrevue avec Lydgate, que la répugnance première de M. Casaubon à laisser Doro-

– 66 – thée travailler avec lui avait fait place à une disposition dia-métralement contraire.

Il y avait deux heures qu’elle lisait et marquait, lorsqu’il dit :

– Nous allons monter ce volume et le crayon, si vous le voulez bien, et au cas que nous lisions cette nuit nous pour-rons avancer notre travail. Cela ne vous ennuie pas, je pense, Dorothée ?

– Je préfère toujours lire ce que vous-même préférez en-tendre, dit Dorothée, exprimant la simple vérité, car ce qu’elle craignait par-dessus tout, c’était, quoi qu’elle fit à grand effort, de le laisser toujours aussi triste qu’auparavant.

Une preuve de la force avec laquelle certains traits ca-ractéristiques de Dorothée s’imprimaient dans l’esprit de son entourage, c’est que son mari, avec toute sa jalousie et ses soupçons, avait acquis une confiance aveugle dans la sûreté de ses promesses et dans sa faculté de se dévouer à son idée du juste et du bien. Il avait commencé tout dernièrement à s’apercevoir que ces qualités étaient pour lui-même une bonne fortune précieuse, et il voulait les accaparer.

La lecture se fit au milieu de la nuit, comme il l’avait prévu. Dorothée, vaincue par la fatigue et grâce à sa jeu-nesse, s’était endormie vite et profondément. Elle fut réveil-lée par l’impression qu’il y avait quelque part une lumière, et que cette lumière était celle du soleil couchant sur le sommet d’une montagne escarpée. Elle ouvrit les yeux et vit son ma-ri, enveloppé dans sa chaude robe de chambre, s’asseyant dans un fauteuil près du foyer où les braises brillaient en-core. Il avait allumé deux bougies, et attendait que Dorothée se réveillât.

 

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– Êtes-vous malade, Édouard ? dit-elle en se levant aus-sitôt.

– J’ai senti quelque malaise à demeurer couché ; je res-terai assis là pour un moment.

Elle jeta du bois sur le feu, s’enveloppa d’un vêtement et lui demanda :

– Voudriez-vous que je vous fisse la lecture ?

– Vous m’obligerez beaucoup, si vous le voulez bien, Do-rothée, dit M. Casaubon avec quelque chose de plus doux dans sa politesse ordinaire. Je suis très éveillé ; mon esprit est remarquablement lucide.

– Je crains que l’excitation ne soit trop forte pour vous, dit Dorothée, se rappelant les avertissements de Lydgate.

– Non, je ne sens pas d’excitation particulière. Ma pen-sée est très claire.

Dorothée n’osa pas insister et se mit à lire pendant une heure ou plus, de la même manière qu’elle l’avait fait dans la soirée, mais en parcourant les pages avec plus de rapidité. M. Casaubon avait l’esprit plus éveillé, et il semblait, sur la plus légère indication verbale, aller au-devant de ce qui allait suivre, disant : « Cela suffit, marquez cela », ou bien « Passez au prochain titre, je supprime la seconde excursion en Crète ». Dorothée s’étonnait de voir la rapidité avec laquelle son esprit inspectait à vol d’oiseau le champ sur lequel il avait rampé pendant des années.

– Fermez le livre maintenant, ma chère, dit-il enfin. Nous achèverons demain notre travail. Je l’ai différé trop long-temps et le verrai terminé avec joie. Mais vous remarquerez que le principe qui détermine mon choix donnera un éclair-

– 68 – cissement approprié et convenablement proportionné à cha-cun des sujets énumérés dans mon introduction, qui sont es-quissés pour le moment. Vous avez vu cela clairement, Doro-thée ?

– Oui, dit-elle en tremblant légèrement.

Elle se sentait la mort dans le cœur.

– Et maintenant, je crois que je pourrai prendre un peu de repos.

M. Casaubon se recoucha et la pria d’éteindre la lumière. Quand elle aussi se fut recouchée et que l’obscurité, éclairée seulement par un faible rayon du foyer, se fut établie dans la chambre, il reprit :

– Avant de m’endormir, j’ai une demande à vous adres-ser, Dorothée ?

– Qu’est-ce ? dit-elle, l’esprit traversé de crainte.

– C’est que vous me fassiez savoir en toute assurance si, dans le cas de ma mort, vous accomplirez mes désirs : si vous éviterez de faire ce que je blâmerais, et si vous vous appliquerez à faire ce que je souhaiterais.

Dorothée n’était pas prise au dépourvu ; divers incidents avaient pu lui faire conjecturer de la part de son mari quelque intention qui pourrait créer pour elle un nouveau joug. Elle ne répondit pas tout de suite.

– Vous refusez ? fit M. Casaubon avec plus d’aigreur dans la voix.

– Non, je ne refuse pas encore, dit Dorothée d’une voix claire, le besoin de liberté s’affirmant dans son âme. Mais

 

– 69 – c’est trop solennel. Je ne trouve pas bien de faire une pro-messe, quand j’ignore, à quoi elle m’obligera. Tout ce que dicterait l’affection, je le ferais sans rien promettre.

– Mais, en suivant votre propre jugement. Ce que je vous demande, c’est d’obéir au mien ; vous refusez ?

– Non, cher, non, répéta Dorothée d’une voix suppliante, torturée par des craintes opposées. Mais ne puis-je attendre et réfléchir un peu ? Je désire de toute mon âme faire ce qui pourrait vous être agréable ; mais je ne puis donner de ga-rantie si soudainement, bien moins encore quand il s’agit d’une chose que j’ignore.

– Vous ne pouvez donc pas avoir confiance dans la na-ture de mes désirs ?

– Accordez-moi jusqu’à demain, dit Dorothée d’un ton de prière.

– Jusqu’à demain donc.

Bientôt après elle l’entendit dormir, mais il n’y avait plus de sommeil pour elle. Tandis qu’elle se contraignait à rester tranquille dans son lit pour ne pas le troubler, son esprit sou-tenait un combat où l’imagination rangeait ses forces tantôt d’un côté tantôt d’un autre. Elle n’avait aucun pressentiment que ce que son mari prétendait exiger d’elle dans l’avenir eût rapport à autre chose qu’à son œuvre. Mais il lui semblait assez clair qu’il lui demanderait de se dévouer à débrouiller ces amas de matériaux, qui devaient être la douteuse dé-monstration de principes plus douteux encore. La pauvre en-fant était devenue tout à fait incrédule au regard de la foi qu’on pouvait accorder à cette Clef qui avait été l’ambition et le labeur de la vie de son mari. Il n’était pas étonnant qu’en dépit de son peu de connaissance, son jugement sur ces ma-

– 70 – tières fût plus vrai que celui de M. Casaubon ; car elle voyait dans leur vraie lumière et avec une puissance de comparai-son, exempte de préjugés, sur quelles probabilités il avait, lui, engagé toute sa personnalité. Et maintenant elle se re-présentait les jours, les mois et les années qu’elle emploierait à classer ce qu’on pourrait appeler des débris de momies, des fragments d’une tradition qui n’était elle-même qu’une mosaïque fabriquée avec des ruines écroulées – à les classer pour en faire l’aliment d’une théorie déjà desséchée à sa naissance, comme un enfant mal venu.

Que de fois Dorothée avait dû réprimer son ennui et son impatience à propos de cette œuvre qui se révélait à elle sous la forme d’une vague énigme à deviner, au lieu de trou-ver, dans une participation à une science élevée, un but utile pour sa vie ! Elle comprenait maintenant pourquoi son mari en était venu à s’accrocher à elle, comme au dernier espoir qui lui restait de transmettre au monde ses travaux sous une forme qui les rendit acceptables. Il avait paru, au début, vou-loir la tenir éloignée de toute connaissance exacte de son œuvre, – mais, graduellement, la terrible puissance du besoin humain – la perspective d’une mort prématurée… Et ici la pitié de Dorothée se reporta de son avenir à la lutte passée de son mari, ou mieux, au fruit de ce passé, à la lutte pré-sente qui était devenue son lot : le travail solitaire, l’ambition respirant avec peine sous le poids de la défiance de soi-même, le but fuyant devant lui et ses membres alourdis ; maintenant enfin, l’épée tremblant visiblement au-dessus de sa tête ! Et n’était-ce pas pour l’assister dans le travail de sa vie qu’elle avait souhaité de l’épouser ? Mais elle avait cru que ce travail serait quelque chose de plus grand, qu’elle pourrait servir avec dévouement par simple amour pour l’œuvre. Était-il bien aujourd’hui, était-il possible, si même

 

– 71 – elle le promettait, de travailler comme un condamné dans son inexorable moulin, pour n’arriver à aucun résultat ?

Et pourtant pouvait-elle ne pas lui accorder cela ? Pou-vait-elle dire : « Je refuse de contenter cette faim dévo-rante ? » Ce serait refuser de faire pour le mort ce qu’elle au-rait fait pour le vivant. S’il vivait pendant quinze ans encore ou davantage, comme Lydgate en avait admis la possibilité, sa vie à elle se passerait certainement à l’aider avec soumis-sion.

Mais quelle différence profonde entre l’attachement au vivant et cette promesse indéfinie de dévouement au mort ! Tant qu’il vivait, il ne pouvait rien exiger d’elle qu’elle ne fût libre de contester ou même de refuser. Mais, – cette pensée traversa plus d’une fois son esprit sans qu’elle pût y croire, – ne pouvait-il pas, peut-être, exiger d’elle quelque chose de plus que ce qu’elle était capable d’imaginer, puisqu’il lui de-mandait la promesse de remplir ses désirs sans lui dire en quoi ils consistaient ? Non ; son cœur n’était attaché qu’à son œuvre seule ; c’était là le but pour lequel sa vie brus-quement arrêtée devait se prolonger par sa vie à elle. Et si maintenant elle allait lui dire : « Non ! si vous mourez, je ne mettrai pas la main à votre œuvre », ce serait comme d’écraser ce cœur meurtri.

Dorothée resta couchée pendant quatre heures, en proie à cette lutte intérieure, et finit par se sentir malade, égarée, incapable de prendre une résolution, priant en silence. Im-puissante comme un enfant qui a sangloté et a crié trop long-temps, elle tomba dans un tardif sommeil du matin, et lors-qu’elle s’éveilla, M. Casaubon était déjà levé. Tantripp lui dit qu’il avait déjeuné, lu les prières et qu’il était dans la biblio-thèque.

 

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– Je ne vous ai jamais vue si pâle, madame, dit Tantripp, femme solide qui avait accompagné les deux sœurs à Lau-sanne.

– Ai-je jamais eu beaucoup de couleurs, Tantripp ? de-manda Dorothée avec un faible sourire.

– On ne peut pas dire précisément beaucoup de cou-leurs, mais un éclat comme une rose de Chine. Mais que peut-on attendre à respirer toujours ces vieux bouquins ? Reposez-vous un peu ce matin, madame. Permettez-moi de dire que vous êtes malade et que vous ne pouvez aller vous renfermer dans cette bibliothèque.

– Oh ! non, non ! laissez-moi me dépêcher, M. Casaubon a tout particulièrement besoin de moi.

Elle était sûre, en descendant, qu’elle lui promettrait de remplir ses volontés ; mais seulement plus tard, dans la jour-née, pas tout de suite.

Dès qu’elle parut dans la bibliothèque, M. Casaubon, qui était près de la table où il avait arrangé des livres, se retour-na et lui dit :

– J’attendais votre arrivée, ma chère. J’avais espéré me remettre sans retard au travail, ce matin ; mais je me sens légèrement indisposé, grâce, sans doute, à ma trop grande excitation d’hier. Je vais aller faire un tour dans le bosquet, l’air est plus doux maintenant.

– Je suis heureuse de vous voir un peu sortir. Vous aviez, je le crains, l’esprit trop excité, hier soir.

– Je voudrais bien l’avoir en repos sur le dernier point dont je vous ai entretenue cette nuit, Dorothée. J’espère que vous allez enfin me donner votre réponse.

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– Puis-je aller vous retrouver au jardin, tout à l’heure ? demanda Dorothée, gagnant encore un peu de temps pour respirer.

– Je serai dans l’allée des Ifs pour une demi-heure envi-ron.

Et il la quitta.

Dorothée, se sentant très fatiguée, sonna, et pria Tan-tripp de lui apporter ses vêtements pour sortir. Elle était res-tée assise pendant quelques minutes, mais sans nul retour du combat de la nuit. Elle sentait seulement qu’elle allait dire « oui » à sa propre condamnation ; elle était trop faible, trop pleine de crainte à la pensée d’infliger à son mari un coup poignant, pour faire autre chose que de se soumettre abso-lument. Elle demeura assise sans bouger et permit à Tantripp de lui mettre son chapeau et son châle, tant sa prostration était grande, car en général elle aimait à se servir elle-même.

– Dieu vous bénisse, madame ! dit Tantripp avec un mouvement spontané d’amour envers cette belle et douce créature, pour laquelle elle se sentait impuissante à faire quelque chose de plus, maintenant qu’elle avait fini de lui attacher son chapeau.

C’en était trop pour les sentiments fortement tendus de Dorothée, et elle éclata en sanglots, pleurant sur le bras de Tantripp. Mais bientôt elle se remit, sécha ses yeux et sortit par la porte vitrée pour aller au bosquet.

– Je voudrais que chaque livre de cette bibliothèque ser-vît à bâtir une catacombe pour votre maître, dit Tantripp à Pratt, le sommelier, le trouvant dans la salle du déjeuner.

 

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Elle avait suivi sa maîtresse à Rome, et elle refusait tou-jours d’appeler M. Casaubon autrement que « votre maître » quand elle parlait aux autres domestiques.

Pratt se mit à rire ; il aimait bien son maître, mais il ai-mait encore mieux Tantripp.

Lorsque Dorothée fut dehors, dans les allées sablées, elle s’attarda autour des taillis les plus voisins, hésitant comme elle l’avait fait déjà dans une autre circonstance. Alors elle avait craint que son effort de sympathie et d’union ne fût mal reçu ; aujourd’hui elle tremblait d’atteindre l’endroit où elle allait s’enchaîner pour toujours à une association devant la-quelle elle reculait. Ce n’était ni la loi ni l’opinion du monde qui l’y obligeait, mais seulement le caractère de son mari et sa propre compassion, le joug idéal, non le joug réel du ma-riage. C’était en vain qu’elle voyait clairement toute la situa-tion, elle se sentait contrainte, elle ne pouvait pas frapper l’âme malade qui implorait la sienne. Si c’était de la fai-blesse, Dorothée était faible. Mais l’heure s’écoulait et elle ne pouvait tarder plus longtemps.

En entrant dans l’allée des Ifs elle n’aperçut pas son ma-ri, mais le chemin avait des tournants, et elle avança pensant qu’il allait bientôt lui apparaître enveloppé dans son manteau bleu. L’idée lui vint qu’il se reposait peut-être dans le pavil-lon auquel menait un petit sentier latéral. Tournant le coin du chemin, elle le vit assis sur le banc, tout près d’une table de pierre. Ses bras reposaient sur la table, son front s’y ap-puyait, le manteau ramené en avant et formant un écran de chaque côté du visage.

Il s’est épuisé cette nuit, se dit Dorothée, pensant d’abord qu’il était endormi et que le pavillon était un endroit trop humide pour y rester. Puis elle se souvint de lui avoir vu

– 75 – depuis peu prendre parfois la même attitude pendant qu’elle lui lisait, trouvant plus commode d’écouter et même de par-ler, la tête ainsi penchée.

– Me voici, Édouard, dit-elle en entrant dans le pavillon, je suis prête.

Il n’y prit pas garde et elle pensa qu’il devait dormir pro-fondément. Elle posa la main sur son épaule et répéta :

– Je suis prête !

Il demeura immobile, et, avec une vague terreur, elle se pencha sur lui et appuya sa joue tout près de la sienne, im-plorant d’une voix inquiète :

– Réveillez-vous, mon ami, réveillez-vous, écoutez-moi. Je suis venue pour vous répondre.

Mais Dorothée ne donna jamais sa réponse.

Plus tard, dans cette même journée, Lydgate était assis à son chevet et elle parlait dans le délire, pensant à haute voix, et se rappelant tout ce qui s’était passé dans son âme la nuit dernière. Elle le reconnaissait et l’appelait par son nom, elle lui expliquait tout, le suppliant encore et toujours de tout ex-pliquer à son mari.

– Dites-lui que j’irai le retrouver tout à l’heure ; je suis prête à promettre ; seulement c’était si affreux d’y penser. Cela m’a rendue malade, pas très malade, je serai bientôt mieux. Allez le lui dire.

Mais le silence ne devait plus jamais être rompu pour l’oreille de son mari.

 

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