Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 30 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Livre VIII: Soleil Couchant et Soleil Levant

LIVRE VIII

 

 

SOLEIL COUCHANT ET SOLEIL

LEVANT

 

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CHAPITRE PREMIER

 

La généreuse impétuosité avec laquelle Dorothée s’était élancée sur l’heure à la tâche de justifier Lydgate, subit un mélancolique arrêt, quand elle en vint à considérer les cir-constances à la lumière de l’expérience de M. Farebrother.

– C’est une entreprise délicate, lui dit-il. Comment pou-vons-nous commencer nos informations sur l’affaire ? Ce se-ra ou publiquement, en mettant la justice à l’œuvre, ou bien secrètement, en interrogeant Lydgate. Dans le premier cas, il ne se trouve pas de terrain solide pour y marcher, sans quoi Hawley s’y fut mis ; et quant à aborder le sujet avec Lydgate, j’avoue que je reculerais devant la tentative. Il y verrait pro-bablement une mortelle injure. Il est extrêmement difficile, j’en ai plus d’une fois fait l’épreuve, de lui parler d’affaires personnelles. Et il faudrait connaître à l’avance la vérité sur sa conduite, pour se sentir bien assuré d’un bon résultat.

– Je suis convaincue que sa conduite n’a pas été cou-pable : les gens, je crois, valent toujours mieux que leurs voi-sins ne le pensent, dit Dorothée.

Elle devait à la dure expérience qu’elle en avait faite, ces deux dernières années, une forte tendance à s’élever contre toute interprétation défavorable de la conduite d’autrui ; et pour la première fois, elle se sentit un peu mécontente de M. Farebrother. Elle n’aimait pas cette prudence à peser toutes les conséquences, là où elle n’aurait voulu que foi ar-dente dans les efforts de la justice et de la pitié, et dans le triomphe de leur force communicative. Deux jours plus tard elle l’avait à dîner, au manoir, avec son oncle et les Chettam,

– 421 – et quand le dessert, auquel personne ne touchait, fut sur la table, quand les domestiques eurent quitté la salle et que M. Brooke s’assoupit pour commencer sa sieste, elle reprit le sujet avec une certaine vivacité :

– M. Lydgate comprendrait que, si ses amis entendaient énoncer une calomnie sur son compte, leur désir dût être, avant tout, de le justifier. À quoi bon vivre, si ce n’est pas pour nous rendre la vie plus facile, les uns aux autres ? Je ne puis être indifférente aux peines d’un homme qui m’a con-seillée dans ma peine et soignée dans ma maladie.

Il n’y avait pas dans le ton et dans les manières de Doro-thée moins d’énergie qu’il n’y en avait déjà trois ans aupara-vant, lorsqu’elle présidait encore la table de son oncle, et de-puis lors son expérience lui avait donné plus de droits d’exprimer une opinion arrêtée. Mais sir James Chettam n’était plus le soupirant timide et toujours prêt à s’incliner d’autrefois : c’était le beau-frère, plein de sollicitude, avec une pieuse admiration pour sa sœur, mais aussi avec une crainte constante de la voir retomber sous quelque nouvelle illusion presque aussi fâcheuse que celle d’épouser Casau-bon. Quand il répondait : « Précisément », ce n’était plus avec le même sourire qu’autrefois, aux anciens jours de soumission, avant son mariage ; c’était souvent maintenant comme une préface à un avis différent, et Dorothée s’apercevait, à sa grande surprise, qu’elle devait prendre la résolution de ne pas avoir peur de lui, d’autant plus qu’il était réellement son meilleur ami. Dans le cas présent, il ne se trouva pas d’accord avec elle.

– Mais, Dorothée, dit-il, d’un ton de remontrance, vous ne pouvez pas entreprendre de diriger ainsi la conduite d’un homme, en son lieu et place. Lydgate doit savoir, ou du

 

– 422 – moins il en viendra bientôt à savoir où il en est. S’il peut se disculper, il le fera. C’est à lui d’agir pour lui-même.

– Je trouve que ses amis doivent attendre qu’une occa-sion se présente, ajouta M. Farebrother. Il n’est pas impos-sible que le fait soit vrai ; j’ai souvent senti tant de faiblesse en moi-même, que je puis concevoir un homme, même d’un caractère honorable, tel que j’ai toujours connu Lydgate, succombant à une tentation comme celle d’accepter de l’argent, qui lui était plus ou moins indirectement offert, comme prix de son silence sur des faits scandaleux d’ancienne date. Je dis que je puis le concevoir, s’il se trou-vait alors sous l’étreinte poignante de circonstances particu-lières, s’il était à bout, en un mot, comme était Lydgate, j’en suis certain. Je ne croirais rien de pire sur son compte, avant d’en avoir la preuve rigoureuse. Mais la terrible Némésis est là, qui, pour quelques erreurs, vous poursuit de telle sorte qu’il est toujours possible à qui le veut d’interpréter vos er-reurs comme des crimes : il n’y a pas de preuve en faveur de l’homme, en dehors de sa conscience et de sa propre affirma-tion.

– Oh ! que cela est cruel ! s’écria Dorothée en joignant les mains. Et ne voudriez-vous pas être la seule personne à croire à l’innocence de cet homme, quand le reste du monde croirait à la calomnie ? Et puis, il y a le caractère antérieur d’un homme qui peut parler pour lui.

– Mais, ma chère mistress Casaubon, dit M. Farebrother, souriant doucement de son ardeur, le caractère n’est pas tail-lé dans le marbre, ce n’est pas quelque chose de solide et d’inaltérable. C’est quelque chose de vivant et de changeant, que la maladie peut atteindre, comme le corps.

 

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– En ce cas, on peut le secourir et le guérir, dit Dorothée. Je ne craindrais pas de demander à M. Lydgate de me dire la vérité, afin de pouvoir l’aider. Pourquoi craindrais-je ? Puisque je n’aurai pas ces terrains, James, je pourrais faire ce que M. Bulstrode me proposait, et me charger à sa place de l’entretien de l’hôpital ; et j’aurai à consulter M. Lydgate pour savoir au juste quelles sont, en conservant les arrange-ments actuels, les perspectives de bien à faire. Ce sera pour moi la meilleure occasion de lui demander sa confiance, et pour lui le moyen de me dire des choses qui pourraient éclaircir toute l’affaire. Nous serions alors tous avec lui et nous le tirerions de peine. On glorifie toute espèce de cou-rage, sauf le courage qu’on pourrait montrer vis-à-vis de ses voisins.

Les yeux de Dorothée brillaient d’un humide éclat, et les sons altérés de sa voix réveillèrent son oncle qui se mit à écouter.

– Il est bien vrai que la sympathie d’une femme peut ten-ter des efforts qui ne nous réussiraient guère, à nous autres, dit M. Farebrother, presque converti par l’ardeur de Doro-thée.

– Ce qui est certain, c’est qu’une femme est tenue de se montrer prudente et d’écouter l’avis de ceux qui connaissent le monde mieux qu’elle, dit sir James avec son petit fronce-ment de sourcils ; quoique vous finissiez par faire, Dorothée, vous devriez en vérité vous tenir momentanément sur la ré-serve, et ne pas vous engager volontairement à aucun degré dans cette affaire de Bulstrode. Nous ne savons pas encore ce qui peut en résulter. Vous devez être d’accord avec moi ? conclut-il en regardant M. Farebrother.

 

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– Je pense certainement qu’il vaudrait mieux attendre, répondit celui-ci.

– Oui, oui, ma chère, dit M. Brooke, sans savoir exacte-ment à quel point en était arrivée la discussion, mais la rat-trapant bientôt avec un afflux de paroles qui pouvait s’appliquer à tout en général ; il est facile d’aller trop loin, vous savez. Il ne faut pas permettre à vos idées de s’emporter avec vous. Et quant à se presser pour mettre de l’argent dans des œuvres, cela ne fait pas l’affaire, vous sa-vez. Garth m’a entraîné dans des dépenses extraordinaires, avec des réparations des canaux d’irrigation, toutes ces choses-là ; je suis extraordinairement en perte avec une chose ou l’autre ; il faut que je me remonte. Vous, Chettam, vous dépensez une fortune avec ces clôtures en chêne autour de votre domaine.

Dorothée ne se soumettait qu’avec peine à ces conseils décourageants ; elle se rendit avec Célia dans la bibliothèque qui lui servait habituellement de salon.

– Voyons, Dodo, écoute donc ce que dit James, com-mença Célia, sans quoi tu te mettras dans un vrai pétrin. Ce-la ne t’a jamais manqué et ne te manquera jamais, quand tu t’entêteras à vouloir faire à ta tête. Et je trouve que mainte-nant c’est une bénédiction, après tout, que tu aies James pour penser pour toi. Il te laisse tes plans, seulement il ne t’y laisse pas prendre. Voilà l’avantage d’avoir un beau-frère au lieu d’un mari. Un mari ne te laisserait pas aussi libre.

– Comme si j’avais envie d’un mari, dit Dorothée. Tout ce que je désire, c’est de ne pas voir mes sentiments heurtés à chaque pas.

 

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Et mistress Casaubon encore assez mal aguerrie fondit en larmes.

– Voyons, réellement, Dodo, tu es pleine de contradic-tions : c’est d’abord une chose et puis une autre. Tu avais l’habitude de te soumettre à M. Casaubon d’une façon tout à fait honteuse. Tu aurais, je crois, renoncé à jamais venir me voir, s’il te l’avait demandé.

– Sans doute, je lui étais soumise, mes sentiments m’en faisaient un devoir, dit Dorothée, regardant à travers le prisme de ses larmes.

– Alors, pourquoi ne peux-tu pas trouver que c’est ton devoir de te soumettre un peu à ce que James désire ? dit Célia avec le sentiment de la valeur de l’argument. Puisqu’il ne désire rien qui ne soit pour ton bien ! Et naturellement les hommes s’entendent bien mieux à toutes choses… excepté à celles auxquelles les femmes s’entendent mieux.

Dorothée rit et oublia ses larmes.

– Oui, je veux parler des bébés et de ces choses-là, ex-pliqua Célia. Je ne céderais pas à James, si je savais qu’il eût tort, comme tu avais coutume de céder à M. Casaubon.

 

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