Middlemarch - Tome II
Livre VI: La Veuve et L’épouse
LIVRE VI
LA VEUVE ET L’ÉPOUSE
– 142 –
CHAPITRE PREMIER
Durant cette matinée charmante où les meules de foin embaumaient l’air à Stone-Court, tout comme si M. Raffles eût été un hôte digne de l’encens le plus délicat, Dorothée était rentrée à Lowick-Manor. Freshitt était devenu pour elle, au bout de trois mois, un séjour un peu pesant ; rester assise dans une pose de sainte Catherine en regardant avec ravis-sement le baby de Célia, ne pouvait suffire à remplir les longues heures de la journée, et, d’autre part, était-il admis-sible qu’une sœur sans enfant demeurât indifférente en pré-sence de cet important personnage. Dorothée aurait volon-tiers et joyeusement porté bébé pendant un mille s’il l’avait fallu, et elle ne l’eût, pour cette peine, aimé que plus tendre-ment ; mais il est bien permis à une tante, qui ne considère pas son petit neveu comme un Bouddha et dont tout le rôle auprès de lui consiste à l’admirer, de trouver à la longue sa conduite monotone, et l’intérêt de la merveille peut s’épuiser.
Célia ne s’en rendait pas du tout compte, trouvant que le veuvage sans enfants de Dorothée coïncidait d’une façon toute charmante avec la naissance du petit Arthur, ainsi nommé à cause de M. Brooke.
– Dodo est une de ces créatures qui ne se soucient de rien avoir qui soit bien à elle, pas plus les enfants qu’autre chose, dit Célia à son mari. Et, si elle avait eu un baby, il n’aurait jamais pu être un amour comme Arthur, n’est-ce pas, James ?
– 143 –
– Non, s’il avait ressemblé à Casaubon, répondit sir James, conscient de la réserve qu’il mettait dans sa réponse et de l’opinion strictement personnelle qu’il gardait par de-vers lui sur les perfections de son premier-né.
– Non ! imaginez-vous cela ! N’est-ce pas une véritable grâce ? Et n’est-il pas très agréable à Dorothée d’être veuve ? Elle peut aimer notre baby autant que si c’était le sien et en-tretenir toutes les idées originales qu’elle voudra.
– Il est dommage qu’elle n’ait pas été reine ! dit sir James avec ferveur.
– Mais qu’aurions-nous été alors ? Nous n’aurions pu être ce que nous sommes, dit Célia opposée à cet élan com-pliqué de l’imagination. Je l’aime mieux telle qu’elle est.
Aussi, quand elle s’aperçut que Dorothée faisait ses pré-paratifs de départ, Célia leva les sourcils d’un air contrarié.
Puis de sa manière tranquille et indifférente, elle lança sa petite flèche de sarcasme :
– Pourquoi retournes-tu à Lowick, Dodo ? Tu dis toi-même qu’il n’y a rien à faire là-bas. Les gens y sont propres et si à leur aise que tu es dispensée de toute peine, et cela te rend tout à fait mélancolique. Et ici, combien tu as été heu-reuse de circuler partout dans Tipton avec M. Garth et de visiter les arrière-cours les plus misérables ! Et à présent que mon oncle est absent, toi et M. Garth pourrez tout faire à votre guise ; et il est bien certain que sir James se conforme à tout ce que tu désires.
– Je reviendrai souvent et je n’en verrai que mieux comment bébé prospère.
– 144 –
– Mais tu ne le verras jamais à l’heure où on le lave ; et c’est justement le meilleur moment de la journée. Célia était presque boudeuse ; elle trouvait très dur de la part de Dodo de quitter bébé, alors qu’elle aurait si bien pu rester.
– Chère Kitty, je reviendrai et je passerai la nuit tout ex-près à Freshitt, dit Dorothée. Mais j’ai besoin d’être seule maintenant et tout à fait chez moi. Je désire me lier davan-tage avec les Farebrother et consulter M. Farebrother sur ce qu’il y a à faire à Middlemarch.
L’énergie naturelle de Dorothée avait cessé maintenant de faire place à une soumission acceptée. Désireuse de re-tourner à Lowick, elle ne se croyait pas tenue d’en dire ses raisons.
Mais tous ceux qui l’entouraient désapprouvaient ce projet. Sir James en était très peiné et proposait d’émigrer tous à Cheltenham pour quelques mois avec l’arche sainte, autrement dit le berceau.
Lady Chettam, la douairière, revenue dernièrement d’une visite chez sa fille à Londres, désirait au moins qu’on écrivît à mistress Vigo, et qu’on la priât d’accepter le poste de dame de compagnie auprès de mistress Casaubon : une jeune veuve comme Dorothée ne pouvait pas songer à vivre seule dans cette maison de Lowick ; mistress Vigo avait été lectrice et secrétaire auprès de personnes royales, et, sur le chapitre de l’instruction et des sentiments, Dorothée elle-même ne pouvait rien avoir à alléguer contre elle.
Mistress Cadwallader lui dit en particulier :
– Vous deviendrez certainement folle, toute seule dans cette maison, ma chère. Vous y aurez des visions. Ce n’est pas sans peine que nous parvenons tous à nous conserver
– 145 – sains d’esprit et à appeler les choses comme les appelle le commun des mortels. Je reconnais bien que vous êtes un peu tracassée ici par notre bonne douairière ; mais songez com-bien vous pourriez devenir vous-même incommode à vos semblables en jouant constamment à la reine de tragédie et en cherchant toujours le sublime des choses. À rester seule assise dans cette bibliothèque de Lowick, vous en viendrez à croire que vous commandez au temps. Il faut avoir quelques personnes autour de vous, qui ne vous croiront pas si vous le leur dites. C’est là une bonne médecine calmante.
– Je n’ai jamais appelé les choses comme le commun des mortels autour de moi ? dit Dorothée vivement.
– Mais je suppose que vous avez reconnu votre erreur, ma chère ; et c’est la preuve d’un esprit sain.
Dorothée sentit le piquant de ces paroles, mais elle n’en fut pas blessée.
– Non, dit-elle, je crois encore aujourd’hui que la plus grande partie de l’humanité se trompe à beaucoup d’égards. On peut certainement être sain d’esprit et penser ainsi, puisque la masse de l’humanité a souvent dû revenir sur son opinion.
Mistress Cadwallader n’insista pas davantage, mais elle communiqua ses réflexions à son mari.
– Il sera très heureux pour elle de se remarier dès qu’elle le pourra sans blesser les convenances, si on peut l’amener dans le monde qui lui convient. Naturellement, les Chettam ne le désireront pas. Mais je vois, à n’en pouvoir douter, qu’un mari serait le meilleur moyen de la tenir dans l’ordre. Si nous n’étions pas si pauvres, j’inviterais lord Triton. Il sera marquis un jour et on ne peut nier qu’elle ferait une belle
– 146 – marquise ; elle a l’air plus élégante que jamais dans ses vê-tements de deuil.
– Ma chère Éléonore, laissez cette pauvre femme en paix. De telles combinaisons se servent à rien, répondit le pacifique recteur.
– Ne servent à rien ? Comment se font les mariages, si ce n’est pas en rapprochant les hommes et les femmes ? Et c’est une honte que son oncle soit parti et ait fermé la Grange juste en ce moment. Il devrait y avoir quantité de partis con-venables invités à Freshitt et à la Grange. Lord Triton, avec tous ses plans pour rendre les gens heureux par des voies pacifiques, est tout à fait l’homme qui conviendrait à mis-tress Casaubon.
– Laissez mistress Casaubon choisir elle-même, Éléo-nore.
– Voilà les bêtises que vous débitez, vous, les hommes sages ! Comment peut-elle choisir, si elle n’a pas de société variée qui lui en donne les moyens ? Choisir, pour une femme, cela signifie généralement prendre le seul homme qu’elle ait sous la main. Notez bien mes paroles, Humphrey : si ses amis ne s’en mêlent pas, il se fera une affaire pire en-core que l’affaire Casaubon.
– Pour l’amour du ciel, ne touchez pas à ce sujet, Éléo-nore. C’est un point très délicat pour sir James, et vous l’offenseriez grandement si vous lui en parliez sans nécessité.
– Je ne lui en ai jamais parlé. Célia m’a tout de suite ra-conté toute l’affaire du testament sans que je lui aie rien de-mandé.
– 147 –
– Oui, oui, mais ils veulent étouffer la chose, et j’ai com-pris que le jeune homme allait quitter le pays.
Dorothée persista doucement dans son projet, en dépit des observations et des efforts pour la retenir. C’est ainsi que, vers la fin de juin, tous les volets furent ouverts à Lo-wick Manor ; la calme lumière du matin pénétra dans la bi-bliothèque, éclairant les rangées des volumes de notes comme elle éclaire une plaine désolée semée d’énormes pierres, souvenir muet d’une foi oubliée ; et l’air du soir chargé du parfum des roses entra silencieux dans le boudoir bleu vert où Dorothée se tenait de préférence.
Elle parcourut d’abord toutes les chambres de la maison, interrogeant les dix-huit mois de sa vie conjugale, et pour-suivant ses pensées comme si ses pensées étaient des pa-roles que son mari dût entendre. Puis elle s’attarda dans la bibliothèque et n’eut pas de repos qu’elle n’eût soigneuse-ment rangé tous les volumes de notes, comme elle se figurait qu’il aimerait à les voir dans leur ordre successif. La pitié qui, de son vivant, avait toujours agi en elle, pour la calmer et la vaincre, s’attachait encore à son image en même temps que son cœur indigné lui reprochait son injustice.
On sourira peut-être comme d’une espèce de supersti-tion, en la voyant plier, cacheter et serrer dans son pupitre le « Tableau synoptique » à l’usage de mistress Casaubon, après avoir écrit dans l’enveloppe : « Je n’ai pas pu m’en ser-vir. Ne voyez-vous pas que je ne peux pas soumettre mon âme à la vôtre en travaillant sans espoir à une œuvre dans laquelle je n’ai pas foi ? – DOROTHÉE. »
Au travers et au-dessous de cet ordre de réflexions, un désir ardent et profond la possédait : le désir de voir Will La-dislaw. Elle n’attendait rien de cette entrevue ; elle était im-
– 148 – puissante, on lui avait lié les mains pour l’empêcher de faire réparation à Ladislaw de l’injustice de son sort. Mais son âme avait soif de lui ; comment pouvait-il en être autre-ment ? Si une princesse des contes de fées avait vu une créa-ture à quatre pattes se détacher du troupeau, venir à elle et y revenir encore, arrêtant sur elle un regard humain suppliant, comme si elle l’avait reconnue dans la foule, à quoi eût pen-sé la princesse durant son voyage, qu’eussent cherché ses yeux dans les troupeaux qui défileraient devant elle ? Sûre-ment, ce regard qui l’avait distinguée et qu’elle reconnaîtrait entre tous. La vie ne vaudrait pas mieux que le faux éclat d’une chandelle ou que la lueur blafarde d’un jour mourant, si ce que nous avons vu une fois ne nous créait au cœur, en s’y fixant, une source de désirs et d’aspirations à le revoir. Il était bien vrai que Dorothée désirait mieux connaître les Farebrother, mais il était vrai aussi que, se rappelant ce que Lydgate lui avait dit de Will Ladislaw et de la petite miss Noble, elle comptait que celui-ci viendrait à Lowick voir la famille Farebrother. Le premier dimanche, avant même d’entrer à l’église, elle l’aperçut comme elle l’avait vu pour la dernière fois, seul dans le banc du ministre ; mais, lorsqu’elle entra, il n’y était plus.
Les jours de semaine, lorsqu’elle allait visiter les vieilles dames au rectory, elle attendait en vain qu’elles laissassent échapper quelques mots de Will, il lui semblait que mistress Farebrother parlait de tout le monde des environs et d’au delà, de tout le monde, excepté de lui.
Pauvre Dorothée ! Elle ne savait même pas si Will était encore à Middlemarch, et elle n’eût osé le demander à per-sonne, excepté à Lydgate. Mais comment voir Lydgate sans le faire appeler ou sans aller le trouver elle-même ? Peut-être Will, ayant appris l’étrange sentence de bannissement que
– 149 –
M. Casaubon avait laissée contre lui, avait-il senti qu’il valait mieux pour tous deux ne jamais se revoir, et peut-être avait-elle tort de désirer une entrevue contre laquelle les autres trouveraient maintes bonnes raisons à élever, et pourtant, au bout de ces sages réflexions, revenait toujours le même dé-sir, aussi naturellement qu’un sanglot quand on a retenu sa respiration. Et cette entrevue eut lieu, mais combien le for-malisme cérémonieux en était inattendu pour elle !
Un matin, vers onze heures, Dorothée était assise dans son boudoir, ayant devant elle un plan du domaine et des papiers d’affaires qu’elle voulait examiner. Elle ne s’était pas encore mise au travail ; elle restait assise, les mains jointes sur ses genoux, suivant du regard la longue avenue de tilleuls jusqu’aux champs lointains. Pas une feuille ne bougeait sous la lumière du soleil ; la scène familière, toujours la même, semblait représenter l’avenir de sa vie, pleine d’une aisance inutile tant que son énergie ne découvrirait pas de puissantes raisons d’agir. La coiffe des veuves, à cette époque faisait au visage un cadre ovale avec une petite couronne se dressant sur le devant ; la robe se composait du plus de crêpe pos-sible ; mais la grave solennité du costume faisait paraître son visage plus jeune encore, avec l’éclat du teint qu’elle avait retrouvé et la douce candeur interrogative de ses yeux son-geurs.
Sa rêverie fut interrompue par Tantripp, qui vint annon-cer que M. Ladislaw était en bas et demandait la permission de voir madame, s’il n’était pas de trop bonne heure.
– Je le recevrai, dit Dorothée se levant aussitôt, qu’on le fasse entrer au salon.
De toute la maison, le salon était pour elle la pièce la plus insignifiante, la moins associée aux épreuves de sa vie
– 150 – conjugale. Le damas en était assorti à la boiserie qui était blanc et or ; avec deux grandes glaces et des tables nues ; c’était une de ces pièces où il n’y a pas de raison pour s’asseoir dans un coin plutôt que dans un autre ; elle était au-dessous du boudoir et avait également un bow-window don-nant sur l’avenue. Quand Pratt y fit entrer Will Ladislaw, la fenêtre était ouverte, et un visiteur ailé bourdonnant tantôt en dehors, tantôt en dedans, donnait à l’appartement un air moins cérémonieux et moins inhabité.
– Heureux de vous revoir ici, monsieur, dit Pratt s’attardant à arranger un volet.
– Je ne suis venu que pour prendre congé, Pratt, répon-dit Will, désirant que le sommelier lui-même sût bien qu’il était trop fier pour tourner autour d’une riche veuve.
– Très peiné de l’apprendre, monsieur, dit Pratt en se re-tirant.
Comme un domestique qui ne devait être au courant de rien, il connaissait, bien entendu, le fait que Ladislaw igno-rait encore, et il en avait tiré ses conclusions ; il s’était même trouvé du même avis que sa fiancée Tantripp, quand celle-ci avait dit : « Votre maître était jaloux comme un démon et sans motif. Madame aurait des vues plus élevées que ce monsieur Ladislaw, ou je ne la connais pas. La femme de chambre de mistress Cadwallader dit qu’il va venir un lord qui l’épousera, quand le temps de son deuil sera écoulé. »
Will n’eut pas longtemps à se promener dans le salon, son chapeau à la main, avant l’entrée de Dorothée. Combien leur entrevue était différente de cette première rencontre à Rome, où Dorothée avait été si calme et lui embarrassé ! Cette fois Will se sentait aussi résolu que malheureux, tandis
– 151 – qu’elle était en proie à une agitation qu’elle ne pouvait ca-cher. À peine arrivée devant la porte, elle avait senti que cette entrevue si désirée était cependant trop difficile et, lorsqu’elle vit Will s’avancer à sa rencontre, une vive rou-geur, très rare chez elle, lui monta subitement et comme douloureusement au visage. Ni l’un ni l’autre ne sut com-ment cela se fit, mais ni l’un ni l’autre ne parla. Elle lui tendit ses mains qu’il garda un instant, puis ils allèrent s’asseoir près de la fenêtre, elle sur un canapé, lui sur un autre, en face d’elle. Will était singulièrement mal à l’aise ; dans ce changement d’accueil, uniquement parce qu’elle était veuve, il ne reconnaissait pas Dorothée ; et il ne connaissait pas d’autre motif capable d’affecter leurs rapports antérieurs, à moins, comme son imagination le lui suggéra aussitôt, que les amis de Dorothée ne lui eussent peut-être aigri l’esprit de leurs soupçons contre lui.
– J’espère n’avoir pas trop osé en venant ici, dit-il. Je ne pouvais supporter l’idée de quitter le pays et de commencer une autre vie sans vous avoir revue pour vous dire adieu.
– Trop osé ? certainement non. J’aurais trouvé peu ai-mable à vous de ne pas désirer me revoir, dit Dorothée. Son habitude de parler avec une candeur parfaite s’affirmait en-core au milieu de son trouble et de son agitation : Allez-vous partir tout de suite ?
– Dans très peu de temps, je pense. Mon intention est d’aller à Londres et de me faire avocat, puisque c’est là, dit-on, la préparation nécessaire à tout emploi public. La be-sogne politique ne va pas manquer, et je veux tâcher d’en prendre ma part. Bien d’autres sont arrivés à se faire une po-sition honorable, qui n’avaient comme appui ni famille ni ar-gent.
– 152 –
– Ce sera d’autant plus honorable, dit Dorothée avec chaleur. Et puis vous avez tant de talent. J’ai su par mon oncle combien vous étiez éloquent en public, si bien que chacun regrette quand vous cessez de parler, et quel art vous avez d’expliquer clairement les choses. Et vous tenez à ce que justice soit rendue à tout le monde. Cela me rend bien heureuse. Quand je vous ai vu à Rome, je croyais que vous n’aviez souci que d’art et de poésie et de ces choses qui em-bellissent la vie pour nous autres, favorisés du sort. Mais je sais maintenant que vous vous occupez du reste de l’humanité.
Tout en parlant, Dorothée ne se souvenait plus de son embarras de tout à l’heure ; elle était redevenue semblable à la Dorothée d’autrefois. Elle regardait Will de son franc re-gard, plein exprimant une confiance délicieuse.
– Vous approuvez donc mon projet de m’éloigner pen-dant quelques années, et de ne revenir ici que lorsque j’aurai acquis quelque distinction dans le monde ? demanda Will, tâchant de concilier la plus grande fierté avec le plus grand effort pour arracher à Dorothée une expression de sa sympa-thie la plus profonde.
Elle ne se rendit pas compte du temps qui s’écoula avant sa réponse. Elle avait tourné la tête et regardait par la fenêtre les rosiers, qui lui semblaient avoir en eux les étés et les fleurs de toutes les années que Will passerait loin d’elle. Ce n’était pas une conduite bien prudente. Mais Dorothée ne pensait jamais à étudier son attitude. Elle ne songeait qu’à s’incliner devant la triste nécessité qui la séparait de Will. Les premiers mots qu’il avait dits de ses intentions avaient paru tout expliquer pour elle ; elle pensa qu’il n’ignorait rien de toute la conduite de M. Casaubon envers lui et de ses dis-
– 153 – positions dernières, et qu’il en avait ressenti le même choc qu’elle-même. Il n’avait jamais éprouvé pour elle autre chose que de l’amitié, il n’avait jamais rien eu en tête qui justifiât ce qui lui semblait de la part de son mari un outrage à leurs sentiments communs : et cette amitié, il la ressentait encore. Quelque chose qu’on pourrait appeler un sanglot intérieur et silencieux passa dans le cœur de Dorothée, avant qu’elle pût reprendre, de sa voix pure un peu tremblante vers la fin sans qu’on put l’attribuer à autre chose qu’à la flexibilité fluide de sa voix :
– Oui, vous aurez raison, sans doute, de faire comme vous dites, et je serai bien heureuse d’apprendre que votre mérite est reconnu et apprécié dans le monde. Mais il faudra de la patience ; cela pourra durer bien longtemps.
Will ne sut jamais bien quelle force l’empêcha de tomber aux pieds de Dorothée, quand ce « bien longtemps » s’échappa de ses lèvres avec son doux tremblement. Sans limite l’horrible noir et l’aspect de sa grande robe de crêpe. Cepen-dant, il resta assis immobile et dit seulement :
– Je n’entendrai plus jamais parler de vous, et vous m’oublierez tout à fait.
– Non, repartit Dorothée. Je ne vous oublierai jamais. Je n’ai jamais oublié une personne que j’aie une fois connue. Ma vie a toujours été plutôt solitaire et semble devoir rester solitaire encore, et j’ai beaucoup de temps à consacrer au souvenir, à Lowick, n’est-il pas vrai ? Elle sourit.
– Grand Dieu ! s’écria Will avec passion, en se levant.
Et, tenant toujours son chapeau à la main, il marcha vers une table de marbre d’où il se retourna brusquement et contre laquelle il s’appuya. Le sang lui était monté au visage
– 154 – et il avait presque l’air en colère. Il lui avait semblé tout à coup qu’ils étaient là comme deux créatures qui se change-raient lentement en marbre, en présence l’une de l’autre, tandis que leurs cœurs savaient et que leurs yeux soupi-raient. Mais que faire ? Jamais nul ne pourrait dire qu’à la fin de cette entrevue à laquelle il était venu avec une fermeté amère, il se fût laissé aller à une confession que l’on aurait pu interpréter comme une prétention à la fortune de Doro-thée. Il craignait aussi en ce moment l’effet qu’un tel aveu pourrait avoir sur Dorothée elle-même.
Elle le regarda de sa place, un peu troublée, s’imaginant qu’il y avait peut-être eu dans ses paroles quelque chose de blessant. Mais, tout le temps, cette pensée que sans doute il avait besoin d’argent et qu’elle ne pouvait lui venir en aide, lui traversait l’esprit comme une lame aiguë. Si son oncle avait été chez lui, on aurait pu faire quelque chose par son entremise. Ce fut sous cette préoccupation de l’injustice qui privait Will de la fortune qu’elle possédait, et qui devait légi-timement lui appartenir, à lui, que le voyant demeurer silen-cieux et détourner la tête elle lui dit :
– Aimeriez-vous peut-être avoir cette miniature qui est en haut, cette jolie miniature de votre grand’mère ? Je ne sais pourquoi je la garderais, si vous en aviez envie ? Elle vous ressemble étonnamment.
– Vous êtes bien bonne, répondit Will d’un air irrité, non, je ne m’en soucie pas. Ce n’est pas une très grande consola-tion que de posséder sa ressemblance. Il serait plus conso-lant que d’autres désirassent la garder.
– Je pensais que vous aimeriez à chérir sa mémoire… je pensais…
– 155 –
Dorothée s’arrêta un moment, son imagination l’avertissant tout à coup de ne pas s’engager dans l’histoire de la tante Julia.
– Je pensais que vous aimeriez certainement à avoir cette image comme un souvenir de famille.
– Pourquoi cela, quand je n’ai rien d’autre ? Un homme, qui, pour tout bien n’a que sa valise, doit conserver ses souve-nirs dans sa tête.
Will parlait au hasard, se laissant aller à sa violence na-turelle ; c’était aussi par trop exaspérant de se voir en ce moment offrir le portrait de sa grand’mère. Mais pour Doro-thée ces paroles eurent une signification particulière. Elle se leva et dit d’une voix qui trahissait un sentiment d’indignation et de fierté :
– Vous êtes de beaucoup le plus heureux de nous deux, monsieur Ladislaw, de ne rien avoir.
Will tressaillit. Quel que fût le sens de ces paroles, le ton dont elles avaient été prononcées semblait le congédier. Quittant la table où il s’appuyait, il fit quelques pas vers elle. Leurs yeux se rencontrèrent mais avec une étrange gravité et comme s’interrogeant l’un l’autre. Quelque chose tenait leurs cœurs à distance, et chacun ne pouvait que conjecturer ce qui se passait chez l’autre. Jamais Will n’avait réellement songé qu’il put avoir un droit d’héritage à la propriété de Do-rothée, et il eût fallu tout un récit pour lui faire comprendre le sentiment qui animait présentement mistress Casaubon.
– Je n’avais jamais senti jusqu’à ce moment que ce fût un malheur de ne rien avoir. Mais la pauvreté peut être aussi affreuse que la lèpre, quand elle nous sépare de ce que nous aimons le plus au monde.
– 156 –
Ces mots pénétrèrent jusqu’au cœur de Dorothée et l’adoucirent. Elle reprit d’un ton de triste sympathie :
– Le chagrin vient de tant de façons différentes ! Il y a deux ans je n’en avais aucune idée, je veux dire de la ma-nière inattendue dont le malheur nous atteint, paralyse nos mains et nous force à nous taire, quand nous aspirons à par-ler. Je méprisais alors un peu les femmes, de ne pas mieux régler leur vie et de négliger tant de choses utiles. J’aimais beaucoup à agir à ma guise ; mais j’y ai presque renoncé, conclut-elle en souriant avec insouciance.
– Je n’ai pas renoncé à agir à ma guise, mais il est bien rare que je puisse le faire, dit Will. Il se tenait à une petite distance d’elle, le cœur plein de résolutions contradictoires, désirant quelque preuve indubitable qu’elle l’aimait, tout en redoutant la situation où pourrait le mettre la preuve cer-taine de cet amour. La chose qu’on désire le plus peut être entourée de conditions qui la rendraient inacceptable.
À cet instant Pratt entra et annonça :
– Sir James Chettam est dans la bibliothèque, madame.
– Priez sir James d’entrer, dit immédiatement Dorothée.
C’était comme si le même choc électrique eût passé par elle et par Will. Tous deux se sentirent fièrement résolus, et ils attendirent sans se regarder l’entrée de sir James.
Celui-ci, après avoir tendu la main à Dorothée, fit un sa-lut aussi léger que possible à Ladislaw qui le lui rendit exac-tement de la même manière. Se dirigeant alors vers Doro-thée, Will lui dit :
– Il faut que je prenne congé de vous, mistress Casau-bon, et sans doute pour longtemps.
– 157 –
Dorothée lui tendit la main et lui dit cordialement adieu. Le sentiment que sir James faisait tort à Will, et le traitait avec un dédain immérité, réveilla en elle toute l’ardeur de ses résolutions et toute sa dignité. Il n’y eut pas la plus lé-gère confusion dans ses manières et, lorsque Will fut sorti, elle regarda sir James avec un si calme sang-froid tout en demandant : « Comment va Célia ? » qu’il fut obligé de faire comme s’il n’eût ressenti aucune contrariété. Et pourquoi d’ailleurs eût-il fait autrement ? Sir James repoussait avec tant d’horreur la simple pensée d’un rapprochement entre Dorothée et Ladislaw, à titre d’aspirant possible à sa main, que de lui-même il désirait éviter tout signe extérieur de dé-plaisir qui semblât admettre cette possibilité désagréable. Son aversion pour « ce Ladislaw » était d’autant plus forte qu’il se sentait incapable d’expliquer autrement que par le codicille de Casaubon l’horreur que lui inspirait cette idée, – et également incapable d’intervenir. Mais sir James repré-sentait une puissance dont il ne se doutait pas lui-même. Sa présence à cette heure était comme la personnification des raisons péremptoires, en face desquelles l’orgueil de Will ac-quérait pour le tenir éloigné de Dorothée une force invin-cible.
– 158 –