Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 20 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre IX

 

 

Will Ladislaw ne songeait plus maintenant qu’à revoir Dorothée et à quitter aussitôt après Middlemarch. Le lende-main de son entretien avec Bulstrode, il écrivit dès le matin à Dorothée une courte lettre, lui disant que différentes raisons l’avaient retenu dans le pays plus longtemps qu’il ne pensait, et lui demandant la permission de se rendre une fois encore à Lowick, à l’heure qu’elle voudrait bien lui indiquer et dans le plus bref délai possible, étant pressé de partir, mais ne voulant pas le faire avant d’avoir obtenu d’elle cette entre-vue. Il laissa sa lettre au bureau avec ordre au messager de la porter à Lowick-Manor et d’attendre la réponse.

Ladislaw comprenait ce qu’il y avait de gauche à de-mander ce dernier entretien. Ses adieux avaient déjà été faits une fois en présence de sir James Chettam et annoncés au maître d’hôtel comme définitifs. C’est certainement une épreuve pour la dignité d’un homme que de se montrer, alors qu’il ne devait plus revenir. Un premier adieu a quelque chose de pathétique, mais revenir pour un second, c’est presque un sujet de comédie, et il n’était même pas impos-sible que des railleries amères circulassent dans le public à propos des motifs qui avaient retardé le départ de Ladislaw.

Il tenait cependant à faire comprendre à la jeune femme que c’était pour des raisons sérieuses qu’il souhaitait ce ren-dez-vous. Lorsque, dernièrement, il avait pris congé d’elle, il ignorait certains faits qui changeaient l’aspect de leurs rap-ports mutuels et créaient entre eux une séparation plus com-

 

– 267 – plète qu’il ne l’avait pensé. Il ne savait rien de la fortune per-sonnelle de Dorothée et, peu habitué qu’il était à réfléchir à ces sortes de choses, il tenait pour assuré, d’après les dispo-sitions de M. Casaubon, que, pour Dorothée, l’épouser lui, Will Ladislaw, c’était consentir par là même à l’abandon de sa fortune entière. Il ne pouvait le désirer, même au plus se-cret de son cœur, même si elle eût été prête, pour l’amour de lui, à se résigner à un si dur changement de vie. Et cette nouvelle blessure enfin qu’il avait reçue des révélations de Bulstrode sur la famille de sa mère ! des révélations de cette nature, si on venait à les connaître, ne seraient-elles pas une raison de plus pour les amis de Dorothée de le regarder de haut comme absolument au-dessous d’elle ? Le secret espoir qu’il pourrait revenir au bout de quelques années, avec la conscience d’une valeur personnelle équivalente à la fortune de Dorothée, ne lui semblait plus à présent que la continua-tion chimérique d’un rêve. Ce changement dans ses vues d’avenir le justifierait sûrement de prier Dorothée de le rece-voir une fois encore.

Mais Dorothée n’était plus chez elle lorsqu’on y apporta le billet de Will. Une lettre de son oncle venait de lui annon-cer son retour dans une semaine environ, et elle s’était ren-due le matin à Freshitt, pour y porter la nouvelle et pour re-venir ensuite à la Grange donner quelques ordres dont son oncle l’avait chargée, pensant, comme il disait, « qu’un peu d’occupation de ce genre était une bonne chose pour une veuve ».

Sir James, rassuré du côté de Dorothée, n’avait pas pour cela cessé de surveiller les mouvements de Ladislaw, dont le séjour à Middlemarch, prolongé pendant deux mois après l’annonce d’un départ immédiat, était bien de nature à aigrir ses soupçons, tout au moins à justifier son aversion pour ce

– 268 – jeune personnage. Mais ce que venait de lui apprendre son confident, M. Standish, chargé de ce service d’informations, lui offrait enfin, tout en justifiant ses soupçons, le moyen de supprimer tout danger pour Dorothée.

Nous sommes tous sujets, sous l’empire de circons-tances inhabituelles, à nous montrer très différents de nous-mêmes. Le bon sir James était ce matin-là si différent de lui-même, qu’il se montrait anxieux jusqu’à l’irritabilité de s’entretenir avec Dorothée, d’un sujet qu’il évitait d’ordinaire, comme s’il eut été honteux pour lui et pour elle d’en parler. Célia ne pouvait lui servir d’intermédiaire, il ne voulait pas qu’elle connût le genre de commérages qui le préoccupait, et, avant l’arrivée impromptue de Dorothée, il avait fait son possible pour imaginer comment, avec sa timi-dité et son peu d’éloquence, il pourrait jamais arriver à lui faire sa communication. La présence inattendue de sa belle-sœur mit le comble à son trouble (il était si peu dans ses fa-cultés de dire facilement quelque chose de désagréable), mais le désespoir lui suggéra une ressource : il envoya le groom, à cheval sans selle, à travers le parc, avec un billet au crayon pour mistress Cadwallader, qui, connaissant déjà le commérage en question, ne croirait pas se compromettre en y insistant dans la mesure du nécessaire.

On retint Dorothée sous le prétexte que M. Garth, qu’elle devait voir, était attendu au hall d’un instant à l’autre, et elle causait encore avec Caleb au jardin, lorsque sir James, guettant l’arrivée de la femme du recteur, la vit venir enfin et l’accueillit avec les explications et sous-entendus nécessaires.

 

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– Assez ! je comprends, dit mistress Cadwallader, vous resterez blanc de tout. Moi, je suis déjà assez moricaude pour ne plus craindre de me noircir.

– Je ne veux pas dire que cela ait vraiment de l’importance, dit sir James, ne tenant pas à ce que mistress Cadwallader comprît trop bien. Seulement, il faut faire en-tendre à Dorothée qu’il y a telles raisons pour lesquelles elle ne doit plus le recevoir, et je ne puis réellement pas le lui dire ainsi. La chose se fera plus facilement, venant de vous.

Elle se fit très facilement, en effet. Quand Dorothée quit-ta Caleb et vint à leur rencontre, il se trouva que mistress Cadwallader avait traversé le parc par le plus simple des ha-sards, tout juste pour bavarder avec Célia de son bébé en bonne mère de famille.

– Et M. Brooke allait donc revenir ! Délicieux ! Et il fal-lait espérer qu’il revenait bien guéri de la fièvre parlemen-taire et des affaires du Pionnier. À propos du Pionnier, quelqu’un avait prophétisé qu’on allait le voir bientôt, comme un dauphin expirant, passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, faute de savoir que devenir maintenant que le jeune protégé de M. Brooke, le brillant Ladislaw, était parti ou sur le point de partir. Sir James le savait-il ?

Ils marchaient tous trois lentement le long des allées, et sir James, se détournant pour frapper un arbuste d’un coup de sa cravache, répondit qu’il avait bien entendu dire quelque chose de semblable.

– Absolument faux ! reprit mistress Cadwallader. Il n’est ni parti ni apparemment sur le point de partir. Le Pionnier garde sa couleur et M. Orlando Ladislaw est en train de faire un beau scandale gros bleu, en roucoulant tout le jour avec

 

– 270 – la femme de votre M. Lydgate, une bien jolie femme, à ce qu’on dit. Il paraîtrait qu’on n’entre jamais dans la maison sans trouver le jeune homme étendu sur le tapis de la chemi-née ou vocalisant au piano. Mais n’est-ce pas toujours un assez vilain monde que ces gens des villes d’industrie ?

– Vous avez commencé par dire qu’un de ces bruits était faux, mistress Cadwallader, et je crois que celui-ci ne l’est pas moins, dit Dorothée avec une énergie où se sentait l’indignation, au moins y a-t-il là, j’en suis sûre, une fausse interprétation. Je ne puis souffrir qu’on dise du mal de M. Ladislaw, on n’a déjà été que trop injuste envers lui.

Quand Dorothée était profondément émue, elle était bien indifférente à ce qu’on pourrait penser de ses senti-ments, et, en admettant qu’elle y eût réfléchi, elle aurait trouvé lâche, en entendant calomnier Will, de garder le si-lence par peur d’être elle-même mal comprise. Le sang lui était monté au visage et ses lèvres tremblaient.

Sir James, en la regardant, se repentit de son subterfuge, mais mistress Cadwallader, à la hauteur de toutes les cir-constances, s’écria en levant les bras :

– Le ciel le veuille, ma chère ! Puissent toujours, veux-je dire, être faux tous les vilains rapports sur qui que ce soit ! Mais c’est une pitié que ce jeune Lydgate ait épousé une de ces filles de Middlemarch. Étant donné qu’il est le fils de quelqu’un, il aurait pu trouver une femme avec un bon sang dans les veines et pas trop jeune, qui se serait accommodée aux exigences de sa profession. Voilà, par exemple, Clara Harfager, dont les amis ne savent que faire et qui a une dot. Et puis, nous aurions pu la recevoir chez nous. Cependant, il ne sert à rien d’être sage pour les autres. Où donc est Célia ? Rentrons, voulez-vous ?

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– Moi, je pars pour Tipton, dit Dorothée avec quelque hauteur. Adieu !

Sir James ne trouva rien à lui dire en l’accompagnant jusqu’à sa voiture. Il était très mécontent du résultat d’un artifice qui lui avait causé à l’avance une certaine humiliation secrète.

Dorothée passa en voiture entre les haies couvertes de baies sauvages et les champs de blé moissonnés, ne voyant et n’entendant rien autour d’elle. Les larmes étaient venues à ses yeux et roulaient le long de ses joues, mais elle ne le sa-vait pas. Il lui semblait que le monde devenait laid et haïssable et qu’elle n’y voyait pas de place pour la confiance de son cœur. « Ce n’est pas vrai ! ce n’est pas vrai ! » disait une voix intérieure qu’elle écoutait parler. Mais en même temps un souvenir, auquel s’était toujours rattachée une vague inquiétude, revenait obstinément s’imposer à son cœur : le souvenir de ce jour ou elle avait trouvé Will Ladi-slaw avec mistress Lydgate et où elle avait entendu le piano accompagner sa voix.

« Il disait qu’il ne ferait jamais rien que je pusse désap-prouver, je voudrais lui avoir dit que je désapprouvais cela, se disait à elle-même la pauvre Dorothée, partagée entre un sentiment de colère contre Will et le besoin passionné de le défendre. Ils essayent tous de le noircir à mes yeux, mais je ne me plaindrai de rien, tant qu’il ne sera pas en faute. J’ai toujours eu confiance en lui. »

En s’apercevant que la voiture entrait sous la voûte de la Grange, elle porta vivement son mouchoir à son visage, et se mit à songer à ses commissions.

 

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Le cocher demanda la permission d’aller faire réparer un fer à l’un de ses chevaux ; et Dorothée, ayant quelque temps à elle pour se reposer, ôta ses gants et son chapeau ; ap-puyée contre une statue dans le vestibule, elle resta à parler à la femme de charge.

– Mistress Kell, dit-elle enfin, j’ai une heure à passer ici. Je vais aller à la bibliothèque et y noter pour vous quelques instructions de la part de mon oncle. Voulez-vous bien m’ouvrir les volets ?

– Les volets sont ouverts, madame, dit mistress Kell en suivant Dorothée qui s’était avancée tout en parlant. M. Ladislaw y est venu pour chercher quelque chose.

Will était venu chercher un portefeuille rempli d’esquisses qu’il n’avait pas retrouvées au moment de quitter la Grange et qu’il ne se souciait pas de laisser derrière lui.

Le cœur de Dorothée sembla se retourner soudain, comme si un coup venait de lui être porté, mais elle ne trahit pas d’émotion : en réalité l’idée que Will était là la comblait de joie, comme la vue de quelque objet précieux perdu et retrouvé. Arrivée près de la porte, elle dit à mistress Kell :

– Entrez d’abord et dites-lui que je suis là.

Will avait retrouvé son portefeuille et l’avait déposé sur la table à l’autre extrémité de la chambre pour passer en re-vue ses esquisses, se complaisant à regarder ces mémorables œuvres d’art, dont le rapport avec la nature avait un sens trop obscur pour Dorothée. Il souriait encore à cette idée et se hâtait de mettre les dessins en ordre, en pensant qu’il trouverait peut-être une lettre d’elle l’attendant à Middle-march, quand mistress Kell qui s’était approchée tout près de lui, lui dit :

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– Voici mistress Casaubon, monsieur.

Will se retourna tout d’un coup, et l’instant d’après Do-rothée entrait. Ils s’abordèrent au moment où mistress Kell refermait la porte derrière elle. Ils se regardèrent et quelque chose qui les empêchait de parler dominait le mutuel senti-ment de leur cœur. Ce n’était pas la confusion qui les tenait silencieux, car ils sentaient tous deux que la séparation était proche, et il n’y a pas place pour la fausse honte dans une triste séparation. Elle se dirigea machinalement vers la chaise de son oncle, près de la table à écrire, et Will, après l’avoir avancée un peu pour qu’elle s’y assît, s’éloigna de quelques pas et se tint debout en face d’elle.

– Asseyez-vous, je vous prie, dit Dorothée, croisant ses mains sur ses genoux. Je suis bien heureuse que vous vous soyez trouvé ici.

Will se disait que son visage avait exactement la même expression que lorsque, pour la première fois, elle lui avait tendu la main à Rome ; son bonnet de veuve, fixé à son cha-peau, avait été enlevé du même coup, et il voyait bien qu’elle venait de pleurer. Mais la colère qu’elle avait éprouvée d’abord dans son agitation s’était dissipée à la vue de Ladi-slaw. Elle s’était habituée, dès qu’ils se trouvaient vis-à-vis l’un de l’autre, à ressentir toujours cette confiance et cette heureuse liberté du cœur qui viennent d’une mutuelle sym-pathie ; et comment les paroles des autres auraient-elles pu changer cela tout d’un coup ? Laissons résonner encore une fois la musique qui a le pouvoir de s’emparer de notre être, et de remplir pour nous l’atmosphère de joie, et qu’importe que d’autres la critiquent, au moment où nous allons cesser de l’entendre ?

 

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– J’ai envoyé aujourd’hui une lettre à Lowick-Manor vous demandant la permission de vous voir, commença Will, s’asseyant en face d’elle. Je suis à la veille de partir, et je ne pouvais m’en aller sans vous parler encore une fois.

– Je croyais que nous nous étions définitivement quittés quand vous êtes venu à Lowick, il y a déjà bien des se-maines. Vous comptiez partir tout de suite, dit Dorothée, la voix un peu tremblante.

– Oui, mais alors j’ignorais des choses que j’ai apprises depuis, des choses qui ont changé mes sentiments pour l’avenir. Lorsque je vous vis alors, je rêvais de pouvoir reve-nir un jour. Je ne crois pas maintenant que je le puisse ja-mais.

Will s’arrêta.

– Et vous désirez me dire pourquoi ? demanda Dorothée timidement.

– Oui, dit Will impétueusement, rejetant la tête en ar-rière et se détournant d’elle, le visage empourpré d’une co-lère subite. Je dois certainement le désirer. J’ai été grossiè-rement insulté à vos yeux et à d’autres yeux encore. Une basse imputation a attaqué mon honneur. Je veux que vous sachiez que dans aucune circonstance je ne me suis abais-sé… que dans aucune circonstance je n’aurais donné à per-sonne le droit de prétendre que je recherchais la fortune, sous prétexte de chercher… autre chose. Il n’y avait pas be-soin d’autre sauvegarde contre moi. La fortune en était une suffisante.

Will se leva en prononçant ces derniers mots, et se mit à marcher, sans savoir de quel côté de la chambre il allait ; il s’approcha ainsi de l’embrasure d’une fenêtre voisine ; c’était

– 275 – auprès de cette fenêtre, ouverte aujourd’hui comme elle l’était alors, qu’ils étaient restés tous deux, Dorothée et lui, à causer ensemble un an auparavant, à peu près à la même époque. Tout son cœur applaudissait à l’indignation de Will ; elle n’avait qu’un désir, le convaincre qu’elle ne lui avait ja-mais fait tort ; et il semblait s’être détourné d’elle, comme si elle aussi faisait partie de ce monde inhospitalier.

– Il serait très cruel à vous de supposer que je vous aie jamais attribué aucune attention basse, commençait-elle.

Puis, avec sa chaleur naturelle, désirant plaider sa cause auprès de lui, elle se leva et vint se mettre devant lui, près de la fenêtre, à sa place d’autrefois :

– Pouvez-vous penser que j’aie jamais cessé de croire en vous ?

Will, la voyant là, tressaillit et se recula de la fenêtre en évitant son regard. Dorothée fut froissée de ce mouvement qu’elle attribua au même sentiment qui avait tout à l’heure inspiré sa colère. Elle était prête à lui dire que tout cela était aussi pénible pour elle que pour lui, et qu’elle était impuis-sante à y rien faire ; mais ces étranges particularités de leurs rapports, qu’aucun d’eux ne pouvait librement expliquer, la retenaient toujours par la crainte d’en trop dire. En cet ins-tant, elle ne croyait pas que dans aucune circonstance Will eût souhaité de l’épouser, et elle craignait de laisser échap-per une parole qui aurait pu le laisser entendre. Elle dit seu-lement d’un air grave en revenant au dernier mot qu’il avait prononcé :

– Je sais bien qu’on n’a jamais eu besoin d’aucune sau-vegarde contre vous.

 

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Will ne répondit pas. Dans le mouvement tumultueux de ses sentiments, ces mots d’elle lui parurent cruellement in-différents. Sa première explosion de colère passée, il pâlit et son visage prit une expression de douleur et de tristesse. Il alla à la table et referma son portefeuille, tandis que Doro-thée le regardait à distance. Ils perdaient ainsi dans un misé-rable silence les derniers moments qu’ils avaient à passer ensemble. Que pouvait-il dire, puisque le sentiment qui était devenu malgré lui le plus puissant de son âme était son amour passionné pour elle, et qu’il s’interdisait de l’avouer ? Que pouvait-elle lui dire, puisqu’elle ne pouvait l’aider en rien, forcée qu’elle était de conserver la fortune qui aurait dû lui appartenir ; puisque aujourd’hui il ne semblait pas ré-pondre comme de coutume à sa confiance entière et à son affection ?

Will se rapprocha enfin de la fenêtre.

– Il faut que je parte, dit-il avec cette expression particu-lière des yeux qui accompagne quelquefois un sentiment amer, comme s’ils s’étaient fatigués et brûlés à regarder une lumière de trop près.

– Que ferez-vous de par le monde ? dit Dorothée timi-dement. Vos intentions sont-elles encore les mêmes que la dernière fois que nous nous sommes dit adieu ?

– Oui, dit Will comme désireux de ne pas insister. Je me mettrai à la première occupation qui se présentera. Je sup-pose qu’on finit par prendre l’habitude d’avancer dans la vie sans bonheur et sans espoir.

– Oh ! quelles tristes paroles ! dit Dorothée qui se sentait prête à éclater en sanglots. Puis, essayant de sourire, elle

 

– 277 – ajouta : Nous convenions d’ordinaire que nous avions tous deux le défaut de nous exprimer avec trop de violence.

– Je ne me suis pas exprimé avec trop de violence, cette fois, dit Will s’appuyant à l’angle du mur. Il y a des épreuves par lesquelles l’homme ne passe qu’une fois en sa vie ; et il faut qu’il sache, tôt ou tard, que le meilleur de l’existence est fini pour lui. J’en aurai fait, bien jeune encore, l’expérience. Voilà tout. Ce qui m’est plus cher que nulle autre chose au monde m’est absolument interdit, et cela non seulement parce que c’est en dehors de ma portée, mais, lors même que ce serait à ma portée, interdit par ma fierté et mon honneur, par tout ce qui fait que je me respecte. Et, après, je m’en irai par la vie comme un homme qui aurait entrevu le ciel dans un moment d’extase.

Will se tut. Dorothée ne pouvait pas ne pas le com-prendre ; en réalité, il sentait qu’il se contredisait et man-quait à sa conscience en lui parlant si clairement. Et cepen-dant, dire à une femme qu’on ne la rechercherait jamais, pouvait-on de bonne foi appeler cela rechercher la main d’une femme ? Il faut convenir que c’était une manière de l’autre monde de lui faire la cour.

Mais à l’imagination de Dorothée parcourant rapidement le passé, une autre image venait d’apparaître. La pensée qu’elle était pour Will ce qu’il avait de plus cher au monde la fit palpiter un instant ; puis le doute succéda à cette pléni-tude de joie. Le souvenir des rares et courts instants où ils s’étaient trouvés ensemble pâlit et s’effaça devant un autre souvenir. Combien plus fréquents avaient été les rapports de Will et d’une autre personne avec laquelle il avait vécu en continuelle intimité à Middlemarch ! Tout ce qu’il venait de dire pouvait se rapporter à cette autre liaison, et tout ce qui

 

– 278 – s’était passé entre lui et elle-même pouvait bien n’être dû qu’à la simple amitié exaltée par le cruel obstacle que l’acte injurieux que son mari avait jeté entre eux.

Dorothée restait silencieuse, les yeux baissés dans une triste rêverie tandis qu’une multitude d’images s’amoncelaient autour d’elle, lui laissant la certitude doulou-reuse que Will faisait allusion à Rosemonde. Mais pourquoi douloureuse ? Il voulait sans doute lui faire comprendre que de ce côté aussi sa conduite serait au-dessus de tout soup-çon.

Will ne fut pas surpris de son silence. Il était en proie, lui aussi, tout en la considérant, à de tumultueuses émotions, et il sentait d’une façon presque sauvage qu’un miracle seul pouvait maintenant empêcher leur séparation. Avait-elle, après tout, de l’amour pour lui ? Eût-il préféré, sans se men-tir à lui-même, lui en savoir la douleur épargnée ? Il ne pou-vait nier qu’au fond de toutes ses paroles était le secret désir de recevoir d’elle l’assurance qu’elle l’aimait.

Ils ne surent ni l’un ni l’autre combien de temps ils restè-rent ainsi. Dorothée levait les yeux et allait parler quand la porte s’ouvrit. Son groom fit quelques pas et lui dit :

– Les chevaux sont prêts, madame, quand il vous con-viendra de partir.

– Tout de suite.

Puis se tournant vers Will, Dorothée ajouta :

– J’ai encore quelques ordres à donner à la femme de charge.

 

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– Et moi je vais partir, dit Will quand la porte se fut re-fermée ; et, se tournant vers elle : Après-demain j’aurai quitté Middlemarch.

– Vous avez bien agi de toutes façons, dit Dorothée d’une voix basse, se sentant comme un poids sur le cœur qui lui rendait la parole difficile.

Elle lui tendit la main et Will la serra un instant sans par-ler, car les derniers mots de Dorothée lui avaient semblé cruellement froids, bien différents de ce qu’elle était d’ordinaire. Leurs yeux se rencontrèrent, mais il y avait du mécontentement dans ceux de Will, et dans ceux de Doro-thée seulement de la tristesse. Il se détourna et prit son por-tefeuille sous son bras.

– Je ne vous ai jamais fait tort. Je vous en prie, ne m’oubliez pas, dit Dorothée en réprimant un sanglot qui lui montait au cœur.

– Pourquoi dites-vous cela ? répliqua Will avec irritation. Comme si je ne courais pas plutôt le risque d’oublier tout le reste ?

Il se sentait vraiment de la colère contre elle en ce mo-ment, et ce mouvement le poussa à sortir sans tarder davan-tage. Tout cela ne fut pour Dorothée qu’un éclair : ses der-niers mots, le salut qu’il lui fit depuis la porte, le sentiment qu’il n’était plus là. Elle tomba sur une chaise et y resta im-mobile, tandis que des images et des émotions diverses l’assaillaient en un instant. Le premier sentiment qu’elle éprouva d’abord en dépit de tout ce qui allait suivre, fut de la joie, – de la joie à la pensée que c’était bien elle que Will ai-mait, que c’était à elle qu’il renonçait, et que véritablement il n’existait pas d’autre amour moins permis, plus répréhen-

 

– 280 – sible, que l’honneur le forçât de fuir. Ils n’en étaient pas moins séparés, mais elle pourrait désormais penser à lui sans contrainte. Dorothée poussa un profond soupir et sentit la force lui revenir. La séparation, à cette heure, devenait facile à supporter. Le premier sentiment d’aimer et d’être aimée excluait le chagrin. C’était comme si quelque poids lourd et glacé s’était fondu et que sa pensée eût de l’espace pour s’étendre ; et le passé qui se représentait à son cœur, elle le comprenait mieux maintenant. La séparation fatale ne dimi-nuait pas la joie (peut-être même en était-elle plus complète en ce moment), car il n’y avait pas de reproches, pas d’étonnement méprisant à redouter des regards ou des lèvres de personne. Il avait agi de façon à délier le reproche et à rendre l’étonnement respectueux.

À la contempler alors, il était facile de deviner en elle une pensée qui la soutenait. Dorothée inscrivit quelques notes sur son carnet, adressa ses dernières recommandations à la femme de charge d’un ton joyeux, et quand elle s’assit dans sa voiture, elle avait les yeux brillants et les joues écla-tantes sous son triste chapeau de deuil. Elle rejeta en arrière ses lourdes « pleureuses » de crêpe, et regarda devant elle, se demandant quel chemin avait pris Will. Il était dans sa nature d’être fière de le savoir exempt de blâme, et la pensée qu’elle avait raison de le défendre se mêlait à tous ses senti-ments.

Le cocher avait l’habitude de mener ses chevaux d’une bonne allure ; M. Casaubon ne jouissait de rien et s’impatientait de tout quand il n’était pas devant sa table de travail, n’aspirant qu’à arriver au terme de ses courses ; aussi Dorothée était-elle emportée rapidement sur la route. La promenade en voiture était agréable, la pluie tombée pen-dant la nuit avait fait disparaître la poussière, et le ciel bleu

– 281 – se montrait au loin, en dehors de la région des gros nuages qui voguaient par lourdes masses à travers l’atmosphère. La terre semblait un heureux séjour sous de vastes cieux, et Do-rothée souhaitait de rencontrer Will pour le voir encore une fois.

Au tournant d’une route elle l’aperçut, son portefeuille sous le bras ; un instant après, elle passait à côté de lui, il leva son chapeau, et elle ressentit un triste serrement de cœur d’être assise là dans une sorte d’exaltation de ses pen-sées, en l’abandonnant derrière elle. Elle ne pouvait se re-tourner pour le regarder encore. C’était comme si une masse d’objets indifférents s’étaient jetés entre eux pour les sépa-rer, les forçant à suivre des voies différentes, les poussant toujours plus loin et plus loin l’un de l’autre. À quoi bon re-garder en arrière pour le voir ? Elle ne pouvait pas plus lui faire un signe qui eût voulu dire : « Est-il besoin de nous quit-ter ? » qu’elle ne pouvait faire arrêter sa voiture pour l’attendre. Et quel monde de raisons lui venaient en foule au moindre mouvement de son cœur vers un avenir qui eût pu révoquer la décision de ce jour !

– Je voudrais seulement l’avoir su plus tôt – je voudrais qu’il sût… alors nous pourrions être pleinement heureux en pensant l’un à l’autre bien que séparés pour toujours. Et si j’avais pu seulement lui faire don de ma fortune et lui facili-ter la vie !

Tels étaient les désirs les plus persistants de son cœur. Et pourtant, en dépit de l’énergique indépendance de son caractère, le monde pesait si lourdement sur elle que l’idée de Will, souffrant faute d’un tel secours et placé vis-à-vis du monde dans un tel désavantage, n’était pas la seule qui l’obsédât ; elle tenait compte aussi de ce que pensaient les

 

– 282 – gens de sa connaissance, dans l’opinion desquels il eut été malséant d’établir des rapports plus intimes entre elle et La-dislaw. Elle sentait dans toute sa plénitude la force impé-rieuse des motifs qui avaient décidé de la conduite de Will. Comment pourrait-il rêver qu’elle voulût jamais renverser la barrière que son mari avait dressée entre eux ? Comment pourrait-elle s’avouer à elle-même qu’elle la renverserait ja-mais ?

Will devenait plus amer dans ses réflexions, à mesure que la voiture en s’éloignant, devenait moins visible. Les plus légères causes suffisaient pour l’irriter, dans l’état de sensibi-lité où il se trouvait, et en voyant Dorothée passer en voiture à côté de lui, tandis qu’il se sentait marcher péniblement comme un pauvre diable à la recherche d’une position dans le monde, qui, étant donnée sa disposition d’âme présente, ne répondrait que bien peu à ses désirs, sa conduite n’avait plus l’air que d’obéir à la simple nécessité, au lieu de s’appuyer sur une libre résolution. Après tout, il n’avait nulle assurance qu’elle l’aimât. Un homme dans cette situation pourra-t-il jamais se trouver sincèrement heureux d’avoir toute la souffrance pour lui ?

Will passa cette soirée avec les Lydgate ; le lendemain soir il était parti.

 

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