Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 40 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre XI

 

 

Les exilés se nourrissent surtout d’espérances, et on ne les voit guère rester en exil sans y être contraints. Quand Will Ladislaw avait quitté Middlemarch, il n’existait pas à son retour de plus puissant obstacle que celui de sa résolu-tion, et celle-ci n’était en aucune façon une barrière de fer, mais simplement un état d’esprit, susceptible de se fondre comme en une figure de menuet avec d’autres états d’esprit, et de se trouver un jour saluant, souriant, et cédant le pas avec grâce. Les mois s’écoulant, il lui avait semblé de plus en plus difficile de dire pourquoi il ne ferait pas une petite appa-rition à Middlemarch, uniquement pour l’amour d’apprendre quelque chose de Dorothée ; et si, dans cette courte visite de passage, le hasard la lui faisait rencontrer, il n’y avait pas de raison pour rougir d’avoir fait un innocent voyage. Puisqu’il était séparé d’elle sans espoir, il pouvait s’aventurer en toute sûreté dans son voisinage ; et quant aux dragons soupçon-neux qui faisaient la garde autour d’elle, le temps et le chan-gement d’air diminuaient de plus en plus l’importance de leur opinion.

Une raison était survenue d’ailleurs, tout à fait indépen-dante de Dorothée, qui semblait faire d’une visite à Middle-march une sorte de devoir philanthropique. Will s’était occu-pé, à un point de vue absolument désintéressé, d’un projet d’établissement colonial d’après un système nouveau, dans le Far-West, et en raison des fonds nécessaires à l’accomplissement d’une idée utile, il se demandait s’il n’y aurait pas un louable usage à faire de ses droits sur Buls-

– 521 – trode, en l’obligeant à consacrer l’argent qu’il lui avait offert personnellement à l’exécution d’un plan aussi plein de pro-messes.

Will hésitait cependant, et sa répugnance à rentrer en rapport avec le banquier l’en eût bien vite éloigné si, d’autre part, il n’avait vu dans une visite à Middlemarch un plus sûr moyen de fixer sa résolution.

Telles étaient les raisons qui l’avaient décidé à y venir. Il pensait se confier à Lydgate et discuter avec lui cette ques-tion d’argent ; et en même temps il avait compté se distraire durant les quelques soirées de son séjour, en faisant beau-coup de musique et en s’amusant à badiner avec la jolie Ro-semonde, sans négliger ses amis de Lowick ; si le presbytère était voisin du manoir, ce n’était pas sa faute. Il avait négligé les Farebrother avant son départ, fièrement résolu à ne pas donner prise à l’accusation de rechercher indirectement des entrevues avec Dorothée ; mais la faim a raison de nos plus fières résistances, et Will était devenu très affamé de la vue d’une certaine femme et du son d’une certaine voix. Rien ne les avait remplacés : ni l’Opéra, ni la fréquentation du monde politique, ni l’accueil flatteur (en d’obscurs milieux) fait à sa prose, nouvelle venue à la première page des journaux.

Il était ainsi arrivé à Middlemarch, confiant dans l’état où il trouverait toutes choses dans son petit monde familier, craignant même, en vérité, de ne rien apprendre d’imprévu dans son voyage. Mais ce petit monde endormi, il l’avait trouvé dans un état terriblement volcanique, et le premier jour de cette visite était devenu l’époque la plus fatale de sa vie. Le lendemain matin il se sentait si harassé par le cau-chemar des conséquences qu’il présageait, que, voyant arri-ver pendant qu’il déjeunait la diligence de Riverston, il sortit

 

– 522 – précipitamment et y prit une place afin de se délivrer, au moins pour un jour, de la nécessité de rien dire ou de rien faire à Middlemarch. Ladislaw était dans une de ces situa-tions inextricables que l’expérience nous montre plus com-munes qu’on ne pourrait le croire, avec notre façon de juger absolue et superficielle.

Il avait trouvé Lydgate, pour qui il avait l’estime la plus profonde, dans des circonstances qui réclamaient sa sympa-thie entière et hautement déclarée ; et si puissante que fût cette sympathie, il eût mieux valu pour Will éviter pour l’avenir toute intimité ou même tous rapports avec Lydgate ; mais la raison qui lui eût imposé cette conduite était préci-sément de nature à faire paraître impossible une telle façon d’agir. Pour un homme du tempérament impressionnable de Will, qui n’avait en lui nuls coins d’indifférence passive, prêt à faire de tout ce qui lui arrivait les collisions d’un drame passionné, la révélation que le bonheur de Rosemonde allait désormais en quelque sorte dépendre de lui, était, dans sa situation, un obstacle que le déchaînement de sa rage contre elle n’avait fait encore qu’aggraver. Il s’en voulait d’avoir été cruel, et pourtant il redoutait de laisser voir à quel point il s’était adouci. Il fallait qu’il retournât chez elle. L’amitié ne pouvait pas avoir un si brusque dénouement, et le malheur de Rosemonde était une force qu’il redoutait. Avec tout cela, il n’y avait pas plus de bonheur en perspective dans sa vie que si on lui avait coupé les membres et qu’il en fût réduit à faire ses premiers pas avec des béquilles. Dans la nuit il s’était demandé s’il ne prendrait pas la diligence, non pour Riverston, mais pour Londres, laissant à Lydgate un billet où il donnerait de son départ la première raison venue : mais l’ombre qui était venue obscurcir le bonheur qu’il avait à penser à Dorothée, l’écroulement de cet espoir suprême qu’il avait conservé en dépit du renoncement forcé, était un mal-

– 523 – heur trop nouveau pour s’y résigner et pour s’en aller, sur l’heure, dans un éloignement qui ne lui représentait que le désespoir.

Aussi ne fit-il rien de plus décisif que de prendre la dili-gence de Riverston, et il revint de la même manière, comme il faisait encore jour, résolu à aller le soir chez Lydgate. Le Rubicon, nous le savons, était un fleuve fort insignifiant à contempler ; son importance tenait tout entière à certaines conditions invisibles. Will se sentait comme forcé de franchir son petit fossé limitrophe, et ce qu’il voyait au delà n’était pas un empire, mais un assujettissement dénué de toute es-pèce de charme.

Mais il nous est parfois donné, même dans notre vie de tous les jours, de reconnaître l’influence libératrice d’une noble nature, la divine efficacité de salut qu’il peut y avoir dans un acte de libre fraternité. Si Dorothée, après sa nuit d’angoisse, n’était pas retournée chez Rosemonde, sa con-duite y eût gagné peut-être un caractère plus correct de dis-crétion, mais quelle différence dans la vie des trois per-sonnes qui étaient ce soir-là réunies autour d’un même foyer, dans la maison de Lydgate !

Rosemonde, encore languissante et préparée à la visite de Ladislaw, le reçut avec froideur, ce que Lydgate expliqua innocemment par l’état très faible de ses nerfs. Et lorsqu’elle s’assit, silencieuse, penchée sur son ouvrage, il l’excusa d’une façon indirecte, en la priant de s’appuyer au dossier de son fauteuil et de se reposer. Will souffrait de la dissimula-tion à laquelle il était condamné, en jouant le rôle d’un ami qui se montrait pour la première fois. Il était uniquement préoccupé des sentiments que devait éprouver Rosemonde depuis la scène de la veille, cette scène qui semblait à jamais

 

– 524 – les enfermer inexorablement tous les deux avec la pénible vision d’une double folie. Il se trouva que rien ne força Lyd-gate à quitter la chambre ; mais quand Rosemonde servit le thé et que Will s’approcha pour prendre sa tasse, elle mit adroitement un billet dans sa soucoupe. Il le vit et s’empressa de le dissimuler ; mais, revenu à son auberge, il n’avait nulle impatience de l’ouvrir. Ce que Rosemonde avait pu lui écrire ne ferait qu’aggraver sans doute les impressions pénibles de la soirée. Il l’ouvrit toutefois, et le lut à la lueur d’une bougie. Ce n’étaient que quelques mots écrits de l’écriture nette et élégante de Rosemonde :

« J’ai tout dit à mistress Casaubon. Elle n’est sous l’empire d’aucune erreur sur votre compte. Je lui ai tout dit, parce qu’elle est revenue me voir et a été très bonne. Vous n’aurez plus rien à me reprocher maintenant. Je n’aurai rien changé à votre destinée. »

L’effet de ces mots ne fut pas tout entier de la joie. Will, en y réfléchissant avec son imagination excitée, sentait ses joues et ses oreilles brûler, à la pensée de ce qui s’était passé entre Dorothée et Rosemonde, se demandant dans son incer-titude jusqu’à quel point Dorothée devait avoir été blessée dans sa dignité, qu’on lui eût donné une explication de sa conduite à lui. Ne pouvait-il pas lui être resté dans l’esprit une association d’idées qui créât dans leurs rapports une dif-férence irrémédiable, un abîme éternel ? Sous l’empire de son active imagination, il en vint à se sentir, dans son doute, presque aussi misérable qu’un homme qui a échappé la nuit à un naufrage et se trouve dans l’obscurité sur une terre in-connue. Jusqu’à cette malheureuse journée de la veille (sauf un court instant de contrariété, il y avait longtemps, dans cette même chambre et en présence de cette même per-sonne), tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils pensaient l’un

– 525 – de l’autre, avait été comme dans un monde à part, où les rayons de soleil tombaient sur de grands lis blancs, où le mal ne poussait pas, où nulle autre âme ne pénétrait. Dorothée désormais voudrait-elle encore le rencontrer dans ce monde enchanté ?

 

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