Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 4 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre IV

 

 

Tandis que Lydgate, marié sous d’heureux auspices et tout-puissant à l’hôpital, avait le sentiment qu’il luttait pour la réforme médicale contre Middlemarch, Middlemarch, de son côté, avait de plus en plus conscience de la lutte natio-nale qui s’élevait pour un autre genre de réforme.

– Les choses vont croître et mûrir comme dans une an-née à comète, disait Will à M. Brooke. Le tempérament pu-blic va bientôt arriver à une chaleur de comète, maintenant qu’on a abordé la question de la réforme. Il y aura sans doute avant peu une nouvelle élection, et jusque-là, Middlemarch se sera mis quelques idées de plus dans la tête. C’est au Pionnier et dans les meetings politiques qu’il nous faut tra-vailler pour le moment.

– Bien dit, Ladislaw ; nous ferons ici de l’opinion quelque chose de neuf, répliqua M. Brooke, seulement j’entends garder mon indépendance dans la question de la réforme, vous savez. Je ne veux pas aller trop loin.

– Si vous entrez dans le principe de la réforme, il faut vous préparer à accepter ce que la situation vous présentera. Si chacun tirait de son côté contre tous les autres, tout s’en irait bientôt en lambeaux.

– Oui, oui, je suis d’accord avec vous. Je me rattache tout à fait à ce point de vue. Je soutiendrais Grey, vous sa-vez. Mais je ne demande pas à changer l’équilibre de la cons-titution et je ne crois pas que Grey le voulût non plus.

 

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– Mais c’est ce que demande le pays, dit Will. Il faut une Chambre des communes qui ne soit pas encombrée de membres de la classe des propriétaires, mais qui compte en nombre suffisant des représentants des autres intérêts. Et quant à se contenter d’une réforme qui ne soit pas cela, c’est comme de prétendre à un petit morceau d’une avalanche qui a déjà commencé de grandir.

– Voilà qui est bien, Ladislaw. C’est la vraie manière d’établir les choses. – Écrivez-moi cela un peu plus au long maintenant. Il faut commencer à amasser des documents sur les sentiments du pays aussi bien que sur la détresse géné-rale ; et la machine du monde est en train de se détraquer. Mettez cela dans le Pionnier. Vous avez en certain art d’établir les faits – n’oublions pas Burke non plus. – Quand je pense à Burke, je ne peux m’empêcher de souhaiter que quelqu’un ait un petit bourg de poche à vous donner, Ladi-slaw. Vous ne serez jamais élu, vous savez ; que nous réfor-mions tant que nous voudrons, nous aurons toujours besoin de talents. Cette avalanche et ce grondement, voyez-vous, c’était vraiment un peu comme Burke. J’ai besoin de ce genre de choses, non pas d’idées, vous savez, mais d’une manière de les rendre.

– Les bourgs de poche seraient une très belle chose, dit Ladislaw, à condition d’être toujours dans la bonne poche, et d’avoir toujours un Burke à portée.

Will n’était pas fâché de cette comparaison flatteuse même dans la bouche de M. Brooke ; quand on a la cons-cience de s’exprimer mieux que les autres, il est dans la na-ture humaine de trouver un peu dur que cette supériorité passe inaperçue, et, dans sa soif d’admiration pour tout ce qui en est digne, de s’accommoder encore d’un applaudis-

 

– 45 – sement de raccroc, s’il tombe juste à point. Will sentait que ses raffinements littéraires étaient presque toujours au-dessus de la généralité des esprits à Middlemarch ; mais il commençait à aimer le travail qu’il avait entrepris d’abord avec assez peu d’ardeur. Il se demandait : Pourquoi pas ? et il étudiait la situation politique avec autant d’intérêt qu’il en avait jamais donné à la métrique ou à l’étude du moyen âge. Que Will n’eût pas eu le désir de vivre là où vivait Dorothée, que peut-être seulement il eût su quoi faire d’autre, nous ne l’eussions sûrement pas vu à cette époque occupé à méditer sur les besoins du peuple anglais ou à critiquer la politique anglaise. Il eût bien plutôt voyagé en Italie, de côté et d’autre, sans but précis, esquissant le plan de nombreux drames, essayant de la prose et la trouvant trop maigre, es-sayant des vers et les trouvant trop artificiels, entreprenant de copier des fragments de vieux tableaux, les quittant parce qu’ils ne valaient rien, et reconnaissant qu’après tout la cul-ture de soi-même était l’essentiel, ce qui ne l’eût pas empê-ché de sympathiser chaudement en politique avec la liberté et le progrès. N’arrive-t-il pas souvent que le sentiment du devoir reste comme endormi au fond de notre être, jusqu’à ce que le travail vienne prendre la place du dilettantisme et nous fasse comprendre que la valeur de nos actes n’est pas matière indifférente ?

Ladislaw avait accepté maintenant sa part de travail, bien que son travail ne fût pas ce quelque chose de flottant et d’indéterminé qu’il avait rêvé jadis comme ce qu’il y avait de plus noble au monde et comme seul digne d’efforts persévé-rants. Il était prompt à s’exalter pour tout ce qui touchait à la vie et aux actions humaines ; la révolte, facile à exciter chez lui, ne le rendait que plus ardent dans ses sentiments publics. En dépit de M. Casaubon et de son exil de Lowick, il était plutôt heureux, acquérant dans la voie de l’utile beaucoup de

– 46 – connaissances nouvelles, dirigées vers des buts pratiques, dont profitait la popularité du Pionnier, il était célèbre jusqu’à Brassing (qu’importait l’exiguïté de l’arène ; ses écrits n’étaient pas plus mauvais que la plupart de ceux qui attei-gnent les quatre coins de l’univers).

Si M. Brooke était parfois un peu irritant, Will trouvait dans le partage de son temps entre ses visites à la Grange et de bonnes heures de retraite dans son appartement de Middlemarch, un remède contre l’impatience.

– Poussons un peu la cheville, se disait-il, et M. Brooke pourrait entrer au cabinet, tandis que je deviendrais sous-secrétaire d’État. C’est l’ordre commun des choses ; les pe-tites vagues font les grandes et elles commencent comme les autres. Je suis mieux ici, que si j’avais suivi les conseils de M. Casaubon ; j’y ai du moins les coudées franches pour tra-vailler comme il me plaît, sans avoir à me préoccuper de ré-agir contre la rigueur des préjugés. Je ne tiens ni au prestige ni à l’argent.

Will, comme l’avait très bien dit Lydgate, était une es-pèce de bohème, se trouvant bien de n’appartenir à aucune classe, il avait le sentiment du romanesque de sa situation et celui, non moins agréable, de faire naître un peu de surprise partout où il se montrait. Il avait été troublé dans cette sorte de jouissance depuis sa rencontre imprévue avec Dorothée chez Lydgate, qui les avait comme éloignés l’un de l’autre, et, dans son irritation, il s’en prenait à M. Casaubon qui avait déclaré par avance que Will dérogerait de sa caste.

– Je n’ai jamais appartenu à aucune caste, se disait-il ; et son sang jeune apparaissait et disparaissait sur sa peau transparente à chaque battement de son cœur. Mais ce sont

 

– 47 – choses différentes d’aimer le défi, ou d’en aimer les consé-quences.

L’opinion de la ville sur le nouveau rédacteur du Pionnier tendait à confirmer les idées de M. Casaubon. La parenté de Will avec une famille distinguée ne lui servait pas, comme les hautes relations de famille de Lydgate, d’introduction avantageuse ; si le bruit courait que le jeune Ladislaw était le neveu ou le cousin de M. Casaubon, le bruit courait aussi que M. Casaubon ne voulait pas avoir affaire avec lui.

– Brooke s’est chargé de lui, disait M. Hawley, parce que c’est une chose qui ne serait jamais venue à l’idée d’un homme de bon sens. Casaubon a de diablement bonnes rai-sons, vous pouvez y compter, pour battre froid à ce jeune drôle dont il a payé l’éducation.

M. Keck, l’éditeur de la Trompette, assurait que, si on connaissait la vérité, on découvrirait dans Ladislaw non seu-lement un espion polonais, mais un individu légèrement tim-bré, ce qui expliquait la rapidité et la volubilité extraordi-naire de son langage dès qu’il était lancé sur un sujet. Keck trouvait abominable de voir un individu de rien, aux cheveux bouclés et flottants, se lever et discourir à l’heure, comme un énergumène, contre les institutions qui existaient alors qu’il était encore au berceau.

Ce dangereux aspect de Ladislaw contrastait étrange-ment avec certaines de ses habitudes, qui devinrent aussi matière à remarques. Il avait pour les petits enfants une ten-dresse à la fois de nature et d’artiste. Plus ils étaient petits sur leurs jambes remuantes, plus leur costume était drôle, et plus Will aimait à leur faire des surprises et à les amuser. Nous savons qu’à Rome il se plaisait à se promener au milieu du peuple. À Middlemarch, il avait ramassé de différents cô-

– 48 – tés une troupe d’enfants plus drôles les uns que les autres, des petits garçons sans chapeau avec les chausses tout usées et leurs petites chemises étriquées pendant au dehors, des petites filles qui, pour le regarder, écartaient les cheveux qui leur couvraient les yeux et le visage. Il emmenait sa troupe dans des excursions vagabondes à Halsell-Wood au temps des noisettes ; une fois, par un beau jour clair d’hiver, il leur alluma un feu de joie dans un ravin, sur la pente d’une col-line, les régala d’un petit festin de « gingerbread » et leur im-provisa un drame de « Polichinelle et sa femme », avec quelques marionnettes qu’il avait fabriquées à ses heures de loisir. C’était là une de ses fantaisies ; une autre, c’est que dans les maisons où il devenait intime, il avait l’habitude de s’étendre tout de son long devant la cheminée tout en cau-sant, et si des visites le surprenaient dans cette attitude, on attribuait assez naturellement une semblable irrégularité de tenue à ce qu’on entendait dire du jeune homme, du mélange de sang qui coulait dans ses veines et du relâchement de ses mœurs en général.

Mais les articles de Will, comme ses discours, le recom-mandaient dans les familles que la nouvelle division des par-tis avait poussées du côté de la réforme. Il était invité chez M. Bulstrode, mais là il ne pouvait s’étendre sur le tapis de la cheminée, et mistress Bulstrode trouvait que sa manière de parler des pays catholiques, comme s’il y avait quelque véri-té dans l’Antéchrist, prouvait bien la tendance ordinaire à une originalité malsaine, des hommes occupés de travaux intellectuels.

Cependant, chez M. Farebrother que l’ironie des événe-ments avait attiré dans le mouvement national du même côté que M. Bulstrode, Will devint le favori des dames de la mai-son, surtout de la petite miss Noble, qu’une de ses fantaisies

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était d’escorter chaque fois qu’il la rencontrait dans la rue avec son petit panier, lui offrant le bras aux yeux de toute la ville et insistant pour l’accompagner dans les visites où elle distribuait les petits riens dérobés à sa part de douceurs.

Mais la maison qu’il fréquentait le plus et où il pouvait le mieux s’étendre à son aise sur le tapis de la cheminée était celle de Lydgate. Ces deux hommes, sans se ressembler en rien, ne s’entendaient pas plus mal pour cela. Lydgate était brusque mais point irritable, et ne faisait pas attention aux migraines des gens bien portants ; Ladislaw, de son côté, ne prodiguait pas ses susceptibilités à ceux qui n’y prenaient pas garde. Avec Rosemonde il lui arrivait souvent de bouder, de se montrer fantasque, rien moins que galant, à la grande surprise de celle-ci ; néanmoins il devenait peu à peu néces-saire à son agrément, faisant de la musique avec elle et la distrayant par sa conversation facile et variée. Les graves préoccupations qui semblaient absorber son mari lui en fai-saient souvent trouver l’humeur peu aimable pour elle, en dépit de toute sa tendresse et de son indulgence, et elle n’en détestait que davantage la profession médicale.

Lydgate ne pouvait voir sans ironie la foi superstitieuse, que tant de gens attachaient à l’efficacité du nouveau « bill », alors que personne ne s’inquiétait du triste état de la patho-logie, et souvent il pressait Will de questions embarras-santes.

Un soir du mois de mars, Rosemonde, vêtue d’une robe couleur cerise garnie de cygne autour du cou, était assise à la table à thé ; Lydgate, rentré tard, fatigué de son travail du jour, était étendu sur une chaise longue près du feu, une jambe passée par-dessus le bras de son siège ; il parcourait des yeux, le front légèrement soucieux, les colonnes du Pion-

 

– 50 – nier ; Rosemonde évitait de le regarder et remerciait intérieu-rement le ciel de n’avoir pas elle-même une disposition cha-grine. Will Ladislaw était étendu sur le tapis, contemplant distraitement la tringle du rideau et fredonnant tout bas les premières notes de : La première fois que j’ai vu ton visage, tandis que l’épagneul de la maison, également étendu dans un coin, regardait entre ses pattes l’usurpateur du tapis d’un œil mécontent.

Rosemonde, ayant apporté à Lydgate sa tasse de thé, ce-lui-ci déposa le journal et dit à Will qui s’était levé et rappro-ché de la table :

– Vous avez beau présenter Brooke comme un proprié-taire réformateur, Ladislaw, on ne lui en perce que d’autant plus de trous dans ses habits, à la Trompette.

– N’importe ; ceux qui lisent le Pionnier ne lisent pas la Trompette, dit Will en avalant son thé et en se promenant dans la chambre. Croyez-vous que le public lise cela avec l’idée de se convertir ?

– Farebrother ne croit pas que Brooke serait élu, si l’occasion s’en présentait ; les hommes mêmes qui font pro-fession d’être pour lui tireraient du sac un autre membre au moment propice.

– Il n’y a pas de mal à essayer. C’est très bon d’avoir des membres résidents.

– Pourquoi ? dit Lydgate, qui était coutumier de cette in-terrogation brève et parfois embarrassante.

– Ils représentent mieux la stupidité locale, dit Will en riant et en secouant sa chevelure, et ils sont forcés de veiller sur leur conduite dans le pays. Brooke n’est pas un mauvais

– 51 – homme ; mais les quelques bonnes choses qu’il a faites sur ses terres, il ne les eût jamais faites, si cette mouche parle-mentaire ne l’avait piqué.

– Il n’est pas taillé en homme public, dit Lydgate avec une fermeté dédaigneuse. Ce serait une déception que de compter sur lui. Je vois bien cela à l’hôpital. Seulement Buls-trode est là, qui tient les rênes et qui le dirige.

– Cela dépend où vous placez votre type d’homme pu-blic, dit Will. En cette occasion il suffit parfaitement ; quand les gens se sont monté la tête comme ils le font à présent, ils n’ont pas besoin d’un homme, ils n’ont besoin que d’un vote.

– C’est votre manière à vous autres, écrivains politiques, vous prônez une mesure comme si c’était un remède univer-sel, et puis vous prônez des hommes qui font partie de la ma-ladie même qui a besoin de ce remède.

– Pourquoi pas ? Les hommes peuvent contribuer, à force de remèdes, à se faire disparaître, sans le savoir, de la surface de la terre, dit Will qui savait improviser des raisons quand il n’avait pas réfléchi d’avance à une question.

– Ce n’est pas une excuse pour encourager l’exagération superstitieuse d’espérances fondées sur cette mesure parti-culière, pour aider le cri public à l’avaler en entier et pour envoyer voter des perroquets qui ne sont bons qu’à porter leur vote. Vous faites la guerre à la « pourriture » et il n’y a rien de plus complètement pourri que de faire croire aux gens qu’il suffit d’un tour de passe-passe politique pour gué-rir la société.

– Tout cela est bel et bon, mon cher ami. Mais il faut bien commencer par un bout, et soyez bien persuadé qu’on ne pourra jamais réformer quantité de choses humiliantes

– 52 – pour la nation, si l’on ne commence par cette réforme spé-ciale. En attendant mieux, je suis pour l’homme qui soutient les droits des gens, et non pour l’homme vertueux qui sou-tient et favorise les torts. La question est de savoir si nous ne devons rien essayer avant d’avoir trouvé des hommes imma-culés pour travailler avec nous. Est-ce ainsi que vous agi-riez ? Prenez un homme qui veuille vous apporter une ré-forme médicale, et un autre qui la combatte ; vous demande-rez-vous lequel a les meilleurs mobiles ou la meilleure cer-velle ?

– Oh ! sans doute, dit Lydgate, si on ne travaillait pas avec les hommes que l’on a sous la main, on serait vite au pied du mur. Supposez justifiée la plus mauvaise opinion que l’on a de Bulstrode dans la ville, en serait-il moins vrai qu’il a le sentiment et la volonté de faire ce qui, à mon avis, doit être fait dans les matières qui me concernent et m’intéressent ; mais c’est le seul point où je marche avec lui, ajouta Lydgate avec une certaine fierté, se rappelant les ob-servations de M. Farebrother. Il ne m’est rien d’ailleurs ; je ne le prônerais pour nul motif personnel, je m’en garderais bien.

– Voulez-vous dire que je prône Brooke pour quelque motif personnel, dit Will Ladislaw piqué et se retournant brusquement.

Pour la première fois il se sentit blessé par Lydgate, et peut-être le fut-il d’autant plus que celui-ci semblait s’être abstenu de toute curiosité au sujet des motifs de sa liaison avec Brooke.

– En aucune façon, repartit Lydgate. J’expliquais sim-plement mes mobiles. Je voulais dire qu’un homme poursui-vant un but spécial peut travailler avec d’autres hommes

– 53 – dont les motifs et la conduite générale sont équivoques, pourvu que lui-même soit bien sûr de son indépendance per-sonnelle, et qu’il ne travaille pas pour son intérêt propre, qu’il s’agisse de place ou d’argent.

– Alors pourquoi n’étendez-vous pas votre libéralité à d’autres ? Mon indépendance personnelle compte autant pour moi que la vôtre compte pour vous. Vous n’avez pas plus de raisons d’imaginer que je fonde des espérances per-sonnelles sur Brooke que je n’en ai d’imaginer que vous en fondez sur Bulstrode. Nos mobiles sont, je suppose, affaire de point d’honneur. Ils ne regardent personne. Mais quant à de l’argent et à une situation dans le monde, conclut Will en rejetant la tête en arrière, je crois qu’il est assez clair que je ne me laisse pas diriger par des considérations de cette sorte.

– Vous vous méprenez tout à fait sur le sens de mes pa-roles, Ladislaw, dit Lydgate surpris.

Préoccupé de se justifier lui-même, il n’avait pas songé à ce que Ladislaw pourrait en inférer pour son compte.

– Je vous demande pardon de vous avoir blessé sans le vouloir. Le fait est que je vous attribuais bien plutôt un mé-pris romanesque de vos intérêts de ce monde. Quant à la question politique, j’en référais simplement à l’influence in-tellectuelle.

– Que vous êtes, tous les deux, désagréables ce soir ! dit Rosemonde. Je ne puis concevoir pourquoi vous avez été chercher cette question d’argent. La politique et la médecine sont bien assez déplaisantes pour suffire à la discussion. Une fois lancés sur ces deux sujets, vous êtes capables de conti-

 

– 54 – nuer à vous quereller ensemble ou avec l’univers indéfini-ment.

Rosemonde, ayant ainsi parlé de son ton ordinaire d’impartiale douceur, se leva pour tirer la sonnette et revint ensuite à sa table à ouvrage.

– Pauvre Rosy ! dit Lydgate lui prenant la main au mo-ment où elle passait devant lui. Les disputes n’ont aucun at-trait pour les chérubins. Faites un peu de musique, deman-dez à Ladislaw de chanter avec vous.

Quand Will fut parti, Rosemonde dit à son mari :

– Qu’est-ce qui vous a mis de mauvaise humeur, ce soir, Tertius ?

– Moi ? C’est Ladislaw qui était de mauvaise humeur. C’est un vrai fagot d’épines.

– Avant cela, veux-je dire. Quelque chose vous avait contrarié avant votre retour, vous aviez l’air ennuyé. Et c’est cela qui vous a fait engager la discussion avec M. Ladislaw. Vous me faites beaucoup de peine lorsque vous êtes ainsi, Tertius.

– Je vous fais de la peine, je suis une brute alors, dit Lydgate, la caressant d’un air de repentir.

– Qu’est-ce qui vous a contrarié ?

– Oh ! des choses du dehors, des affaires…

C’était en réalité une lettre pressante d’un fournisseur réclamant le payement d’une note. Mais Rosemonde atten-dait un bébé et Lydgate voulait lui épargner tout souci.

 

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