Middlemarch - Tome II
Chapitre IX
Cinq jours après la mort de Raffles, M. Bambridge se te-nait debout sous le large porche qui menait à la cour du Dra-gon Vert, dans l’attitude d’un homme qui a du temps à perdre.
Toute figure humaine de cet acabit plantée sous le porche, à cette heure de l’après-midi, était aussi sûre d’attirer de la compagnie qu’un pigeon qui a trouvé quelque chose à becqueter. M. Hopkins, le marchand de drap d’en face, aux manières doucereuses, fut le premier à se rendre à ce genre d’appât, recherchant d’autant plus volontiers un peu de causerie masculine que sa clientèle ne comptait guère que des femmes. M. Bambridge le prit de haut avec le dra-pier, sentant que Hopkins était naturellement heureux de lui parler ; il n’avait pas l’intention de perdre beaucoup de pa-roles pour Hopkins. Il ne tarda pas toutefois à se former un petit groupe d’auditeurs plus importants : les uns s’arrêtaient en passant, les autres venaient voir ce qu’il y avait de nou-veau au Dragon Vert, et M. Bambridge trouvait digne de lui maintenant de raconter maintes choses remarquables sur les superbes haras qu’il avait visités, sur les marchés qu’il avait faits pendant un voyage dans le Nord dont il venait de ren-trer. Que les gentlemen ici présents se le tinssent pour dit, s’ils se croyaient capables de lui montrer quelque chose qui surpassât une certaine jument baie pur sang, prenant ses quatre ans, ils feraient bien de commencer par aller la voir à Doncaster. Il y avait aussi une paire de chevaux noirs qu’il allait mettre en dressage et qui rappela vivement à son sou-
– 398 – venir une autre paire qu’il avait vendue à Faulkner, en « 19 » pour cent guinées, et que Faulkner avait revendue cent soixante, deux mois plus tard.
La conversation était devenue très animée, lorsqu’on vit arriver M. Frank Hawley. Il n’était pas homme à compro-mettre sa dignité en flânant, au Dragon Vert ; mais aperce-vant Bambridge, il s’approcha pour demander au maquignon s’il avait trouvé l’excellent cheval de cabriolet qu’il s’était engagé à lui procurer. M. Hawley fut prié d’attendre un peu : on allait lui montrer un certain gris choisi à Bilkley, si celui-là ne satisfaisait pas ses désirs, à un cheveu près, Bambridge ne savait pas ce que c’était qu’un cheval, ce qui était bien l’invraisemblance la plus monstrueuse que l’on put conce-voir. Au même moment un cavalier passa lentement dans la rue.
– Bulstrode ! murmurèrent à la fois deux ou trois voix.
M. Hawley se retourna pour jeter un regard indifférent sur le dos du cavalier, mais Bambridge en le suivant des yeux fit une grimace.
– Par Jupin !… cela me rappelle, et il commença en bais-sant un peu la voix, – j’ai raccroché à Bilkley autre chose en-core que votre cheval de cabriolet, monsieur Hawley, j’ai raccroché une jolie histoire sur Bulstrode. Savez-vous com-ment il a fait sa fortune ? À tout gentleman curieux de petites informations particulières je puis en fournir gratis. Si chacun recevait ce qu’il mérite, Bulstrode pourrait aller dire ses prières à Botany-Bay.
– Qu’entendez-vous par là ? demanda M. Hawley, four-rant ses mains dans ses poches et s’avançant de quelques
– 399 – pas. S’il se trouvait que Bulstrode fût un misérable, Hawley aura été bon prophète.
– Je le tiens d’un individu qui était un ancien camarade de Bulstrode. Je vais vous dire où je l’ai avisé pour la pre-mière fois. C’était à la vente Larcher, mais je ne savais rien de lui alors, et il m’a filé entre les doigts. Il était à la re-cherche de Bulstrode, sans aucun doute. Il m’a dit connaître tous ses secrets et pouvoir le taxer à n’importe quel taux ; ça ne l’a pas empêché de jaser avec moi à Bilkley. Il avait avalé un verre de brandy. Dieu me damne, si je crois qu’il avait l’intention de se faire le dénonciateur de son complice, mais c’est un de ces individus vantards… vantard à se vanter d’un éparvin au jarret d’un cheval, comme si ça rapportait de l’argent. Un homme doit savoir où il convient de s’arrêter.
– Quel est le nom de cet homme ? où peut-on le trou-ver ? dit Hawley.
– Quant à savoir où on peut le trouver, je l’ai laissé à la Tête de Sarrasin ; il s’appelle Raffles.
– Raffles ! s’écria M. Hopkins. J’ai fourni son enterre-ment hier. Il a été enterré à Lowick ; M. Bulstrode a suivi le convoi ; un enterrement fort décent.
La nouvelle ne manqua pas de produire une forte sensa-tion parmi les auditeurs. M. Bambridge poussa une exclama-tion dont : « Mille démons ! » était le terme le plus doux, et M. Hawley fronçant le sourcil et penchant la tête en avant, reprit :
– Comment ! Où est mort cet homme ?
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– À Stone-Court, répondit le drapier. La femme de charge a dit que c’était un parent de son maître. Il y est arri-vé malade le vendredi.
– A-t-il été soigné par un médecin quelconque ?
– Oui, par M. Lydgate. M. Bulstrode l’a veillé une nuit. Il est mort le troisième jour au matin.
– Continuez, Bambridge, dit M. Hawley avec insistance. Qu’est-ce qu’a raconté cet individu sur le compte de Buls-trode ?
Le cercle des auditeurs était devenu de plus en plus nombreux, la présence du secrétaire de la ville était une ga-rantie qu’il se passait là quelque chose qui méritait l’attention ; et M. Bambridge débita son récit en présence de sept personnes. C’était en résumé ce que nous savons, y compris ce qui se rapportait à Will Ladislaw, avec addition de couleur et de circonstances locales. C’était ce que Buls-trode avait tremblé de voir révélé, ce qu’il avait espéré enter-rer à tout jamais avec le cadavre de Raffles, c’était ce spectre acharné de sa vie passée dont il se croyait délivré par la Pro-vidence, tandis qu’il passait à cheval devant la porte du Dra-gon Vert. Oui, par la Providence. Il ne s’était pas encore avoué qu’il eût rien fait pour contribuer à ce résultat ; il avait accepté ce qui semblait s’être offert à lui. Il était impossible de prouver qu’il eût rien fait pour hâter le départ de l’âme de cet homme.
Mais l’histoire se répandit à travers Middlemarch. M. Franck Hawley poursuivit ses investigations en envoyant à Stone-Court un commis de confiance, pour recueillir de la bouche de mistress Abel le plus de détails possible au sujet de Raffles et de sa maladie. Il apprit ainsi que c’était
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M. Garth qui avait amené l’individu à Stone-Court dans son cabriolet ; M. Hawley saisit en conséquence la première oc-casion de voir Caleb, et, après l’avoir entretenu d’une affaire d’arbitrage, il essaya de le questionner adroitement sur Raffles. Il ne parvint pas à arracher à Caleb une seule parole défavorable à Bulstrode ; restait cependant le fait que Garth était bien forcé d’admettre, c’est qu’il avait renoncé dans le courant de la semaine dernière à travailler pour Bulstrode. M. Hawley en tira ses conclusions, et, convaincu que Raffles avait raconté son histoire à Garth, et que c’était pour cela que Garth avait abandonné les affaires de Bulstrode, il en informa M. Toller quelques heures plus tard. La version cir-cula, et à force de circuler elle perdit tout ce qu’elle avait en-core de dubitatif, et on la regarda comme une information venant en droite ligne de Caleb, si bien que le mieux informé des historiens eût pu conclure que Caleb était le principal révélateur des méfaits de Bulstrode. M. Hawley ne fut pas long à s’apercevoir qu’il n’y avait de prise pour la loi ni dans les révélations de Raffles ni dans les circonstances de sa mort. Il s’était rendu en personne au village de Lowick, afin d’y examiner les registres et de discuter l’affaire avec M. Farebrother.
Celui-ci ne fut pas plus surpris que l’homme de loi de voir un vilain secret mis au jour sur le compte de Bulstrode, bien que son sentiment naturel de justice fût assez fort pour avoir toujours empêché son antipathie de conclure. Mais tandis qu’ils causaient ensemble, une autre association d’idées se faisait jour silencieusement dans l’esprit de Fare-brother ; il se représentait à l’avance ce que bientôt on allait dire tout haut, il le voyait, clair comme deux et deux font quatre. En même temps qu’il apprenait les raisons qui te-naient Bulstrode dans la crainte de Raffles, la pensée lui vint que cette crainte pouvait n’avoir pas été étrangère à la subite
– 402 – générosité du banquier envers son médecin, et tout en se re-fusant à admettre que Lydgate eut en quelque sorte accepté cette somme comme prix de son silence, il eut le pressenti-ment que cette complication d’événements pourrait amener pour la réputation de Lydgate de fâcheuses conséquences. Voyant que M. Hawley ne savait rien encore du changement de situation de Lydgate et de l’acquittement de ses dettes, il prit soin de glisser sur tout ce qui pouvait y avoir trait.
– Eh bien, dit-il avec un profond soupir, désirant mettre fin à la discussion, c’est une étrange histoire. Ainsi notre ar-dent Ladislaw a une généalogie bizarre – une jeune personne de caractère et un patriote polonais musicien : voilà la souche d’où il est très naturellement sorti ; mais je n’aurais jamais supposé de greffe du côté de ce juif, prêteur sur gages. On ne sait jamais à l’avance ce que produira un mé-lange quelconque. Il y a telles espèces d’immondices qui ser-vent à clarifier.
– C’est tout juste à quoi je me serais attendu, s’écria M. Hawley, quelque sang maudit et étranger, juif, corse ou bohémien.
– Je sais que c’est une de vos bêtes noires, Hawley. Mais c’est en réalité un garçon désintéressé et pas vulgaire, dit M. Farebrother en souriant.
– Aïe ! aïe !… c’est là votre corde whig, dit M. Hawley, qui aimait à répéter que ce damné Farebrother était un si bon et si aimable homme qu’on le prendrait pour un tory.
M. Hawley rentra chez lui, ne voyant dans les soins donnés par Lydgate à Raffles qu’un élément de témoignage contre Bulstrode. Mais la nouvelle se répandit rapidement que, d’un moment à l’autre, Lydgate s’était trouvé à même
– 403 – non seulement de se débarrasser de la saisie exercée dans sa maison, mais encore de payer toutes ses dettes ; grossie des commentaires et des conjectures qui lui donnaient un nou-veau corps et un nouvel élan, d’autres personnes que Hawley ne tardèrent pas à en être instruites et ne furent pas longues à trouver un rapport significatif entre cette soudaine af-fluence d’argent et le désir de Bulstrode d’étouffer le scan-dale. N’eût-on pas eu la preuve que l’argent venait de Buls-trode, qu’on l’aurait infailliblement deviné ; car on savait au-paravant que ni son beau-père ni personne de sa famille ne ferait rien pour aider Lydgate, et on ne tarda pas d’ailleurs à posséder la preuve certaine, d’abord par un commis de la banque, puis par mistress Bulstrode elle-même qui parla in-nocemment du prêt à mistress Plymdale, laquelle en parla à sa belle-fille Toller, laquelle en parla à tout le monde. L’affaire devenue publique prit tant d’importance que la né-cessité s’imposa de donner quelques dîners à l’occasion d’un tel scandale. Tous les jours, femmes, veuves, filles, avec leurs ouvrages, allèrent prendre le thé les unes chez les autres ; et l’esprit de sociabilité, depuis le dragon Vert jusqu’à Dollop, en acquit une saveur que n’aurait pu lui don-ner la question du bill de réforme.
On ne doutait pas que derrière la générosité de Buls-trode vis-à-vis de Lydgate se cachât quelque motif ina-vouable. M. Hawley fut le premier à réunir chez lui, avec une société choisie, M. Toller, M. Wrench et les deux médecins consultants, tout exprès pour discuter bien à fond les proba-bilités de la maladie de Raffles, leur répétant tous les détails qu’on tenait de mistress Abel, en concordance avec le certifi-cat de Lydgate, et d’après lesquels la mort devait être attri-buée au delirium tremens. Les médecins, qui naturellement étaient encore tous dans les vieux parements sur la manière de traiter cette maladie, déchirèrent qu’il leur était impos-
– 404 – sible de rien voir dans ces détails, qu’on put interpréter comme un motif plausible de soupçon. Mais les raisons mo-rales de soupçon n’en étaient pas moins toujours là, les rai-sons puissantes que Bulstrode avait évidemment pour sou-haiter de se débarrasser de Raffles, et le fait qu’à ce moment critique, il avait donné à Lydgate le secours dont depuis quelque temps déjà il devait connaître la nécessité. Ils ne croyaient guère non plus Bulstrode homme à se laisser arrê-ter par des scrupules, et quant à Lydgate, pourquoi eut-il été plus difficile à corrompre que tant d’autres aussi fiers que lui, devant le besoin d’argent ? Quand même il n’aurait été payé que pour garder le silence sur le passé de Bulstrode, ce fait seul jetait un jour odieux sur Lydgate, auquel on reprochait depuis longtemps de chercher à se grandir en se faisant l’acolyte du banquier, et de jeter le discrédit sur les anciens de sa profession. Aussi, malgré qu’il n’y eût pas, dans les cir-constances de la mort de Raffles à Stone-Court, de signes manifestes de culpabilité, la société choisie de M. Hawley se sépara avec le sentiment que l’affaire avait « mauvaise mine ». Mais cette vague conviction de culpabilité, qu’il était difficile d’établir, et qui suffisait à provoquer des hochements de tête et des insinuations de la part des anciens et des plus considérables de la profession, avait pour l’esprit public en général toute la puissance supérieure que donne le mystère au fait qu’il accompagne. Chacun préférait ses propres con-jectures à la connaissance pure et simple du fait, car la con-jecture devenait bientôt plus certaine que la connaissance même et elle s’accommodait plus facilement de l’incompatible. Tout ce qu’on avait même pu savoir du passé de Bulstrode arrivait à se confondre dans la masse du mys-tère, comme autant de métal en fusion à verser dans le dia-logue, pour lui faire prendre toutes les formes fantastiques qu’il plaisait au ciel de lui donner.
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Tel était le sentiment général, sanctionné et représenté notamment par mistress Dollop, la remarquable hôtesse du Hanap dans Slaughter-Lane, qui savait remettre à leur place certains clients disposés à croire que leur récit des choses du dehors avait quelque valeur, à côté de ce qui lui avait surgi dans l’esprit, à elle. Comment cela lui était venu, elle ne le savait pas elle-même, mais c’était là devant elle comme ins-crit avec de la craie sur le devant de la cheminée.
– Oui, Bulstrode avait la conscience si noire, il pourrait le confesser, que si les cheveux de sa tête connaissaient les pensées de son cœur il les arracherait par la racine. Hypo-crite comme il l’est et menant les choses tambour battant, si bien qu’il n’y avait pas dans le pays un seul ecclésiastique assez bon pour lui, il a été forcé de prendre le diable dans son conseil, mais le diable a été trop fort pour lui.
– Aïe ! aïe !… c’est un complice qu’on ne peut chasser du pays une fois qu’il est entré, dit M. Crabbe le vitrier. Mais j’ai entendu dire que Bulstrode voulait déjà s’enfuir, de crainte d’être démasqué.
– Il sera bien chassé bon gré, mal gré, dit M. Dill, le bar-bier, qui venait d’arriver. J’ai rasé ce matin Fletcher, le commis de Hawley, qui a mal au doigt, et il dit que tout le monde est d’accord pour se débarrasser de Bulstrode. M. Thesiger lui-même est contre lui et voudrait le voir hors de la paroisse. Et il y a des gens dans la ville qui assurent qu’ils aimeraient autant dîner avec un forçat ; pour mon compte je l’aimerais certes mieux, a dit Fletcher ; car qu’est-ce qui vous soulève plus le cœur qu’un homme qui a toujours sa religion à la bouche, donnant à entendre que les dix commandements ne lui suffisent pas, quand avec cela il est
– 406 – pire que la moitié des habitants des prisons ? C’est Fletcher lui-même qui a tenu ce langage.
– Ce sera malgré tout dommage pour la ville, si l’argent de Bulstrode en sort, fit observer M. Limp d’une voix chevro-tante.
– Oh ! il y a des gens qui valent mieux et qui dépensent plus mal leur argent, dit un teinturier dont les mains cramoi-sies ne semblaient pas d’accord avec l’honnête figure.
– Mais il ne gardera pas son argent, d’après ce que je peux augurer, dit le vitrier. Ne dit-on pas que quelqu’un au-rait le droit de l’en dépouiller ? On aurait le droit, à ce qu’il paraît, de lui enlever jusqu’au dernier penny, si on allait de-vant les tribunaux.
– Non pas ! objecta le barbier qui se sentait chez mis-tress Dollop un peu au-dessus de son entourage. Fletcher dit qu’il n’en est rien. Il prétend qu’on pourrait prouver mille fois de qui ce jeune Ladislaw est fils, et qu’on n’en serait pas plus avancé. Il n’en toucherait pas pour cela un penny.
– Voyez-vous cela maintenant ! s’écria mistress Dollop avec indignation. Je remercie le Seigneur d’avoir rappelé à lui mes enfants, si c’est là tout ce que la loi peut faire pour les orphelins. Ainsi donc, quels que puissent être votre père et votre mère, cela ne vous servirait de rien ! que Fletcher parle ainsi, si bon lui semble, mais, je dis, moi, que vous ne me ferez pas dire comme Fletcher.
– Mais il y a encore autre chose de plus important à con-sidérer que l’argent, remarqua le vitrier. Il y a ce pauvre malheureux qui est mort et enterré. Autant que j’en puis ju-ger, il avait dû connaître des jours où il était un gentleman, et un autre gentleman que Bulstrode !
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– Un autre gentleman ! Je puis le garantir, dit mistress Dollop, et un homme autrement beau de sa personne d’après ce que je sais. Comme me le disait M. Baldwin, le collecteur d’impôts, debout à la place même où vous êtes assis, tout l’argent avec lequel Bulstrode est arrivé dans cette ville, c’est de l’argent volé et escroqué. Eh bien ! monsieur Baldwin, vous ne m’apprenez rien, lui ai-je répondu : cela me retourne le sang de le voir, depuis qu’il est venu ici dans Slaughter-Lane pour acheter cette maison au-dessus de ma tête. Les gens ne regardent seulement pas la couleur de la cuve à pé-trir, et ils vous fixent, comme s’ils voulaient voir dans votre épine dorsale pour rien du tout. Voilà ce que j’ai dit, et M. Baldwin peut m’en rendre témoignage.
– Et c’est aussi absolument exact, ajouta M. Grabbe, car, d’après ce qu’on sait, ce Raffles, comme on l’appelle, était un homme vigoureux et aux fraîches couleurs comme on aime à en voir, et de la meilleure compagnie, bien qu’il ne soit que trop certain qu’il repose mort dans le cimetière de Lowick, et, autant que j’en puis juger, il y a des gens qui pourraient en dire plus long sur la manière dont il y est allé.
– Je veux bien vous croire, s’écria mistress Dollop. Quand un homme a été attiré dans une maison isolée et que ceux qui peuvent payer des hôpitaux et des gardes-malades pour la moitié du pays s’arrangent pour veiller eux-mêmes jour et nuit, ne permettant à personne d’approcher, sauf à un docteur qui est réputé pour ne reculer devant rien, qui était d’abord aussi pauvre qu’on peut l’être et auquel il est arrivé tout à coup tant d’argent qu’il peut payer M. Byles, le bou-cher, dont la note pour les meilleurs morceaux remontait à douze mois à la dernière Saint-Michel, je n’ai besoin de per-sonne pour venir me dire qu’il s’est passé là une chose plus grave que les choses pour lesquelles on met des offices dans
– 408 – le livre des prières. Je n’ai que faire de rester là debout, à clignoter, à fermer les yeux et à réfléchir.
Et mistress Dollop regarda autour d’elle de l’air d’une hôtesse accoutumée à dominer son monde.
– Pourquoi ne déterrerait-on pas cet homme et ne ferait-on pas venir le coroner ? proposa le teinturier. On l’a fait mainte et mainte fois. S’il y a eu une vilaine action de com-mise, ce serait le moyen de le découvrir.
– Pas avec eux, monsieur Jonas, dit mistress Dollop énergiquement. Je les connais, les médecins. Ils sont trop rusés pour être découverts. Et ce M. Lydgate qui voulait couper et déchiqueter tout le monde avant que le souffle fût seulement sorti du corps. Il est assez clair, l’avantage qu’il voulait tirer de ses visites chez des gens respectables. Il con-naît des médecines, soyez-en sûr, qu’on ne peut ni voir, ni sentir, ni avant de les avaler ni après. Savez-vous quoi ? J’ai vu moi-même des gouttes ordonnées par le docteur Gambit, qui est le médecin de notre cercle et un brave homme, et qui a amené au monde plus d’enfants vivants qu’aucun autre à Middlemarch, je dis que j’ai vu moi-même des gouttes qu’on pouvait verser dans un verre, – c’était comme s’il n’y avait rien eu, – et qui ne vous empoignaient pas moins le lende-main. Ainsi c’est à votre bon sens à juger de ce qui en est. Ne m’en parlez pas. Tout ce que je dis, c’est que c’est une béné-diction qu’on n’ait pas fait entrer ce docteur Lydgate dans notre cercle. Plus d’une mère aurait pu s’en repentir pour son enfant.
Les points principaux de cette discussion chez Dollop étaient devenus le sujet général des conversations dans toutes les classes de la ville, le bruit en était parvenu d’un côté au presbytère de Lowick, de l’autre à Tipton-Grange.
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Chez les Vincy, comme chez les amies de mistress Bulstrode, on en avait discuté avec de tristes réflexions sur la pauvre Henriette, et Lydgate en était encore à s’apercevoir qu’on le regardait de travers, et Bulstrode lui-même ne soupçonnait pas encore qu’on fût sur la piste de ses secrets. Peu habitué à des rapports bien cordiaux avec ses voisins, il ne pouvait guère s’apercevoir de la froideur nouvelle, et il était décidé maintenant à rester à Middlemarch.
– Nous ferons un voyage à Cheltenham d’ici un ou deux mois, avait-il dit à sa femme. On peut y trouver de grandes ressources au point de vue religieux, en même temps que l’air et les eaux ; et nous nous trouverons très bien de quelques semaines de ce séjour tranquille et bienfaisant.
Il croyait réellement aux ressources religieuses dont il parlait, et il avait la ferme intention de consacrer désormais sa vie à Dieu avec un redoublement de zèle en expiation de ses derniers péchés, dans lesquels d’ailleurs place restait à l’hypothèse, hypothèse qui se retrouvait dans ses prières pour en obtenir le pardon : « Si en ceci j’ai transgressé, Ta volonté. »
Quant à l’hôpital, il évita d’en reparler à Lydgate, crai-gnant de manifester un changement de desseins trop prompt aussitôt après la mort de Raffles. Il pensait bien, dans le se-cret de son âme, que Lydgate le soupçonnait d’avoir avec intention contrevenu à ses ordres, et qu’avec ce soupçon il devait en chercher la cause. Mais rien ne lui avait été révélé de l’histoire de Raffles, et Bulstrode voulait surtout éviter de rien faire qui put donner l’éveil aux soupçons mal définis de Lydgate ; quant à la certitude que telle ou telle méthode de traitement put sauver ou tuer un malade, Lydgate était le premier à combattre un tel absolu ; n’ayant pas le droit de
– 410 – parler, il avait toutes les raisons pour garder le silence. Aussi Bulstrode se sentait-il en sûreté comme par une grâce provi-dentielle ; un seul incident l’avait vivement impressionné, la rencontre fortuite de Caleb Garth, qui avait ôté son chapeau devant lui avec un air de douce gravité.
Il s’élevait cependant contre lui une forte opposition de la part des principaux habitants de la ville.
Une importante réunion avait été convoquée à l’hôtel de ville à propos d’une question sanitaire, à laquelle l’apparition d’un cas de choléra à Middlemarch donnait un caractère d’urgence. Depuis l’acte du Parlement qui autorisait cer-taines impositions pour les mesures sanitaires, on avait éta-bli un conseil de surveillance spécial au sein duquel whigs et tories s’étaient entendus déjà pour l’application de ces me-sures. La question, maintenant, était de savoir si, pour con-vertir en cimetière un terrain en dehors de la ville, on aurait recours à l’impôt ou à des souscriptions particulières. Le meeting allait s’ouvrir et toutes les personnes ayant quelque importance dans la ville étaient tenues de s’y rendre.
M. Bulstrode, comme membre du conseil, quitta la banque un peu avant midi, avec l’intention d’appuyer le pro-jet de souscriptions particulières. Dans le trouble et l’agitation de ces derniers temps, il s’était tenu à l’arrière-plan, et il sentait qu’il allait reprendre ce jour-là son ancien rôle d’homme d’action et son influence dans les affaires pu-bliques de la ville où il comptait finir ses jours. Parmi les dif-férentes personnes cheminant dans la même direction il aperçut Lydgate ; ils se rejoignirent, causèrent de la question qui allait se débattre et entrèrent ensemble.
On eût dit que toutes les personnes notables étaient ar-rivées avant eux. Mais il y avait encore des places libres au
– 411 – haut bout de la grande table centrale et ils se frayèrent un chemin jusque-là. M. Farebrother était assis du côté opposé, non loin de M. Hawley ; tous les médecins étaient présents ; M. Thesiger occupait le fauteuil du président, avec M. Brooke de Tipton à sa droite.
Lydgate remarqua un échange singulier de regards, lors-que Bulstrode et lui vinrent prendre leurs places.
Après que l’affaire eut été exposée par le président qui indiqua les avantages d’acheter par souscriptions une éten-due de terrain assez vaste pour servir définitivement de ci-metière général, M. Bulstrode, dont la voix un peu aiguë mais contenue et fluide était bien connue de la ville dans des réunions de ce genre, se leva et demanda l’autorisation d’exprimer son avis. Lydgate eut le temps de surprendre de nouveau cet échange singulier de regards, avant que M. Hawley, se levant, eût prononcé de sa voix ferme et re-tentissante :
– Monsieur le président, je demande, avant que per-sonne émette son opinion sur ce point, qu’il me soit permis de parler d’une question qui importe au sentiment public et qui est regardée, non seulement par moi, mais par bien d’autres gentlemen ici présents, comme un préliminaire es-sentiel.
La manière de parler de M. Hawley, alors même que son terrible langage ne dépassait pas les convenances parlemen-taires, avait quelque chose de formidable dans sa brièveté et son sang-froid. M. Thesiger lui donna la parole. Bulstrode se rassit et M. Hawley continua :
– Dans ce que j’ai à dire, monsieur le président, je ne parlerai pas seulement en mon nom. Je parle avec
– 412 – l’assentiment et à la demande expresse de non moins de huit de mes concitoyens qui nous entourent ici même. C’est notre sentiment unanime, qu’il faut adjurer M. Bulstrode, et je l’adjure en cet instant, de renoncer aux fonctions publiques qu’il occupe ici, non seulement comme contribuable, mais comme gentleman parmi des gentlemen. Il y a des faits et il y a des actes qui, vu les circonstances, échappent à la loi, bien qu’ils soient peut-être pires que beaucoup d’autres légale-ment punissables. Les honnêtes gens et les gentlemen, s’ils ne veulent pas de la compagnie des gens qui commettent de tels actes, ont à se défendre eux-mêmes de leur mieux, et c’est ce que moi et les amis que je pourrais appeler mes clients, dans cette circonstance, sommes résolus à faire. Je ne dis pas que M. Bulstrode ait été coupable d’actions mal-honnêtes, mais je l’adjure, soit de nier et de réfuter publi-quement les récits scandaleux rapportés contre lui par un homme mort à l’heure qu’il est, et mort dans sa maison, rap-ports d’où il ressort qu’il a été engagé des années durant dans des affaires véreuses et qu’il a gagné sa fortune par des moyens déshonnêtes, soit de se retirer des dignités qui n’ont pu lui être conférées que comme à un gentleman parmi des gentlemen.
Tous les yeux dans l’assistance étaient tournés vers Bulstrode qui, depuis la première mention de son nom, avait passé par une crise d’émotions presque trop violentes pour sa constitution débile. Lydgate, ébranlé lui-même comme si la terrible interprétation de son vague pressentiment venait de lui être révélée, Lydgate, en voyant le visage livide de Bulstrode se contracter de douleur, sentit néanmoins son propre mouvement de ressentiment et de haine céder chez lui à cet instinct de l’homme habitué à guérir qui songe d’abord à secourir et à soulager celui qui souffre.
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Bulstrode eut l’intuition rapide que sa vie n’était, au fond, qu’une vie manquée, qu’il était un homme déshonoré, incapable d’affronter le regard de ceux vis-à-vis desquels il s’était érigé en censeur, que Dieu l’avait renié à la face des hommes et le laissait exposé sans défense au mépris triom-phant de ceux qui se réjouissaient de voir leur haine justifiée, il eut le sentiment de l’inutilité absolue de cette équivoque qu’il avait faite avec sa conscience en jouant sur la vie de son complice, équivoque qui se retournait maintenant contre lui avec le dard acéré d’un mensonge découvert ; toutes ces pensées traversèrent son être comme une agonie de terreur qui ne réussit pas à tuer et laisse les oreilles ouvertes pour entendre encore le flot montant de l’exécration. Le sentiment soudain du péril après le sentiment de la sécurité recouvrée, revint s’imposer, non pas à l’organisation grossière d’un cri-minel, mais aux nerfs impressionnables d’un homme, dont toute l’intensité de vie s’était toujours portée vers ce rôle de suprématie que les circonstances mêmes lui avaient créé.
Mais dans ce sentiment intense se trouvait aussi la force de réagir. À travers toute son infirmité physique, frémissait le nerf tenace de la volonté ambitieuse et décidée à la préserva-tion de soi-même, dont la flamme n’avait cessé de jaillir de son être pour dissiper toutes les craintes doctrinales, et qui, même alors qu’il était assis là, objet de compassion pour les miséricordieux, commençait à s’animer et à brûler sous sa pâleur de cendre. Avant que les derniers mots fussent sortis de la bouche de M. Hawley, Bulstrode sentit qu’il répondrait et que sa réponse serait une riposte. Il n’osa pas se lever et dire : « Je ne suis pas coupable, toute cette histoire est fausse ; » si même il l’avait osé, la sensation aiguë d’être dé-masqué, qu’il éprouvait en ce moment, lui eût fait paraître cet effort pour se sauver aussi inutile que de chercher à cou-
– 414 – vrir sa nudité sous un frêle lambeau qui se déchirerait au moindre effort.
Il régna pendant quelques instants un silence complet, tandis que tous les regards de l’assemblée étaient fixés sur Bulstrode. Il était assis, absolument immobile, fortement ap-puyé au dossier de sa chaise, n’osant se hasarder à se lever ; et quand il commença à parler il pressa de ses deux mains les deux côtés de son siège. Mais sa voix était parfaitement intelligible, seulement plus rauque que de coutume, et il s’exprimait distinctement, tout en s’arrêtant entre chaque phrase comme si la respiration lui manquait. Il dit, en se tournant d’abord vers M. Thesiger, puis regardant M. Hawley :
– Je proteste devant vous, monsieur, en votre qualité de ministre chrétien, contre les menées qu’une haine virulente a dictées contre moi. Ceux qui me sont hostiles sont heureux d’ajouter foi à toutes les injures dont une langue venimeuse vient de me couvrir. Et leurs consciences deviennent sévères à mon égard. Osez dire que la calomnie dont on veut me rendre victime m’accuse d’actions illicites… – Ici la voix de Bulstrode s’éleva et prit un accent plus amer, pour ne plus sembler bientôt qu’un faible cri. – Qui sera mon accusateur ? Ce ne seront pas les hommes dont la vie non seulement n’est pas chrétienne, mais scandaleuse, ce ne seront pas les hommes qui se servent eux-mêmes des plus vils instruments pour arriver à leur but, dont la profession est un tissu de chi-caneries, qui ont dépensé leur revenu à satisfaire leurs gros-sières jouissances, tandis que j’ai consacré le mien à l’avancement des œuvres utiles, en vue de cette vie et de l’autre.
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Après le mot : chicanerie, il s’éleva dans la salle un bruit croissant de murmures et de sifflets, tandis que quatre per-sonnes se levaient à la fois : M. Hawley, M. Toller, M. Chichely et M. Hackbutt, mais l’explosion instantanée de M. Hawley imposa le silence aux autres.
– Si c’est de moi que vous parlez, monsieur, je vous con-voque, vous et les vôtres, à faire l’examen de ma vie profes-sionnelle ; quant à chrétien ou pas chrétien, je répudie votre christianisme fait de blague et de cafardise ; et quant à la fa-çon dont je dépense mon revenu, il n’est pas dans mes prin-cipes de venir en aide à des drôles et de dépouiller des en-fants de leur héritage, afin de soutenir la religion et de m’ériger en saint Rabat-Joie. Je n’affecte aucune rigidité de conscience. Je n’ai pas trouvé jusqu’ici qu’il y eût besoin de fameux exemples pour y mesurer vos actions, monsieur ; et encore une fois, je vous adjure, soit de vous expliquer d’une manière satisfaisante sur les faits qui vous sont imputés, soit d’abandonner des fonctions où, à quelque prix que ce soit, nous refusons de vous avoir pour collègue. Je dis, monsieur, que nous refusons d’agir de concert avec un homme dont le caractère ne s’est pas lavé des révélations infamantes qu’ont jetées sur lui non seulement des rapports, mais des faits ré-cents.
– Permettez, monsieur Hawley, dit le président.
Et M. Hawley, encore frémissant, s’inclina, déguisant mal son impatience, et s’assit, les mains enfoncées dans ses poches.
– Monsieur Bulstrode, il ne me paraît pas désirable de prolonger la discussion présente, dit M. Thesiger, se tour-nant vers le banquier pâle et tremblant. Je suis forcé de me ranger en partie à l’opinion émise par M. Hawley comme ex-
– 416 – pression du sentiment général, estimant que vous devez à votre profession chrétienne de vous laver, si possible, de cer-taines diffamations malheureuses. Pour ma part, je serais disposé à vous en fournir pleinement l’occasion et à vous prêter attention. Mais je dois dire que votre attitude présente est fâcheusement incompatible avec ces principes sur l’honneur desquels je suis tenu de veiller, et avec lesquels vous avez cherché à vous identifier. Je vous conseille pour le moment, comme votre pasteur, et en homme qui espère vous voir réhabilité dans l’estime générale, de quitter la place et de ne pas interrompre plus longtemps la délibération de nos affaires.
Bulstrode, après un moment d’hésitation, prit son cha-peau qui était à terre et se leva lentement, mais il saisit en chancelant le coin de sa chaise, de telle sorte que Lydgate, qui l’observait, fut convaincu qu’il n’aurait pas la force de s’éloigner sans soutien. Que faire ? Il ne pouvait laisser un homme s’affaisser à ses côtés, faute de secours. Il se leva, donna son bras à Bulstrode et le conduisit ainsi hors de la salle ; mais cet acte, qui eût pu être un devoir facile et de pure compassion, lui fut en ce moment inexprimablement amer. Il lui semblait qu’il apposait sa signature à cette asso-ciation de sa personne avec Bulstrode, dont il voyait mainte-nant toute la signification, telle qu’elle avait dû se présenter à l’esprit des autres. Il eut la conviction que cet homme, qui s’appuyait en chancelant sur son bras, ne lui avait donné les mille livres que pour acheter son silence, et que de façon ou d’autre on était intervenu dans le traitement de Raffles pour un vilain motif. Les conclusions s’enchaînaient d’assez près. La ville connaissait le prêt d’argent, y voyait un marché et croyait qu’il l’acceptait comme un marché.
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Le pauvre Lydgate, tandis que son cœur battait sous la terrible étreinte de cette révélation, n’en était pas moins mo-ralement tenu de reconduire M. Bulstrode à la banque, d’envoyer chercher sa voiture et d’en attendre l’arrivée pour le ramener chez lui.
Cependant on en avait fini avec la question du meeting pour se jeter, parmi les différents groupes, dans des discus-sions animées sur cette affaire de Bulstrode et de Lydgate.
M. Brooke, qui n’avait d’abord saisi que des allusions imparfaites et se trouvait fort mal à l’aise « d’avoir été un peu trop loin en appuyant Bulstrode », se fit mettre au cou-rant des choses et ressentit une certaine tristesse charitable, en causant avec M. Farebrother, du jour fâcheux sous lequel on en était venu à considérer Lydgate. M. Farebrother allait s’en retourner à pied à Lowick.
– Montez dans ma voiture, dit M. Brooke. Je fais un dé-tour pour voir mistress Casaubon. Elle devait rentrer du Yorkshire hier au soir. Elle aura plaisir à me voir, vous savez.
Ils firent route ainsi, M. Brooke bavardant, exprimant l’espoir qu’il n’y avait rien eu réellement de bien noir dans la conduite de Lydgate, ce jeune homme qu’il avait jugé tout à fait au-dessus du niveau ordinaire, lorsqu’il lui avait apporté une lettre de son oncle, sir Godwin. M. Farebrother parla peu. Il était profondément affligé : avec sa fine perception de la faiblesse humaine, il ne pouvait être assuré que, sous la pression de besoins humiliants, Lydgate ne fût pas tombé au-dessous de lui-même.
Lorsque la voiture s’arrêta à la grille du manoir, Doro-thée était dehors sur la terrasse, et elle vint à leur rencontre.
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– Eh bien, ma chère, dit M. Brooke, nous revenons tout droit d’un meeting, un meeting pour des questions sanitaires, vous savez.
– M. Lydgate y était-il ? demanda Dorothée qui, tête nue, sous les rayons étincelants d’avril, avait un air de santé et d’animation. J’ai besoin de le voir et de causer longue-ment avec lui au sujet de l’hôpital. Je me suis engagée à le faire vis-à-vis de M. Bulstrode.
– Oh ! ma chère ! dit M. Brooke, nous avons appris de mauvaises nouvelles, de mauvaises nouvelles.
Ils se dirigèrent en traversant le jardin vers la porte du cimetière. M. Farebrother était pressé de rentrer au presby-tère, et Dorothée apprit toute la triste histoire.
Elle écouta avec un profond intérêt et demanda à en-tendre deux fois les faits et les impressions concernant Lyd-gate. Après un court silence, s’arrêtant à la porte du cime-tière, et s’adressant à M. Farebrother :
– Vous ne croyez pas, dit-elle énergiquement, que Lyd-gate soit coupable d’une bassesse ? Je ne veux pas le croire. Découvrons la vérité et lavons-le de cette accusation.
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