Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 27 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre VII

 

 

Dans l’après-midi de ce même jour où il avait reçu Lyd-gate, M. Bulstrode se trouvait dans son bureau à la banque, lorsqu’un commis vint lui annoncer que sa voiture l’attendait et que M. Garth était à la porte et demandait à lui parler.

– Certainement, dit Bulstrode, et Caleb entra. Asseyez-vous, je vous prie, monsieur Garth, commença le banquier de son ton le plus suave. Je suis heureux que vous soyez encore arrivé à temps pour me trouver ici. Je sais que vous comptez vos minutes.

– Oh ! fit Caleb doucement en penchant la tête de côté, tandis qu’il s’asseyait et posait son chapeau à terre. Il se te-nait les yeux baissés, le corps incliné en avant, laissant pendre entre ses jambes ses longs doigts dont chacun se mouvait à son tour, comme s’il classait à sa place chacune des pensées qui remplissaient son grand front calme.

M. Bulstrode, comme toutes les personnes qui connais-saient Caleb, était habitué à la lenteur avec laquelle il abor-dait tout sujet dont il sentait l’importance. Il s’attendait à ce qu’il l’entretînt de l’achat de quelques maisons dans Blind-man’s-Court, dans le but de les démolir, sacrifice que com-penserait largement l’affluence d’air et de lumière qu’on ga-gnerait à la disparition de ces bâtisses. C’était par des propo-sitions de ce genre que Caleb était quelquefois gênant pour ses patrons ; mais il trouvait en général Bulstrode disposé à entrer dans ses projets d’amélioration, et jusqu’ici ils avaient

 

– 365 – bien marché ensemble. Cependant, lorsqu’il reprit la parole, ce fut pour dire d’une voix un peu éteinte :

– Je reviens justement de Slow-Court, monsieur Buls-trode.

– Vous n’avez rien trouvé qui clochait là-bas, j’espère, demanda le banquier. J’y étais hier moi-même. Abel a bien réussi cette année avec les agneaux.

– Eh bien, dit Caleb levant les yeux d’un air grave, il y a quelque chose qui cloche. C’est un étranger qui me paraît très malade. Il a besoin d’un médecin et je suis venu vous le dire. Son nom est Raffles.

Il vit le choc que produisirent ces paroles sur Bulstrode, ébranlé dans tout son être. Le banquier avait cru que ses craintes sur ce point étaient trop constamment en éveil pour être prises au dépourvu ; mais il s’était trompé.

– Pauvre diable ! dit-il d’un ton de compassion, bien que ses lèvres tremblassent. Savez-vous comment il y est venu ?

– Je l’y ai amené moi-même, répondit Caleb tranquille-ment. Je l’ai recueilli dans mon cabriolet. Il était descendu de la diligence et cheminait à pied, quand je l’ai rejoint, un peu au delà du bureau de péage. Il se rappela m’avoir vu une fois avec vous à Stone-Court et me pria de le faire monter. Je vis qu’il était malade, et il me parut qu’il fallait commencer par le mettre à l’abri. Et maintenant, vous ferez bien, je crois, de ne pas perdre de temps à lui faire donner des soins. Ici Caleb s’arrêta, reprit son chapeau et se leva lentement de son siège.

– Certainement, dit Bulstrode avec la promptitude d’un esprit en éveil. Peut-être voudrez-vous bien me rendre le

 

– 366 – service, monsieur Garth, d’entrer chez M. Lydgate en pas-sant, ou plutôt, non, restez. Il doit être à l’hôpital à cette heure. Je vais lui envoyer mon domestique à cheval à l’instant même avec un billet, après quoi j’irai moi-même à Stone-Court.

Bulstrode écrivit à la hâte un billet, et sortit pour le re-mettre lui-même à son domestique. Quand il rentra, il trouva Caleb debout dans la même attitude, une main sur le dossier de la chaise, tenant de l’autre son chapeau. « Peut-être, se disait Bulstrode dans sa préoccupation, peut-être Raffles n’a-t-il parlé à Garth que de sa maladie ? Garth doit être surpris, comme il a pu l’être déjà, de voir ce vilain personnage se targuer d’intimité avec moi, mais il ne sait rien. Il a de l’amitié pour moi. Et moi, je peux lui être utile. »

Il souhaitait vivement de recueillir la confirmation de cette heureuse conjecture, mais c’eût été trahir de la crainte que de faire des questions sur ce que Raffles avait dit ou fait.

– Je vous suis extrêmement obligé, monsieur Garth, dit-il avec sa politesse ordinaire. Mon domestique sera de retour dans quelques instants, et j’irai moi-même alors voir ce qu’on peut faire pour ce malheureux. Peut-être avez-vous à me parler de quelque autre affaire ? Dans ce cas veuillez vous asseoir.

– Merci, dit Caleb faisant un petit geste de la main droite pour décliner l’invitation. Ce que j’ai à vous dire, monsieur Bulstrode, c’est que je vous prie de remettre vos affaires en d’autres mains que les miennes. Je vous suis obligé de m’avoir aussi parfaitement accueilli, et de vos bons procédés tant pour la location de Stone-Court que pour tout le reste. Mais force m’est d’y renoncer.

 

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Une certitude aiguë entra comme une lame de poignard dans le cœur de Bulstrode.

– Voilà qui est bien soudain, monsieur Garth.

– En effet, dit Caleb. Mais c’est absolument arrêté. Il faut que j’y renonce.

Il parlait avec une fermeté très douce, et il s’apercevait toutefois que Bulstrode semblait comme se rapetisser devant cette douceur, son visage paraissant se rétrécir et ses yeux se détournant du regard qui s’arrêtait sur lui. Caleb ressentit une profonde pitié, mais il lui eût été impossible d’invoquer des prétextes pour expliquer sa résolution, de quelque utilité que cela eût pu être pour lui.

– Vous avez été amené à cela, je présume, par quelques calomnies sur mon compte, proférées par ce malheureux, dit Bulstrode, anxieux maintenant de connaître le pire.

– C’est vrai. Je ne puis nier que j’agisse d’après ce que je lui ai entendu dire.

– Vous êtes un homme consciencieux, monsieur Garth, un homme, j’en suis certain, qui se sent responsable devant Dieu. Vous ne voudriez pas me faire tort, en vous hâtant d’ajouter foi à une calomnie, reprît Bulstrode, cherchant les moyens de justification les mieux appropriés au caractère de son interlocuteur. C’est une pauvre raison pour renoncer à une association qui, je crois pouvoir l’affirmer, sera mutuel-lement avantageuse.

– Je ne voudrais faire tort à personne, en tant qu’il dé-pend de moi, dit Caleb, quand même je croirais avoir Dieu avec moi. Je ne me crois pas dénué de pitié pour mon sem-blable. Mais, monsieur, je ne puis faire autrement que de

 

– 368 – croire vrai ce que m’a dit Raffles. Et je sens que je ne puis être heureux en travaillant avec vous ou en tirant profit de vous. Cela blesse ma conscience. Il faut donc que je vous prie de chercher un autre agent.

– Très bien, monsieur Garth. Au moins, veuillez me dire le pire que vous ayez appris. Il faut que je sache quel est l’infâme propos dont je suis exposé à être la victime, dit Bulstrode, tandis qu’une certaine colère commençait à se mêler à son humiliation devant cet homme qui sacrifiait si tranquillement ses intérêts.

– Cela n’est pas nécessaire, dit Caleb agitant la main, baissant légèrement la tête et sans quitter l’accent de dou-ceur où se sentait l’intention charitable d’épargner un homme digne de pitié. Ce qu’il m’a dit ne passera jamais mes lèvres, à moins que quelque chose que je ne puis prévoir maintenant ne me l’arrache de force. Si, par amour du gain, vous avez mené une conduite répréhensible et privé les autres de leur dû, en les trompant, afin d’avoir davantage pour vous-même, je pense que vous vous repentez ; vous voudriez revenir sur ce que vous avez fait et ne le pouvez pas. Cela doit être une pensée amère. – Caleb s’arrêta un moment et secoua la tête. Ce n’est pas à moi à rendre la vie plus dure pour vous.

– Mais vous me la rendez plus dure ! dit Bulstrode ne pouvant retenir ce cri sincère et suppliant. Vous me la ren-dez plus dure en me tournant le dos !

– Je suis pourtant forcé de le faire, dit Caleb encore plus doucement et en levant la main. J’en suis peiné, je ne vous juge pas et je ne dis pas : « C’est un méchant, et moi je suis juste, » à Dieu ne plaise. Je ne sais pas tout. Un homme peut mal agir, et sa volonté peut en sortir pure, bien qu’il ne

– 369 – puisse plus rendre la pureté à sa vie. C’est un triste châti-ment. Si tel est votre cas, eh bien ! j’en suis très affligé pour vous. Mais j’ai le sentiment intime que je ne puis continuer à travailler avec vous. Voilà tout, monsieur Bulstrode, le reste est enterré à jamais en tant qu’il dépend de ma volonté. Et je vous souhaite le bonjour.

– Un moment, monsieur Garth, dit Bulstrode précipi-tamment. Je puis compter, alors, sur votre assurance solen-nelle que vous ne répéterez ni à homme ni à femme au monde ce qui, admettant qu’il s’y trouvât une ombre de véri-té, n’est cependant qu’une représentation malveillante des choses.

La colère de Caleb s’éveilla et il s’écria avec indigna-tion :

– Pourquoi l’aurais-je dit, si je ne le pensais pas ? Je n’ai pas de raisons de vous craindre. Des récits comme ceux-là ne tentent jamais ma langue.

– Excusez-moi, je suis tout troublé, je suis la victime de ce misérable.

– Arrêtez ici. Demandez-vous plutôt si vous n’avez pas contribué à le rendre pire, alors que vous avez profité de ses vices.

– Vous me faites tort en croyant trop facilement à ses paroles, dit Bulstrode oppressé, comme par un cauchemar, de l’impuissance où il était de nier absolument ce que Raffles pouvait avoir dit. Toutefois, le fait, que Caleb ne le lui avait pas exposé de façon à exiger de lui une négation catégo-rique, lui laissait encore un moyen d’échapper.

 

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– Non, dit Caleb levant la main comme pour repousser une pareille imputation. Je suis prêt à croire le mieux, si ce mieux est prouvé. Je ne vous enlève aucune chance favo-rable. Quant à parler, je considère comme un crime de dé-voiler la faute d’un homme, à moins d’être assuré qu’il le faille pour sauver l’innocent. Voilà ma façon de penser, mon-sieur Bulstrode, et ce que je dis, je n’ai pas besoin de le jurer. Je vous souhaite le bonjour.

Quelques heures plus tard, quand il fut de retour chez lui, Caleb dit à sa femme incidemment qu’il avait eu quelques petites difficultés avec Bulstrode, et qu’en consé-quence il avait renoncé à toute idée de prendre Stone-Court, ayant même refusé de s’occuper plus longtemps de ses af-faires.

– Il voulait sans doute trop se mêler de tout, n’est-ce pas ? dit mistress Garth, s’imaginant que son mari avait été touché au point sensible et qu’on n’avait pas voulu lui laisser faire ce qu’il trouvait bien dans ses travaux.

– Oh ! fit Caleb, inclinant la tête et agitant gravement la main. Et mistress Garth savait que cela signifiait qu’il n’avait pas l’intention d’en dire plus long sur un sujet.

Quant à Bulstrode, il était presque aussitôt monté à che-val et parti pour Stone-Court, anxieux d’y arriver avant Lyd-gate. Il avait l’esprit peuplé d’images et de conjectures qui étaient le langage de ses espérances et de ses craintes.

La connaissance que Caleb Garth avait de son passé et son refus de rester sous sa direction avaient été pour lui une profonde humiliation ; à cette humiliation toutefois se mêlait un sentiment de sécurité par ce fait, que c’était à Garth et à Garth seul que Raffles eût parlé. Il interprétait cette circons-

 

– 371 – tance comme un gage que la Providence voulait lui épargner des conséquences plus graves ; il pouvait encore espérer le secret. Raffles malade amené à Stone-Court plutôt qu’ailleurs, le cœur de Bulstrode s’agitait à la vue des éven-tualités que ces événements évoquaient. Que les choses tournassent de façon à le mettre à l’abri de tout péril de dés-honneur, à le laisser respirer en parfaite liberté, sa vie dé-sormais serait consacrée à Dieu plus qu’elle ne l’avait jamais été. Il élevait ce vœu vers le ciel, comme s’il devait amener le résultat auquel il aspirait, il s’efforçait de croire au pouvoir de cette pieuse résolution, à son pouvoir d’agir sur la mort même. Il savait qu’il devait dire : « Ta volonté soit faite ! » et il le répétait souvent. Mais son désir intense restait toujours que la volonté de Dieu fût la mort de cet homme détesté.

Cependant, lorsqu’il fut arrivé à Stone-Court, il ne put voir le changement qui s’était opéré chez Raffles sans en éprouver une violente secousse. N’eût été sa pâleur et sa fai-blesse, Bulstrode n’aurait attribué ce changement qu’au seul désordre de son cerveau. Au lieu de son humeur bruyante et tracassière, il montrait une terreur profonde et mal définie, il semblait vouloir détourner la colère de Bulstrode en disant qu’il n’avait plus d’argent, on lui avait volé la moitié de ce qu’il possédait, il n’était venu que parce qu’il était malade et qu’on le traquait ; il y avait quelqu’un à ses trousses, il n’avait rien dit à personne, il était resté bouche close. Buls-trode, ne comprenant pas la signification de ces symptômes, vit, dans cette sensibilité nerveuse nouvelle, un moyen de faire peur à Raffles et de l’amener à une confession sincère, et il l’accusa de mentir. N’était-ce pas mentir que d’affirmer n’avoir rien révélé, alors qu’il venait de parler à l’homme qui l’avait recueilli dans sa voiture et amené à Stone-Court ? Raffles nia avec des invocations solennelles. À vrai dire, l’enchaînement des idées s’était interrompu chez lui, et le

– 372 – récit détaillé et empreint de terreur qu’il avait fait à Caleb Garth avait été débité sous l’empire d’impulsions tenant à une sorte de délire qui pour le moment paraissaient som-meiller. Le cœur de Bulstrode de nouveau s’affaissa, à ce signe qu’il ne pouvait avoir de prise sur l’esprit de ce mal-heureux et qu’on ne pouvait se fier à aucune de ses paroles ; comment savoir alors ce qu’il lui importait le plus de con-naître, s’il avait, oui ou non, gardé réellement le silence vis-à-vis de tout te monde dans le voisinage, en dehors de Caleb Garth ? La femme de charge lui avait dit sans la moindre contrainte dans ses manières que, depuis le départ de M. Garth, Raffles lui avait demandé de la bière, puis n’avait plus rien dit et semblait très malade. De ce côté on pouvait conclure qu’il n’y avait pas eu trahison. Mistress Abel pen-sait, comme les domestiques des Bosquets, que cet homme étrange était de la race de ces parents désagréables qui comptent parmi les soucis des riches ; elle avait d’abord rat-taché cette parenté à M. Rigg, et là où il y avait eu un legs de propriété, la présence bourdonnante de grosses mouches de cette espèce paraissait assez naturelle. Comment il pouvait être parent de Bulstrode, cela n’était pas aussi clair, mais mistress Abel convint avec son mari qu’on ne pouvait pas sa-voir, proposition qui embrassait à ses yeux une vaste signifi-cation dans le domaine des choses de l’esprit, et là-dessus elle secouait la tête, sans se livrer à de plus longues ré-flexions.

Moins d’une heure après, Lydgate arriva. Bulstrode vint à sa rencontre en dehors du parloir où était Raffles et lui dit :

– Je vous ai fait appeler, monsieur Lydgate, pour un malheureux qui a été autrefois à mon service, il y a bien des années. Il a passé depuis en Amérique où il s’est laissé aller, j’en ai peur, à des habitudes de paresse et de débauche. Dans

– 373 – le dénuement où il est tombé, il a droit à ma compassion. Il avait une parenté éloignée avec Rigg, le propriétaire de ces lieux avant moi, c’est ainsi qu’il a trouvé son chemin jusqu’ici. Je le crois sérieusement malade. Il a dans tous les cas l’esprit fort troublé. Je me sens tenu à faire pour lui tout ce que je pourrai.

Lydgate, encore sous l’impression pénible de sa dernière conversation avec Bulstrode, n’était pas disposé à lui adres-ser une parole inutile ; s’inclinant légèrement, il se contenta de demander son nom.

Après avoir considéré et examiné à fond le malade, Lyd-gate ordonna qu’on le mît au lit et qu’on le tînt dans la plus grande tranquillité, puis il passa avec Bulstrode dans une autre chambre.

– C’est un cas sérieux, je le crains, dit le banquier avant que Lydgate ne commençât à parler.

– Oui et non, répondit Lydgate avec hésitation. Il est dif-ficile de se prononcer sur le résultat possible de complica-tions déjà anciennes ; mais d’abord, cet homme a une ro-buste constitution. Je ne serais pas porté à croire cette crise fatale, bien que l’organisme soit sans contredit dans un état critique. Il a besoin de soins assidus et attentifs.

– Je resterai ici moi-même, dit Bulstrode, mistress Abel et son mari ont peu d’expérience. Je puis sans inconvénient passer ici la nuit, si vous voulez bien avoir l’obligeance de remettre un billet de ma part à mistress Bulstrode.

– Cela ne me paraît pas nécessaire, dit Lydgate. Le ma-lade me semble pour le moment assez docile et retenu par la crainte. Il pourrait devenir moins traitable. Mais vous avez un homme dans la maison, n’est-ce pas ?

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– J’ai plus d’une fois passé des nuits ici par amour de la retraite, reprit Bulstrode avec indifférence. Je suis tout à fait disposé à faire de même aujourd’hui. Mistress Abel et son mari pourront me relayer et m’aider, si c’est nécessaire.

– Très bien, alors il suffit que je vous donne mes instruc-tions.

– Ainsi, vous ne regardez pas la situation comme déses-pérée ? dit Bulstrode, quand Lydgate eut achevé de donner ses ordres.

– Non, à moins qu’il ne survienne de nouvelles compli-cations. Il peut se produire une crise pire que celle-ci ; mais je ne serais pas étonné qu’il allât mieux au bout de quelques jours, en suivant le traitement que j’ai prescrit. Il faut de la fermeté. Rappelez-vous, s’il demande n’importe quelles li-queurs, de ne pas lui en donner. C’est un de ces cas dans lesquels, à mon avis, les malades sont plus souvent tués par le traitement que par la maladie. Toutefois de nouveaux symptômes pourront se manifester. Je reviendrai demain matin.

Après avoir attendu le billet qu’il devait remettre à mis-tress Bulstrode, Lydgate s’éloigna à cheval, ne cherchant pas à former de conjectures sur l’histoire de ce Raffles, mais re-passant dans sa mémoire toute la discussion que venait de soulever dernièrement la publication des expériences du docteur Ware en Amérique, sur le traitement des cas d’empoisonnement par l’alcool comme celui-ci. Lydgate s’était déjà intéressé à la question pendant son séjour à l’étranger ; il était fermement convaincu que la méthode la plus générale, qui était de permettre l’alcool et d’administrer sans scrupules de fortes doses d’opium n’était pas la vraie, et

 

– 375 – il avait plusieurs fois, en agissant d’après ses idées, obtenu des résultats favorables.

« Cet homme est sérieusement malade, pensait-il, mais il y a encore de la ressource en lui. Il a l’air d’être un objet de compassion pour Bulstrode. C’est une chose étrange que le mélange de dureté et de tendresse que l’on rencontre côte à côte dans le caractère des hommes. Bulstrode paraît bien l’être le plus dépourvu de sympathie que j’aie jamais vu, vis-à-vis de certaines gens, et cependant il s’est donné beaucoup de peine et a dépensé beaucoup d’argent pour des œuvres de bienfaisance. Je suppose qu’il a quelque moyen de découvrir ceux auxquels le ciel s’intéresse, et il a décidé que le ciel ne s’intéressait pas à moi. »

Ce filet d’amertume provenait chez lui d’une source abondante qui, en s’élargissant toujours, remplissait le cou-rant de ses pensées à mesure qu’il approchait de Lowick-Gate. Il n’était pas rentré depuis sa première entrevue de la matinée avec Bulstrode, ayant été rejoint à l’hôpital par le messager du banquier et, pour la première fois, il revenait chez lui à bout de ressources, ne voyant plus d’expédient nulle part ni d’espoir de se procurer de l’argent, cet argent nécessaire pour s’épargner à lui-même la perte fatale de ce qui rendait sa vie conjugale tolérable encore, de tout ce qui les sauvait, lui et Rosemonde, de cet isolement absolu dans lequel ils seraient forcés de reconnaître de combien peu de réconfort ils étaient l’un pour l’autre. Il était plus supportable de vivre sans recevoir de tendresse, que de sentir que sa tendresse à lui ne pouvait compenser pour elle d’autres pri-vations. Les souffrances que faisaient endurer à son orgueil les humiliations passées et à venir étaient assez doulou-reuses ; c’est à peine cependant s’il les distinguait lui-même de cette douleur plus aiguë qui les dominait, la douleur de

– 376 – prévoir que Rosemonde en viendrait à le considérer comme la cause première de ses déceptions et de son malheur. Il n’avait jamais aimé les expédients de la pauvreté et jamais, avant son mariage, ils n’étaient entrés dans ses perspectives d’avenir. Maintenant il commençait à se représenter com-ment deux êtres qui s’aimaient et avaient un fonds de pen-sées commun, pourraient rire de leur mobilier râpé, de leurs calculs sur la quantité de beurre et d’œufs qu’ils pouvaient se permettre. Mais le rayon de cette poésie semblait aussi loin de lui que l’insouciance de l’âge d’or ; il n’y avait pas assez de place dans l’esprit de Rosemonde pour que les choses de luxe n’y parussent pas l’essentiel. Il descendit de cheval dans une disposition d’esprit très sombre et entra dans la maison sans s’attendre à y rien trouver d’accueillant et de réconfor-tant que son dîner, et réfléchissant qu’avant la fin de la soi-rée il serait sage de prévenir Rosemonde de sa démarche au-près de Bulstrode et de son échec. Il serait bien aussi de ne pas perdre de temps à la préparer à tout.

Mais son dîner l’attendit longtemps avant qu’il lui fût possible d’y toucher ; car il s’aperçut en entrant que la mai-son avait déjà eu la visite d’un agent de Dover, et lorsqu’il demanda où était mistress Lydgate, on lui répondit qu’elle était dans sa chambre à coucher. Il monta et la trouva éten-due sur son lit, pâle et muette, sans une réponse même dans l’expression de son visage aux regards ou aux paroles qu’il lui adressa. Il s’assit près du lit, et se penchant sur elle lui dit avec un cri presque suppliant :

– Pardonnez-moi pour cette infortune, ma pauvre Rose-monde ! Ne pensons qu’à nous aimer.

Elle le regarda silencieusement, avec le même désespoir morne sur le visage. Mais les larmes commencèrent à rem-

 

– 377 – plir ses yeux bleus, et sa lèvre trembla. Lydgate, l’homme fort, avait eu trop à endurer ce jour-là. Il laissa tomber sa tête à côté de celle de Rosemonde et sanglota. Il ne l’empêcha pas d’aller chez son père le lendemain matin de bonne heure. Il lui semblait qu’il ne devait plus maintenant l’empêcher de rien faire de ce qui lui plairait. Elle rentra une demi-heure après, disant que papa et maman désiraient qu’elle vînt chez eux et y restât aussi longtemps que les choses seraient dans ce misérable état. Papa assurait qu’il ne pouvait rien pour la dette, attendu que, s’il payait celle-ci, il s’en trouverait une douzaine d’autres. Il valait mieux qu’elle restât chez ses parents jusqu’à ce que Lydgate lui eût prépa-ré de nouveau une demeure confortable.

– Vous y opposez-vous, Tertius ?

– Faites comme vous voudrez. Mais les choses n’en sont pas venues à une crise immédiate. Rien ne presse.

– Je ne m’en irai pas avant demain, dit Rosemonde. Il faut le temps d’emballer mes effets.

– Oh ! j’attendrais un peu plus longtemps ; on ne sait pas ce qui peut arriver, dit Lydgate avec une ironie amère, je puis me casser le cou, et cela rendrait, les choses plus faciles pour vous.

C’était aussi un malheur pour Lydgate et Rosemonde que la tendresse du mari, qui était tout à la fois une impul-sion instinctive et un ferme parti pris, fût inévitablement in-terrompue par ces éclats indignés d’ironie ou de reproche. Elle ne les trouvait absolument pas justifiés et la révolte, que cette sévérité exceptionnelle excitait en elle, courait le risque de rendre à la fin inacceptable cette tendresse toujours per-sistante.

 

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Lydgate ne répliqua rien et sortit pour faire ses visites. Il se sentait meurtri, brisé ; sous ses yeux une ligne noire se marquait, que Rosemonde n’y avait pas encore vue. Elle ne pouvait plus le regarder. Tertius avait une manière de pren-dre les choses, qui les rendait vraiment mille fois plus pé-nibles pour elle.

 

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