Middlemarch - Tome II
Chapitre XIV
C’est un destin rare et béni, refusé souvent aux plus grands hommes eux-mêmes, de se savoir innocents devant une foule qui les condamne, d’avoir la conscience que ce dont on les accuse est justement ce qu’il y a en eux de meil-leur. Le sort vraiment digne de compassion est celui de l’homme que rien n’autorise à se croire un martyr, arrivât-il à se persuader que ses bourreaux ne sont eux-mêmes que l’incarnation des mauvaises passions, de l’homme qui sait qu’il est lapidé, non pour avoir pratiqué le Bien, mais parce qu’il n’est pas l’homme qu’il faisait profession d’être.
Tel était le sentiment qui consumait Bulstrode tandis qu’il se préparait à quitter Middlemarch pour aller achever sa lamentable existence à l’abri de ce triste refuge : l’indifférence de nouveaux visages. La constance soumise, miséricordieuse, de sa femme l’avait délivré d’une terreur, mais elle ne pouvait empêcher que sa présence fût encore un tribunal duquel il souhaitait ardemment l’absolution, tout en reculant à la pensée de se confesser. Ses équivoques avec lui-même au moment de la mort de Raffles l’avaient soutenu dans l’idée d’une Toute-Puissance à laquelle il adressait ses prières ; et cependant il était sous l’empire d’une terreur qui ne lui permettait pas de les exposer au jugement de sa femme par une entière confession. Les actes qu’il avait lavés et effacés par des arguments et des raisons intérieures, et pour lesquels il semblait comparativement plus facile d’obtenir un pardon invisible, de quel nom les appellerait-elle ? Que dans le silence de son âme elle put toujours appe-
– 555 – ler ces actes du nom de meurtre, c’était ce qu’il ne pouvait supporter. Il se sentait abrité par le doute de sa femme : il puisait la force de la regarder en face dans le sentiment qu’elle ne pouvait pas encore se croire autorisée à prononcer contre lui le dernier mot de la condamnation. Quelque jour peut-être, à l’heure de sa mort, il lui dirait tout : dans l’ombre profonde de cet instant, elle tiendrait sa main dans les té-nèbres croissantes, alors qu’elle pourrait l’entendre sans re-culer devant cet attouchement ; peut-être… mais la concen-tration en lui-même avait été l’habitude de toute sa vie, et la tentation de tout avouer demeurait sans force contre la ter-reur d’une humiliation plus profonde.
Il était plein d’humbles attentions pour sa femme, non seulement pour essayer de détourner ainsi toute rigueur de jugement de sa part, mais aussi parce que la vue de sa souf-france l’affligeait profondément. Elle avait placé ses filles dans une pension près de la côte, afin que cette crise pût au-tant que possible leur rester cachée. Délivrée par leur ab-sence de la nécessité intolérable d’expliquer les raisons de son chagrin ou d’assister à leur anxieux étonnement, elle pouvait vivre sans contrainte avec la douleur qui de jour en jour blanchissait ses cheveux et alourdissait ses paupières.
– Faites-moi connaître quelque chose que vous souhai-tiez, Henriette, lui avait dit Bulstrode. Je veux parler des ar-rangements de fortune. Mon intention est de ne pas vendre la terre dont je suis propriétaire près d’ici, mais de vous la laisser comme une réserve sûre. Si vous avez quelque désir particulier à ce sujet, ne me le cachez pas.
Quelques jours après, en revenant d’une visite chez son frère, elle entretint son mari d’une idée qui l’occupait depuis quelque temps.
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– J’aimerais à faire quelque chose pour la famille de mon frère, Nicolas, et je pense que nous sommes tenus à quelque dédommagement envers Rosemonde et son mari. Walter dit que M. Lydgate est forcé de quitter la ville où sa clientèle ne lui rapporte presque rien, et il leur reste bien peu de chose pour se fixer ailleurs. Je serais heureuse, en nous retranchant à nous-mêmes, d’offrir quelque dédommagement à la famille de mon pauvre frère.
Mistress Bulstrode ne se souciait pas d’en dire plus que ces mots : offrir quelque dédommagement. Son mari devait la comprendre, mais il avait, pour ne pas accueillir cette ou-verture, une raison particulière qu’elle ignorait.
Il hésita avant de répondre :
– Il n’est pas possible de vous satisfaire, de la manière dont vous le désirez, ma chère. M. Lydgate a formellement décliné tout service que je pourrais lui rendre à l’avenir. Il m’a renvoyé les mille livres que je lui avais prêtées. Mistress Casaubon lui a avancé la somme nécessaire. Voici sa lettre.
La lettre parut faire une pénible impression à mistress Bulstrode. La mention du prêt de mistress Casaubon sem-blait refléter ce sentiment public qui établissait, comme un fait tout naturel, que chacun éviterait désormais d’avoir des rapports avec son mari. Elle resta quelque temps silencieuse, et ses larmes tombèrent l’une après l’autre, son menton tremblant à mesure qu’elle les essuyait. Bulstrode, assis en face d’elle, souffrait à la vue de ce visage flétri par la douleur et que deux mois auparavant il avait vu si florissant. Elle avait vieilli à demeurer dans la triste compagnie de ses traits dévastés.
Poussé à faire quelque chose pour la consoler, il reprit :
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– Il y a un autre moyen, Henriette, de venir en aide à la famille de votre frère, si vous voulez vous en charger. Et ce serait, je crois, avantageux pour vous. Ce serait un moyen profitable d’administrer la terre dont je veux faire votre pro-priété.
Elle devint attentive.
– Garth avait pensé un jour à se charger de l’exploitation de Stone-Court, afin d’y placer votre neveu Fred. Le matériel devait rester tel quel et, au lieu d’un loyer ordinaire, ils au-raient payé tant sur les profits. Ce serait là un commence-ment désirable pour ce jeune homme, ajouté à l’emploi qu’il a déjà sous les ordres de Garth. Serait-ce une satisfaction pour vous ?
– Oui, c’en serait une, dit mistress Bulstrode avec quelque retour d’énergie. Mon pauvre frère est si abattu, j’essayerais tout ce qui est en mon pouvoir pour lui faire un peu de bien avant de m’en aller. Nous avons toujours été frère et sœur.
M. Bulstrode, désireux de voir aboutir cette combinaison pour d’autres raisons encore que pour consoler sa femme, fit effort pour ajouter :
– Il faudra faire vous-même la proposition à Garth, Hen-riette. Il faudra lui expliquer que le domaine est bien votre propriété, et qu’il ne sera tenu à aucuns rapports avec moi. Les communications pourront se faire par l’entremise de Standish. Je dis cela parce que Garth a renoncé à être mon agent. Je puis remettre entre vos mains un papier qu’il avait rédigé lui-même, établissant les conditions, et vous pourrez lui proposer les mêmes. Je ne crois pas impossible qu’il ac-
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