Middlemarch - Tome II
Chapitre VII
Rosemonde et Will restèrent debout, immobiles, ils ne surent pas combien de temps, lui regardant la place où avait été Dorothée, elle le regardant d’un air incertain. Mais ce temps parut interminable à Rosemonde ; ce qui venait de se passer avait à peine laissé au fond de son âme plus d’ennui que de satisfaction. Les natures superficielles s’imaginent avoir sur les émotions des autres un empire facile, se fiant à leur chétif pouvoir pour détourner les courants les plus pro-fonds, assurées que quelques phrases, quelques gestes gra-cieux suffiront à donner l’existence à ce qui n’existe pas. Elle savait que Will avait reçu un coup violent, mais elle n’avait guère été habituée à se figurer l’état d’esprit des autres, au-trement que comme une matière à laquelle ses propres désirs donnaient la forme voulue ; elle croyait à son pouvoir d’apaiser et de vaincre. Tertius lui-même, avec sa détestable humeur, finissait toujours, à la longue, par être vaincu. Les événements s’étaient acharnés contre elle, et néanmoins Ro-semonde eût encore répété aujourd’hui ce qu’elle disait avant son mariage, qu’elle ne renonçait jamais à ce qu’elle avait une fois résolu.
Elle étendit le bras et posa le bout de ses doigts sur le bras de Will.
– Ne me touchez pas ! fit-il d’un ton qui cinglait comme un coup de fouet.
Il s’éloigna d’elle, rougissant et pâlissant tour à tour comme si cette blessure faisait frémir de douleur tout son
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être. Il se retira à l’autre extrémité de la chambre, puis se retournant, se tint debout en face d’elle, regardant avec co-lère, non pas Rosemonde, mais un coin de la chambre, à quelques pas d’elle.
Elle était vivement offensée, mais les signes qui trahis-saient son émotion étaient de ceux que Lydgate seul savait interpréter. Elle se calma soudain et s’assit, dénouant son chapeau et le déposant auprès de son châle. Ses petites mains glacées se croisaient sur ses genoux.
Will eut plus sagement agi de prendre son chapeau et de s’en aller ; mais il n’y pensait pas ; au contraire, il avait une envie horrible de rester et d’accabler Rosemonde de sa co-lère. Il lui semblait aussi impossible de supporter, sans don-ner un libre cours à sa fureur, la fatalité qu’elle avait attirée sur lui, qu’il le serait à une panthère de supporter la blessure du javelot sans bondir et sans mordre. Et cependant – com-ment dire à une femme qu’il était tout près de la maudire ? il frémissait sous l’empire d’une loi qu’il ne pouvait mécon-naître, mais devant cette barrière, son équilibre était bien menaçant, et la voix de Rosemonde amena le choc décisif.
D’un accent de sarcasme, semblable à des sons de flûte, elle dit :
– Il ne tient qu’à vous de courir après mistress Casaubon et de lui expliquer votre préférence.
– Courir après elle ! s’écria-t-il d’une voix perçante. Croyez-vous qu’elle se retournerait pour me regarder ou qu’elle ferait maintenant plus de cas d’une parole de moi que d’une vieille plume salie ? Expliquer ! comment un homme peut-il s’expliquer aux dépens d’une femme ?
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– Vous pouvez lui dire tout ce que vous voudrez, dit Ro-semonde d’une voix plus tremblante.
– Supposez-vous qu’elle m’en aimerait mieux parce que je vous sacrifierais ? Elle n’est pas femme à être flattée de me voir m’avilir, à me croire sincère envers elle parce que j’aurai été lâche avec vous.
Il commença à se promener avec agitation par la chambre comme une bête sauvage qui voit sa proie sans pouvoir l’atteindre. Puis il éclata de nouveau :
– Je n’avais pas d’espoir auparavant, ou bien peu, en quelque chose de meilleur. Mais j’avais une certitude, la cer-titude qu’elle croyait en moi. Quoi qu’on eût dit ou fait contre moi, elle croyait en moi. C’en est fait ! Elle ne me re-gardera plus que comme un misérable fourbe – ce délicat, ce raffiné, qui ferait ses conditions avant d’accepter le ciel, et qui, à la sourdine, allait se vendre au diable dans je ne sais quel marché… Elle me regardera comme une insulte vivante pour elle depuis le premier instant où nous…
Will s’arrêta : on eût dit que sa main avait rencontré un objet qu’il devait prendre garde de heurter et de briser. Il trouva une autre issue à sa rage en relevant encore une fois les paroles de Rosemonde, comme on poursuit des reptiles pour les écraser et les jeter au loin.
– Expliquer ! Dites à un homme d’expliquer comment il est tombé en enfer ! Expliquer ma préférence ! Je n’ai jamais eu de préférence pour elle pas plus que je n’ai de préférence pour l’air que je respire. Il n’existe pas d’autre femme à côté d’elle. J’aimerais mieux toucher sa main à elle, morte, que celle de toute autre femme vivante.
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Rosemonde, tandis que Will lançait contre elle ces traits empoisonnés, perdait presque le sentiment d’elle-même, et croyait s’éveiller à quelque nouvelle et terrible existence. Elle n’éprouvait pas ce besoin de se justifier ni aucun senti-ment de répulsion froide et résolue, tels qu’elle en avait con-nu lors des éclats les plus orageux de Lydgate. Toute sa sen-sibilité était concentrée dans une souffrance nouvelle et affo-lante ; elle se sentait anéantie et terrifiée sous un coup dont elle n’avait jamais fait l’épreuve auparavant. Ce qu’une autre nature ressentait en opposition avec la sienne se gravait et s’imprégnait comme du feu dans sa conscience. Quand Will eut cessé de parler, elle était devenue comme une image morbide de la douleur : ses lèvres étaient pâles et ses yeux sans larmes avaient une expression d’effroi. Si c’eût été Ter-tius qui se fût trouvé là, en face d’elle, ce regard de souf-france eût été une torture pour lui ; il l’aurait prise sur son cœur pour la consoler, consolation aux bras vigoureux qui l’avait souvent laissée si froide. Pardonnons à Will de n’avoir pas eu alors un semblable mouvement de pitié. Aucun lien antérieur ne l’attachait à cette femme qui avait gâté le trésor idéal de sa vie, et il se trouvait sans reproche. Il se savait cruel mais il n’éprouvait encore aucun attendrissement.
Il continuait à marcher avec agitation et presque incons-ciemment ; et Rosemonde restait assise dans une complète immobilité. À la fin, Will, semblant se raviser, prit son cha-peau, mais s’arrêta encore un instant irrésolu. Il lui avait par-lé d’une façon qui rendait difficile d’énoncer ensuite une phrase de banale politesse ; et cependant, après en être venu au point de la quitter sans une parole de plus, il reculait de-vant une telle brutalité. Il se sentait arrêté et anéanti dans sa colère. Il se dirigea vers la cheminée, y appuya le bras et at-tendit en silence, il ne savait pas quoi. Une ardeur de ven-geance brûlait encore en lui, et il ne pouvait rien dire qui res-
– 488 – semblât à une rétractation, néanmoins il réfléchissait que revenu à ce foyer où il avait joui des charmes de l’intimité, il y avait trouvé l’infortune établie ; un souci qui avait son siège aussi bien hors de la maison qu’au dedans, s’était sou-dainement révélé à lui. Et il ressentit, comme la morsure de sourdes tenailles, l’étreinte d’une sorte de pressentiment : le sentiment que sa propre vie pourrait être un jour asservie à cette femme, à cette femme délaissée qui s’était jetée au-devant de lui dans la morne tristesse de son cœur. Mais une sombre révolte s’élevait dans son âme contre le fait qu’une appréhension rapide lui représentait à l’avance ; et quand ses yeux tombèrent sur le visage atterré de Rosemonde, il lui sembla qu’il était encore le plus à plaindre des deux ; car il faut que la douleur soit entrée dans le sanctuaire glorieux du souvenir avant de pouvoir se changer en pitié.
Et c’est ainsi qu’ils restèrent un long moment, face à face, éloignés l’un de l’autre, en silence ; la figure de Will toujours en proie à une rage muette, celle de Rosemonde à une muette douleur. La pauvre enfant était sans force pour faire éclater un cri de passion ; c’était un coup trop terrible pour elle, que cet écroulement des illusions vers lesquelles avaient tendu toutes ses espérances ; son petit univers était en ruines, et abandonnée au milieu de ces ruines, elle se sen-tait chanceler comme une pauvre affolée.
Will souhaitait qu’elle parlât, qu’elle jetât quelque ombre adoucissante sur les cruelles paroles de tout à l’heure qui semblaient se dresser encore entre eux, pour défier toute tentative vers un retour possible d’amitié. Mais elle ne dit rien, et enfin avec un effort désespéré sur lui-même il de-manda :
– Viendrai-je ce soir voir Lydgate ?
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– Si vous voulez, répondit Rosemonde d’une voix qui s’entendit à peine.
Et Will sortit de la maison sans que Marthe ait jamais su qu’il y était entré.
Après son départ, Rosemonde essaya de se lever de sa chaise, mais elle y retomba évanouie. Lorsqu’elle revint à elle, elle se sentit trop faible pour faire l’effort de se lever et de tirer la sonnette, et elle resta là, sans secours, jusqu’au moment où la servante, étonnée de sa longue absence, eut l’idée pour la première fois de la chercher dans les chambres du rez-de-chaussée. Rosemonde lui dit qu’elle s’était sentie tout à coup malade et défaillir et désirait qu’on l’aidât à re-monter. Une fois en haut, elle se jeta sur son lit tout habillée et y resta dans une sorte de torpeur, comme elle l’avait fait une fois déjà dans un jour de mémorable douleur.
Lydgate rentra chez lui plus tôt qu’il ne pensait, vers cinq heures et demie, et la trouva ainsi. L’idée qu’elle était malade éloigna de lui toute autre pensée. Lorsqu’il lui prit le pouls, Rosemonde arrêta sur lui ses yeux avec plus de persis-tance qu’elle ne l’avait fait depuis longtemps. Il le remarqua bien vite, et, s’asseyant auprès du lit, passa doucement un bras autour d’elle et se pencha sur son visage :
– Ma pauvre Rosemonde ! Quelque chose vous a-t-il agi-tée ?
S’attachant à lui, elle éclata en sanglots et en cris con-vulsifs, et, pendant l’heure qui suivit, il ne fit autre chose que de la consoler et de la soigner. Il pensa que Dorothée était venue la voir et que cette crise de surexcitation nerveuse, dans laquelle il entrait certainement quelque retour
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