Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 19 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre VIII

 

 

Ce même soir, M. Bulstrode, rentrant d’un voyage d’affaires, trouva sa dévouée compagne au-devant de lui dans le vestibule d’entrée ; elle l’attira dans son cabinet par-ticulier.

– Nicolas, dit-elle en fixant sur lui d’un air anxieux ses yeux honnêtes, il est venu ici tantôt un homme bien déplai-sant qui demandait à vous voir ; je m’en sens encore toute mal à l’aise.

– Quel genre d’homme, ma chère ? demanda M. Bulstrode, avec la certitude affreuse de ce que serait la réponse.

– Un homme à figure rouge, avec de grands favoris, et des plus impudents dans ses manières. Il s’est présenté comme un vieil ami à vous, disant que vous seriez fâché de ne pas le voir. Il voulait vous attendre ici, mais je lui ai dit qu’il pourrait aller vous trouver demain matin à la banque. Oh ! quel impudent personnage ! Il m’a dévisagée, ajoutant que son ami Nick avait eu de la chance, avec ses femmes. Je ne sais le temps qu’il serait demeuré, si Blucher n’avait par hasard brisé sa chaîne et n’était accouru, car j’étais au jardin, aussi lui ai-je dit : Vous ferez bien de vous en aller, ce chien est très féroce et je ne puis le retenir. Est-il vrai que vous sa-chiez quelque chose de cet homme ?

– Je crois savoir qui il est, ma chère, dit M. Bulstrode, de sa voix éteinte. Un malheureux de mauvaise vie, que j’ai trop

 

– 248 – aidé jadis. Cependant j’aime à croire que vous n’aurez plus l’ennui de sa présence. Il viendra à la banque, et pour men-dier sans aucun doute.

Ils n’en dirent pas plus long sur ce sujet jusqu’au lende-main, à l’heure où M. Bulstrode, de retour de la ville s’habilla pour le dîner. Sa femme n’étant pas sûre qu’il fût rentré, ou-vrit la porte de son cabinet de toilette, et le vit qui avait ôté son habit et sa cravate, s’appuyant d’un bras sur la commode et regardant distraitement à terre. Il tressaillit d’un mouve-ment nerveux et leva les yeux lorsqu’elle entra.

– Comme vous avez l’air malade, Nicolas ! Auriez-vous quelque sujet d’ennui ?

– J’ai un fort mal de tête, répondit M. Bulstrode, qui était si fréquemment souffrant que sa femme était toujours prête à croire à cette cause d’abattement.

– Asseyez-vous, et permettez-moi de vous éponger avec du vinaigre.

M. Bulstrode n’avait pas, en réalité, besoin de vinaigre. Mais cette tendre attention lui fit du bien. Quoique toujours poli, il recevait d’habitude très froidement ces genres de ser-vices, les considérant comme du devoir de la femme. Mais cette fois, tandis qu’elle était penchée sur lui, occupée à lui baigner les tempes :

– Vous êtes bien bonne, Henriette, fit-il d’une voix qui avait quelque chose de nouveau pour l’oreille de mistress Bulstrode ; elle ne se rendit pas bien compte de ce qu’était ce quelque chose de nouveau, mais sa sollicitude d’épouse se transforma aussitôt en cette pensée rapide qu’il allait peut-être prendre une maladie.

 

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– Avez-vous eu quelque tourment ? dit-elle. Cet homme est-il allé vous trouver à la banque ?

– Oui, c’était bien comme je l’avais supposé. C’est un homme qui aurait pu mieux tourner, à une certaine époque de sa vie. Mais il est tombé aujourd’hui dans l’ivrognerie et la débauche.

– Est-il parti pour de bon ? demanda mistress Bulstrode avec inquiétude ; mais elle s’abstint d’ajouter : il m’a été bien désagréable de l’entendre se dire de vos amis.

En ce moment elle ne voulait rien dire qui eût trahi son sentiment enraciné que les anciennes relations de son mari n’étaient pas tout à fait au niveau des siennes. Non qu’elle en sût grand’chose. Son mari avait commencé par être employé dans une banque ; il était entré ensuite dans ce qu’il appelait le commerce, les affaires de la Cité, il avait acquis, jeune en-core, une fortune ; puis il avait épousé une veuve, une dissi-dente, beaucoup plus âgée que lui. C’était à peu près tout ce qu’elle s’était souciée de savoir, en dehors des lueurs que jetaient les récits de M. Bulstrode sur les tendances reli-gieuses de sa jeunesse, sur son inclination à se faire prédica-teur et la part qu’il avait prise aux efforts des missionnaires et des philanthropes. Elle avait foi en lui comme en un homme excellent, dont la piété laïque avait une supériorité particulière. C’était son influence qui l’avait dirigée elle-même vers les choses sérieuses ; c’était grâce à sa part de biens périssables que sa propre situation avait pu s’élever. Mais elle aimait aussi à penser qu’il était heureux sous tous les rapports pour M. Bulstrode d’avoir obtenu la main d’Henriette Vincy dont la famille était irréprochable, consi-dérée à la lumière de Middlemarch, lumière meilleure, assu-rément, que toutes celles qui pouvaient éclairer les ruelles ou

 

– 250 – les cours des chapelles dissidentes de Londres ; et bien qu’une religion sincère fût partout et pour tous le salut, mis-tress Bulstrode était convaincue qu’il était plus respectable de faire son salut dans l’Église établie. Elle tenait tant à igno-rer vis-à-vis d’autrui que son mari avait été un dissident de Londres, qu’elle préférait tenir ce sujet à l’écart, même en lui parlant. Il ne s’en rendait pas moins compte ; il était, en véri-té, à certains égards, comme effrayé de cette femme ingénue, dont la piété acquise et la mondanité naturelle étaient éga-lement sincères, qui n’avait à rougir de rien, et qu’il avait épousée par suite d’une inclination qui durait encore. Mais ses craintes étaient celles d’un homme jaloux de maintenir sa suprématie reconnue. Perdre l’estime de sa femme, perdre l’estime de tous ceux chez lesquels l’antipathie pour sa per-sonne ne venait pas manifestement de leur haine pour la Vé-rité, eût été pour lui le commencement de la mort.

Quand elle lui dit :

– Est-il parti pour tout de bon ?

– Oh ! je le crois, répondit-il, s’efforçant de mettre dans sa voix la plus calme indifférence.

Mais, en réalité, M. Bulstrode était loin d’être, sur ce point, dans un état de calme indifférence. Dans sa visite à la banque, Raffles avait laissé voir d’une façon évidente que l’ardeur à tourmenter était presque aussi forte en lui que toute autre avidité. Il avait déclaré très franchement qu’il avait fait un détour pour venir à Middlemarch, tout exprès afin de s’informer de M. Bulstrode et de voir si le pays lui conviendrait pour y vivre. Il avait bien eu à payer quelques dettes de plus qu’il ne comptait, mais les deux cents livres n’étaient pas encore épuisées ; pour le moment il lui suffirait, pour s’en aller, d’un billet de vingt-cinq livres tout sec. Ce

– 251 – qu’il avait surtout désiré, c’était de voir son ami Nick et sa famille, et de savoir tout ce qui se rapportait à la prospérité d’un homme auquel il était tellement attaché. Dans quelque temps il reviendrait peut-être pour un plus long séjour.

Bulstrode se sentait impuissant. Ni les menaces ni les ca-joleries ne pouvaient rien sur cet homme. Il n’y avait pas plus à compter sur ses promesses que sur la crainte qu’on pouvait lui inspirer. Bulstrode, au contraire, avait au cœur la froide certitude que Raffles (à moins que la Providence n’envoyât la mort pour l’en empêcher), reviendrait à Middlemarch avant qu’il fût longtemps. Et cette certitude était une terreur. Ce n’est pas qu’il courût aucun risque de ruine ou de flétrissure judiciaire. Le danger qui le menaçait était de voir révélés au jugement de ses voisins et aux re-gards confondus de sa femme certains faits de sa vie passée, qui feraient de lui un objet de mépris et d’opprobre pour cette religion avec laquelle il s’était associé avec tant de zèle. La terreur d’être jugé aiguise la mémoire ; elle jette une iné-vitable clarté sur le passé longtemps déserté, auquel on avait pris l’habitude de ne plus se reporter que d’une manière gé-nérale.

Quand la mémoire redevient sensible à la douleur comme une blessure ouverte, le passé coupable d’un homme n’est pas seulement une histoire morte, une préface usée du présent : ce n’est pas une faute dont il s’est repenti et qu’il a secouée de sa vie, c’est une partie frémissante encore de lui-même, lui apportant des frissons et des parfums amers avec les tressaillements d’une honte méritée.

Jour et nuit, sans autre interruption que celle d’un court sommeil qui ne faisait que tisser de ses souvenirs et de ses craintes un présent fantastique, les scènes de sa vie passée

 

– 252 – venaient obstinément se placer entre lui et toutes les choses du présent.

Une fois de plus, il se vit jeune employé de banque, agréable de sa personne, aussi habile dans les chiffres qu’éloquent dans son langage et ami des définitions théolo-giques : membre éminent, malgré sa jeunesse, d’une église calviniste dissidente à Highbury. De nouveau, il s’entendit interpellé sous le nom de frère Bulstrode dans les réunions de prières, il se vit parlant sur les plates-formes où se te-naient les assemblées religieuses, et prêchant dans les mai-sons particulières. De nouveau il se vit songeant que c’était bien sa vocation de se faire ministre et d’affronter les travaux des missionnaires. C’était là le plus heureux temps de sa vie. C’était le point qu’il eût choisi pour s’y réveiller et constater que le reste n’était qu’un rêve. Les gens parmi lesquels frère Bulstrode s’était fait remarquer n’étaient pas nombreux, mais il l’entouraient de près, et si son influence ne s’exerçait que dans des limites restreintes, il n’en jouissait qu’avec une plus vive satisfaction. Il croyait sans effort à l’œuvre particulière de la grâce au dedans de lui et aux signes par lesquels Dieu marquait qu’il l’avait choisi pour être son instrument spécial.

Puis venait l’époque de transition ; c’était alors le senti-ment de joie qu’il avait éprouvé de sa situation nouvelle, de se voir, lui, orphelin, élevé dans une école commerciale de charité, invité à une jolie villa appartenant à M. Dunkirk, l’homme le plus riche de la congrégation. Il devint bientôt un des familiers de la maison, honoré pour sa piété par la femme, apprécié pour ses capacités par le mari, qui devait sa fortune à la prospérité de son commerce dans la Cité et dans le West-End. Ce fut l’origine d’un nouveau courant offert à son ambition, une double voie ouverte à ses projets, qui lui

 

– 253 – permettait de concilier l’emploi de dons religieux remar-quables avec le maniement de brillantes affaires.

Bientôt se présenta, à n’en pas douter, la voie qui devait le mener au but. Un homme de confiance associé à la maison étant venu à mourir, personne ne parut plus propre à le rem-placer que le jeune ami Bulstrode, s’il voulait bien accepter. Il devint ainsi le comptable de confiance de l’affaire. C’était un commerce de prêts sur gages, de l’espèce la plus magni-fique en étendue et en profits ; mais, après s’être un peu fa-miliarisé avec cette industrie, Bulstrode se rendit compte que ces profits magnifiques avaient leur source principale dans l’acceptation trop facile de toutes les marchandises offertes, sans souci de leur provenance. Il existait d’ailleurs dans le West-End une succursale dont les trafics ne présentaient rien de bas ni de mystérieux, dont on pût avoir l’idée de rougir.

Il se rappelait ses premiers moments d’hésitation. Ils avaient été secrets et remplis de débats intérieurs. Ils pre-naient parfois la forme de la prière. C’était, après tout, une affaire bien établie et qui avait de vieilles racines ; n’est-ce pas chose toute différente d’élever soi-même un palais nou-veau pour y débiter des spiritueux, ou bien d’accepter une place dans un établissement existant ? Les profits qu’on re-tire de la corruption des âmes ! Où peut-on tracer la ligne qui marque l’endroit précis où ils commencent, dans les transac-tions humaines ? – Et n’était-ce pas la manière employée par Dieu même pour sauver ses élus ? « Tu sais, avait dit alors le jeune Bulstrode, comme le vieux Bulstrode le répétait main-tenant, Tu sais combien mon âme est détachée de toutes ces choses, et que je ne les regarde que comme des outils pour cultiver Ton jardin, et l’arracher au désert. »

 

– 254 –

Les métaphores et les précédents ne manquaient pas. Les expériences particulières, au sens religieux, qui faisaient de la conservation de sa place un service exigé de lui, ne manquaient pas. La perspective d’une fortune s’était déjà ouverte à ses regards et les scrupules de Bulstrode restèrent secrets. M. Dunkirk ne s’était jamais attendu à la moindre hésitation de sa part ; il n’avait jamais imaginé que le com-merce eût quelque chose à faire avec l’œuvre du salut. Et la vérité, c’est que Bulstrode commença alors à mener deux vies distinctes. Son activité religieuse ne pouvait être incom-patible avec ses affaires, dès qu’il en était venu, à force d’arguments, à se persuader qu’il n’y avait pas incompatibili-té.

Ressaisi de nouveau par les influences de ce passé, Buls-trode avait les mêmes justifications sous la main ; les années mêmes n’avaient cessé de les enchevêtrer jusqu’à en faire une masse épaisse et embrouillée comme des amas de toile d’araignée, atténuant sa sensibilité morale ; à mesure enfin que l’âge rendait l’égoïsme plus fort mais moins apte à jouir, son âme se saturait de la conviction qu’il n’avait en tout, agi que pour l’amour de Dieu, demeurant pour son propre compte indifférent aux choses. Et pourtant, s’il pouvait reve-nir en arrière, à ce point lointain de sa vie, dans la pauvreté de sa jeunesse, alors que le choix lui était ouvert, il suivrait la voie du missionnaire.

Il s’était passé de tristes choses dans la belle villa de Highbury. Depuis bien des années déjà, la fille unique avait fui de la maison, renié ses parents et s’était faite actrice ; puis le fils unique était mort, et peu après, M. Dunkirk. Sa femme, personne simple et pieuse, demeurée seule avec la grande fortune de son mari, dont elle n’avait jamais su exac-tement l’origine, en était venue à croire en Bulstrode et à

– 255 – l’adorer innocemment comme les femmes adorent souvent leur pasteur ou leur ministre « fait homme ». Il était naturel qu’au bout d’un certain temps l’idée d’un mariage leur vînt à tous deux. Mais mistress Dunkirk avait des scrupules et des élans de tendresse en pensant à sa fille, qu’on avait long-temps regardée comme morte à Dieu et à ses parents. On savait cette fille mariée, mais on l’avait absolument perdue de vue. La mère, privée de son fils, croyait à l’existence d’un petit-fils et désirait, par un double sentiment, rappeler sa fille auprès d’elle. Si on la retrouvait, il y aurait un emploi tout naturel de sa fortune et d’autant plus large s’il y avait plu-sieurs petits enfants à pourvoir. Mistress Dunkirk devait s’efforcer de la retrouver avant de se remarier. Bulstrode joi-gnit ses efforts aux siens. Mais après avoir recouru aux an-nonces et à toute espèce de recherches, la mère finit par croire qu’il était impossible de retrouver sa fille et consentit à se marier sans réserve de fortune. La fille avait cependant été retrouvée ; mais il n’y eut, avec Bulstrode, qu’un homme qui le sût, et cet homme fut payé pour garder le silence et s’éloigner.

Tel était le fait qui maintenant s’imposait à Bulstrode dans sa simple réalité.

Mais, dans ces temps éloignés et même encore au-jourd’hui avec ses souvenirs cuisants, il n’avait jamais man-qué pour aucun épisode de sa carrière, de raisonnements qui en paraissaient la justification.

Des circonstances providentielles remarquables avaient jusqu’ici paru le sanctionner, lui indiquer le chemin à suivre pour être l’agent de cette Providence, en faisant le meilleur emploi possible d’une grande fortune et en la soustrayant à de mauvais usages. La mort, et d’autres circonstances frap-

 

– 256 – pantes telle que la confiance qu’il avait su inspirer à une femme, étaient venues ; et Bulstrode aurait pu s’approprier les paroles de Cromwell : « Appelez-vous cela des événe-ments ordinaires ? Le Seigneur ait pitié de vous ! » Ces évé-nements pouvaient être relativement insignifiants, mais la condition essentielle était là, c’est-à-dire qu’ils étaient en ac-cord avec ses projets. Il lui était facile d’établir ce qu’il devait aux autres, en recherchant quelles étaient les intentions de Dieu à son égard.

Pouvait-il être profitable au service de Dieu qu’une par-tie considérable de sa fortune passât à une jeune femme et au mari de cette jeune femme, adonnés aux occupations les plus profanes, qui ne pourraient que la gaspiller misérable-ment, à l’étranger ? des gens, en un mot, qui semblaient être en dehors du sentier des circonstances providentielles ? Bulstrode ne s’était jamais dit d’avance : « On ne retrouvera pas la fille de mistress Dunkirk. » Mais le moment venu il eut soin de tenir son existence cachée, quitte plus tard à adoucir le chagrin de la mère et à la consoler en lui persuadant que la malheureuse jeune femme n’existait probablement plus.

Il y avait des heures où Bulstrode sentait bien la mal-honnêteté de sa conduite : mais comment revenir sur ce qu’il avait fait ? Il se livrait à des examens de conscience, se re-connaissait coupable, puis il s’accrochait à l’idée de la ré-demption et poursuivait sa carrière d’instrument divin.

Cinq années après, la mort vint encore lui aplanir la route en lui enlevant sa femme. Il retira peu à peu son capital du commerce ; mais il ne fit pas les sacrifices nécessaires pour liquider les vieilles affaires, qui continuèrent encore pendant treize ans avant de cesser définitivement. Pendant ce temps Nicolas Bulstrode avait employé discrètement ses

 

– 257 – cent mille livres, et était devenu un homme important, soli-dement établi dans la province : banquier, homme d’Église, bienfaiteur public, intéressé encore dans un certain nombre d’entreprises commerciales bien choisies. Et maintenant qu’il avait joui sans trouble de la considération publique pendant près de trente ans, que tout ce qui avait précédé cette consi-dération était depuis longtemps endormi au fond de sa cons-cience, ce passé s’était levé tout à coup et avait submergé son âme, sous l’irruption terrible d’une sensation nouvelle écrasant de son poids la faible créature.

Cependant, il avait appris dans son entretien avec Raffles un fait de la dernière importance, un fait qui entra pour une grosse part dans la lutte que se livraient ses désirs et ses terreurs. Ce fut là qu’il crut voir un moyen de salut spi-rituel, peut-être même de salut temporel.

Le salut spirituel était chez lui un besoin inné. On voit de grossiers hypocrites qui affectent volontairement des croyances et des émotions pour le seul plaisir de tromper le public, mais Bulstrode n’était pas de ces gens-là. Chez lui les désirs avaient été plus forts que les convictions théoriques, et il s’était toujours excusé d’avoir cédé à ses désirs en les associant avec ses croyances d’une façon qui le satisfaisait. Si c’est là de l’hypocrisie, c’est une manière d’agir qui se montre à l’occasion chez nous tous, à quelque confession que nous appartenions.

Les services qu’il pouvait rendre à la cause de la religion avaient été pendant toute sa vie le motif qu’il alléguait à ses propres yeux pour expliquer le sens de sa conduite. C’était le motif qu’il avait mis en avant dans ses prières.

Pouvait-on faire d’une belle situation et d’une belle for-tune un meilleur emploi qu’il n’en avait l’intention ? Qui

– 258 – pouvait le surpasser en horreur de soi-même et en exaltation pour la cause de Dieu ? Et pour M. Bulstrode la cause de Dieu était quelque chose de très distinct de la droiture de sa conduite ; elle l’aidait à bien discerner les ennemis de Dieu, qui ne devaient être employés que comme instruments, et qu’il valait mieux, autant que possible, tenir à l’écart de la fortune et de l’importance qu’elle procure.

Les actions avec lesquelles il s’était réconcilié, parce qu’elles faisaient de lui un instrument plus puissant de la gloire divine allaient-elles devenir la cible des railleurs et l’obscurcissement de cette gloire ? Si telle était la décision de la Providence, il était donc chassé du temple comme un homme qui aurait apporté des offrandes impures.

Il murmurait depuis longtemps des paroles de repentir. Mais aujourd’hui était venu un repentir d’une saveur plus amère, et une Providence menaçante le menait à un genre d’expiation qui n’était pas une simple affaire de doctrine. Le tribunal divin avait changé d’aspect pour lui ; l’humiliation de soi-même ne suffisait plus, il fallait apporter en main la restitution. C’était en réalité devant son Dieu que Bulstrode allait tenter la seule restitution qui semblât possible : une grande terreur avait saisi son être, et l’approche brûlante de la honte éveillait en lui un nouveau besoin spirituel. Jour et nuit, tandis que son passé ressuscité créait au dedans de lui une conscience du bien et du mal, il se demandait par quels moyens il pourrait retrouver la paix et la confiance, par quels sacrifices il pourrait arrêter la verge du châtiment. Dans ces instants de terreur, sa conviction était que, s’il faisait spon-tanément quelque bonne action, Dieu lui épargnerait les con-séquences de ses actions mauvaises.

 

– 259 –

Il avait vu Raffles s’en aller pour tout de bon sur la dili-gence de Brassing, et c’était un soulagement momentané. Ce départ éloignait l’oppression d’une terreur immédiate, mais ne mettait pas fin à la lutte intérieure de l’âme ni au besoin de s’assurer une sauvegarde. Il prit enfin une résolution pé-nible et écrivit à Will Ladislaw, le priant de se trouver « Aux Bosquets » ce même soir à neuf heures pour une entrevue particulière. Will n’avait pas été autrement surpris de rece-voir cette missive qu’il rattachait à quelques nouveaux pro-jets concernant le Pionnier. Mais, à son entrée dans le cabi-net de M. Bulstrode, il fut frappé de l’expression de doulou-reuse fatigue qui se lisait sur le visage du banquier et il allait lui dire : « Êtes-vous malade ? » quand, s’arrêtant dans son premier mouvement, il s’informa seulement de mistress Buls-trode, demandant si elle était satisfaite du tableau acheté pour elle.

– Merci, elle est très satisfaite. Elle est sortie avec ses filles ce soir. Je vous ai prié de venir, monsieur Ladislaw, parce que je désire vous faire une communication très in-time, je dirai même dont la nature confidentielle doit vous être sacrée. Je présume que rien n’a jamais été plus loin de votre esprit que d’imaginer qu’il y avait eu dans le passé des liens qui rattachassent votre histoire à la mienne.

Will éprouva quelque chose comme un choc électrique. Il était déjà dans un état de sensibilité aiguë et d’agitation à peine apaisée, au sujet de certains liens du passé, et ses pressentiments ne furent pas d’une nature agréable. Tout cela ressemblait aux fluctuations d’un rêve, comme si l’action entamée par cet étranger loquace et bouffi se conti-nuait par cet emblème de respectabilité, aux yeux pâles et à l’air malade, dont la voix éteinte et le formalisme doucereux

 

– 260 – de langage lui semblaient pour le moment presque aussi re-poussants que le contraste dont il se souvenait.

Il répondit avec un changement d’expression visible :

– Non certainement, rien.

– Vous voyez devant vous, monsieur Ladislaw, un homme profondément frappé. N’étaient les exigences de ma conscience et le sentiment que je suis à la barre du tribunal de Celui qui ne voit pas comme voient les hommes, rien ne m’obligerait à vous faire la révélation pour laquelle je vous ai prié de venir ici ce soir. À ne considérer que les lois hu-maines, vous n’avez aucun droit sur moi.

Will était encore plus mal à l’aise qu’étonné. M. Bulstrode s’était tu, appuyant la tête sur sa main et regar-dant à terre. Mais fixant alors son regard scrutateur sur Will il continua :

– On m’a dit que le nom de votre mère était Sarah Dun-kirk et qu’elle s’était enfuie de chez ses parents pour se faire actrice. On m’a dit aussi que votre père était, à une certaine époque, très affaibli par la maladie. Oserais-je vous deman-der si vous pouvez confirmer ces faits ?

– Oui, ils sont tous deux exacts, dit Will frappé de l’ordre de cette enquête, qu’on se serait attendu à voir précéder les allusions premières du banquier.

Mais M. Bulstrode avait suivi l’ordre de ses émotions ; il ne doutait plus que l’heure d’une opportune restitution ne fût venue, et l’attitude de pénitence devait détourner de lui le châtiment.

– Connaissez-vous quelques particularités relatives à la famille de votre mère ? continua-t-il.

– 261 –

– Non, elle n’aimait pas à en parler. C’était une très noble et très respectable femme, dit Will presque avec co-lère.

– Je ne veux rien alléguer contre elle. Vous a-t-elle ja-mais, à aucun propos, parlé de sa mère ?

– Je lui ai entendu dire que sa mère ignorait sans doute la raison de sa fuite. Elle disait « Pauvre mère ! » d’un ton de pitié.

– Cette mère est devenue ma femme, dit Bulstrode. Puis il s’arrêta un moment avant de continuer : – Vous avez un droit sur moi, monsieur Ladislaw, comme je le disais tout à l’heure, non un droit légal, mais un droit que ma conscience reconnaît. Je me suis enrichi par ce mariage, résultat qui n’aurait certainement pas été atteint, certainement pas à ce degré, si votre grand’mère avait retrouvé sa fille. Cette fille, à ce qu’il paraît, n’est plus en vie !

– Non, dit Will, sentant le soupçon et la répugnance s’éveiller si fortement en lui que, sans savoir au juste ce qu’il faisait, il prit son chapeau qu’il avait posé à terre et se leva.

L’impulsion de son cœur était de repousser ce lien qui venait de lui être révélé.

– Asseyez-vous, je vous prie, monsieur Ladislaw. Vous êtes saisi, sans doute, de la soudaineté de cette découverte. Mais j’implore votre patience pour un homme déjà courbé sous le poids de l’épreuve.

Will reprit sa place, éprouvant une pitié mêlée de mépris pour cette volontaire humiliation d’un homme d’âge.

– Mon intention est, monsieur Ladislaw, de réparer le tort qui a été fait à votre mère. Je sais que vous êtes sans for-

– 262 – tune, et je désire vous faire jouir, dans une juste proportion, d’un bien qui vous appartiendrait sans doute déjà entière-ment, si votre grand’mère avait été certaine de l’existence de votre mère, et si elle avait pu la retrouver.

M. Bulstrode se tut. Il sentait qu’il accomplissait une œuvre remarquable de conscience scrupuleuse sans le juge-ment de son auditeur, et un acte de pénitence aux yeux de Dieu. Il n’avait pas de clef qui lui permît de pénétrer l’état d’esprit de Will Ladislaw. Mais celui-ci était encore ému des trop claires allusions de Raffles, et l’attente de révélations qu’il eût été heureux de faire disparaître dans l’ombre ne fai-sait que stimuler sa rapidité naturelle de pénétration. Il fut quelques instants sans parler. M. Bulstrode, qui à la fin de son discours avait fixé les yeux à terre, les releva avec un regard scrutateur que Will rencontra tout droit.

Il répondit :

– Je suppose que vous connaissiez l’existence de ma mère et que vous saviez où on aurait pu la retrouver ?

Bulstrode tressaillit et un frémissement visible passa sur son visage et sur ses mains. Il n’était absolument pas préparé à voir ses avances accueillies de cette manière, ou à se trou-ver forcé d’aller dans ses aveux plus loin qu’il ne l’avait jugé nécessaire. Mais il n’osa pas mentir, il sentit tout à coup qu’il n’était plus sûr du terrain sur lequel il s’était avancé d’abord avec quelque confiance.

– Je ne nierai pas que vos conjectures soient justes, ré-pondit-il avec une hésitation dans la voix. Et je désire vous faire réparation, comme au seul être en vie qui ait souffert un dommage par ma faute. Vous entrez, je l’espère, monsieur Ladislaw, dans mes intentions, qui se rapportent à des droits

 

– 263 – plus élevés que de simples droits humains et qui, ainsi que je l’ai dit déjà, sont absolument indépendants de toute con-trainte légale. Je suis prêt à réduire mes revenus et les espé-rances de ma famille, en m’engageant à vous faire, ma vie durant, une rente de cinq cents livres, et à vous en laisser le capital à ma mort, voire même à faire plus encore, si plus était réellement nécessaire pour vous venir en aide dans quelque louable entreprise.

M. Bulstrode était entré dans ces détails avec l’espoir qu’ils agiraient fortement sur Ladislaw et effaceraient tous ses autres sentiments dans une acceptation reconnaissante.

Mais Will avait l’air résolu et nullement touché. Avan-çant la lèvre avec dédain et les doigts enfoncés dans ses poches de côté, il reprit avec fermeté :

– Avant de répondre en aucune façon à vos propositions, monsieur Bulstrode, je dois vous prier à mon tour de ré-pondre à une ou deux questions : Étiez-vous engagé dans cette affaire, qui a été l’origine de la fortune dont vous par-lez ?

– Oui, fit M. Bulstrode, convaincu que Raffles lui avait déjà tout dit.

– Et cette affaire était-elle, ou n’était-elle pas d’une na-ture infamante, et en admettant qu’elle eût été jugée par un tribunal, aurait-on envoyé aux galères ceux qui y étaient in-téressés ?

Will parlait avec une tranchante amertume. Il se sentait poussé à faire ses questions sans ménagements.

Bulstrode rougit d’une colère difficile à réprimer. Il s’était préparé à une scène d’humiliation de lui-même ; mais

 

– 264 – son orgueil intense et son habitude de domination l’emportèrent sur le repentir et même sur la crainte, quand ce jeune homme, dont il avait eu l’intention de devenir le bienfaiteur, se tourna vers lui comme un juge.

– L’affaire était établie avant que je m’en occupasse, monsieur, et d’ailleurs il ne vous appartient pas d’ouvrir une semblable enquête, répondit-il sans élever la voix, mais avec un bref accent de défi.

– Pardon, dit Will, se levant de nouveau le chapeau à la main ; c’est à moi qu’il appartient de vous faire ces ques-tions, du moment que j’ai à décider s’il me convient d’entrer en négociations avec vous et d’accepter votre argent. Il m’importe de garder mon honneur intact. Il m’importe de n’avoir pas de flétrissure sur ma naissance et ma famille. Et maintenant je découvre qu’il existe une flétrissure contre la-quelle je ne puis rien. Ma mère l’a senti et a tâché d’en rester aussi pure que possible, je tâcherai de faire comme elle. Vous garderez votre argent mal acquis. Si j’avais une fortune à moi, je la donnerais volontiers à quiconque pourrait réfuter ce que vous venez de me dire. Ce dont j’ai à vous remercier, c’est d’avoir gardé cet argent jusqu’à ce jour, où il m’est pos-sible de le refuser. Le sentiment d’être un gentleman ne de-vrait faire qu’un avec le sentiment d’être un homme. Bonsoir, monsieur.

Bulstrode allait parler, mais Will, dans sa prompte réso-lution, fut en un instant hors de la chambre, et l’instant d’après la porte du vestibule se refermait sur lui. Il était en proie à un sentiment de révolte trop passionné contre cet héritage de honte qui venait de lui être révélé, pour se de-mander s’il n’avait pas été trop dur envers Bulstrode, trop arrogamment implacable envers un homme de soixante ans

 

– 265 – qui faisait des efforts de réparation, alors que le temps les avait rendus vains.

Un tiers, présent à cette scène, n’aurait su comprendre dans leur profondeur l’impétuosité du refus de Ladislaw et l’amertume de ses paroles. Nul autre que lui-même ne savait combien tout ce qui touchait le sentiment de son honneur se rattachait immédiatement pour lui à ses rapports avec Doro-thée et à la conduite de M. Casaubon envers lui. Et dans le flot d’impulsions qui lui fit rejeter l’offre de Bulstrode, se mê-lait cette pensée qu’il lui eût été impossible de jamais avouer à Dorothée qu’il l’eût acceptée.

Quant à Bulstrode, après le départ de Will, il subit une réaction violente et pleura comme une femme. C’était la première fois qu’il avait rencontré en face une expression de mépris de la part d’un homme plus haut placé que Raffles ; et ce mépris se répandant comme du venin dans tout son être, il ne restait plus de place sensible aux consolations. Cepen-dant il allait falloir se retrancher déjà le soulagement de pleurer. Sa femme et ses filles ne tardèrent pas à rentrer d’une conférence faite par un missionnaire, et celles-ci ex-primèrent tous leurs regrets que leur père n’eut pas entendu lui-même les choses intéressantes qu’elles essayèrent de lui répéter.

 

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