Middlemarch - Tome II
Chapitre II
Lorsque Dorothée, en se promenant en compagnie de Lydgate, autour des massifs de lauriers du nouvel hôpital, eut appris de lui qu’il n’y avait pas d’autres signes de chan-gement dans l’état de M. Casaubon, que son anxieux désir de connaître la vérité sur sa maladie, elle garda le silence pen-dant quelques instants, se demandant s’il y avait eu, de sa part, un mot ou un acte quelconque, de nature à provoquer cette nouvelle inquiétude.
Lydgate, ne voulant pas laisser passer une occasion de travailler à son projet favori, s’aventura à dire :
– Je ne sais pas si votre attention ou celle de M. Casaubon a été attirée par les besoins de notre nouvel hôpital. Les circonstances ont fait qu’il peut paraître un peu égoïste de ma part d’aborder moi-même le sujet ; mais ce n’est pas ma faute : c’est parce que les autres médecins sont en train de soulever une lutte contre cette institution. Vous vous intéressez généralement, je crois, à ces questions ; car je me rappelle que, la première fois que j’ai eu le plaisir de vous voir à Tipton-Grange, avant votre mariage, vous m’avez interrogé sur l’influence que pouvaient avoir sur la santé des malheureux leurs misérables logements.
– Oui, certainement, dit Dorothée, en s’épanouissant. Je vous serai extrêmement reconnaissante, si vous voulez bien me dire comment je pourrais contribuer à améliorer un peu les choses. Toute œuvre de ce genre m’a été refusée depuis que je suis mariée. Je veux dire, ajouta-t-elle après un mo-
– 16 – ment d’hésitation, que les gens de notre village vivent dans des conditions relativement confortables, et j’ai eu trop de préoccupations d’un autre côté pour m’en inquiéter plus à fond. Mais ici, – dans un endroit comme Middlemarch, – il doit y avoir beaucoup à faire.
– Il y a tout à faire, dit Lydgate avec une brusque éner-gie. Et cet hôpital est une création de première importance, due entièrement aux efforts de M. Bulstrode, et pour beau-coup aussi à son argent. Mais un homme seul ne peut tout faire dans un projet pareil. Il devait s’attendre à rencontrer de l’appui. Et maintenant il y a lutte, une lutte basse et mes-quine suscitée contre cette œuvre par certaines personnes de la ville qui veulent la faire échouer.
– Quelles peuvent être leurs raisons ? demanda Doro-thée avec une naïve surprise.
– Plus que tout, et avant tout, l’impopularité de M. Bulstrode. Il n’est pas de peine devant laquelle recule une moitié de la ville pour le simple plaisir de le contrarier. Dans ce stupide univers, la plupart des gens ne conçoivent pas l’utilité d’une chose, si elle n’émane pas de leur parti. Je n’avais eu aucuns rapports avec Bulstrode avant de venir ici. Je le juge impartialement et je vois qu’il a des idées, – qu’il a mis sur pied certaines choses que je pourrai faire tourner au profit du bien public. Si un certain nombre d’hommes ins-truits se mettaient à l’œuvre avec la conviction que leurs ob-servations pourraient contribuer à réformer la doctrine et la pratique médicales, le progrès ne tarderait pas à se faire voir. Telle est mon opinion. J’ai trouvé que refuser de travailler avec M. Bulstrode, ce serait tourner le dos à une occasion d’étendre l’utilité de ma profession.
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– Je suis tout à fait d’accord avec vous, dit Dorothée aussitôt séduite par l’exposé que Lydgate venait de faire de la situation. Mais qu’a-t-on contre M. Bulstrode ? Je sais que mon oncle est en bons termes avec lui.
– On n’aime pas ses façons religieuses.
– C’est une raison de plus pour dédaigner une telle op-position, dit Dorothée, éclairant les petites affaires de Middlemarch à la lumière des grandes persécutions.
– Pour ne rien laisser de côté, je vous dirai qu’il y a en-core d’autres objections contre lui : il est impérieux, peu so-ciable ; les commerçants avec lesquels il est en rapport d’intérêts allèguent enfin des plaintes particulières aux-quelles je n’entends rien. Mais qu’est-ce que cela a à faire avec la question de savoir si ce ne serait pas une belle œuvre, que d’établir ici un hôpital supérieur à tous ceux que possède le comté ? Quant au motif immédiat de l’opposition, c’est que Bulstrode a remis la direction médicale entre mes mains. J’en suis heureux, sans aucun doute. Cela me donne l’occasion d’accomplir quelques travaux utiles – et je me sens tenu de justifier le choix qu’il a fait de moi. Mais la con-séquence, c’est que tous les membres du corps médical de Middlemarch se sont attaqués avec dents et ongles à l’hôpital, et non seulement refusent leur concours, mais s’efforcent de noircir toute l’affaire et d’empêcher les sous-criptions.
– Que c’est petit ! s’écria Dorothée avec indignation.
– Il faut s’attendre à lutter pour se frayer un chemin, je le sais bien, on ne peut guère rien faire sans cela. Et l’ignorance des gens d’ici est prodigieuse. Tout ce que je puis prétendre avoir fait, c’est d’avoir mis à profit certaines occasions qui
– 18 – n’étaient pas à la portée de tout le monde ; mais quel moyen d’effacer ces tares blessantes : d’être jeune, nouveau venu, et d’en savoir par hasard un peu plus long que les anciens d’ici ? Et pourtant, si je me crois capable d’établir une meil-leure méthode de traitement, – si je me crois en mesure de poursuivre certaines recherches qui seraient un bienfait du-rable pour la pratique médicale, je serais un misérable lâche de me laisser arrêter par aucune considération de tranquillité personnelle. Et la voie que je dois suivre est d’autant plus claire, qu’il n’y a pas de question pécuniaire en jeu, qui pour-rait jeter sur ma persévérance une lumière équivoque.
– Je suis contente que vous m’ayez dit cela, monsieur Lydgate, répondit Dorothée cordialement. Je suis sûre que je pourrai vous aider un peu. J’ai quelque argent et je ne sais qu’en faire ; c’est une pensée qui souvent me tourmente. Je pourrai certainement économiser deux cents livres par an pour un but élevé comme celui-là. Êtes-vous heureux de connaître des choses que vous sentez devoir être sûrement bienfaisantes ! Je voudrais tant pouvoir me réveiller tous les matins avec cette conviction. Il semble qu’il y a tant d’efforts dépensés, dont on peut à peine voir l’utilité.
Il y avait une inflexion mélancolique dans la voix de Do-rothée, lorsqu’elle prononça ces derniers mots. Mais elle ajouta aussitôt, plus gaiement :
– Venez nous voir à Lowick, voulez-vous, et nous parler de cela plus au long. J’en dirai un mot à M. Casaubon. Il faut maintenant que je m’en retourne au plus vite.
Elle parla en effet de la chose, le même soir, à son mari, en disant qu’elle aimerait à souscrire pour deux cents livres par an, – elle en touchait annuellement sept cents, revenus de sa fortune personnelle, remise entre ses mains au moment
– 19 – de son mariage. M. Casaubon ne fit d’autre objection qu’une remarque en passant, sur ce que la somme était peut-être disproportionnée au regard d’autres bonnes œuvres, et voyant Dorothée, dans son ignorance, écarter cette réflexion, il donna son assentiment. Il ne s’inquiétait pas lui-même des questions de dépenses, et n’éprouvait nulle répugnance à donner. S’il ressentait jamais vivement une question d’argent, c’était toujours au travers d’une autre passion, bien étrangère à l’amour de la propriété matérielle.
Dorothée lui dit qu’elle avait vu Lydgate et elle lui rendit compte de la conversation qu’elle avait eue avec lui au sujet de l’hôpital. M. Casaubon ne la questionna pas davantage, mais il demeura convaincu qu’elle avait voulu savoir ce qui s’était passé entre Lydgate et lui.
« Elle sait que je suis instruit, » disait la voix intérieure qui ne lui laissait pas un instant de répit ; mais cette nouvelle conviction tacite ne fit qu’éloigner davantage encore toute confiance entre eux. Il se défiait de son affection ; et quelle solitude nous isole plus que la défiance ?
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