Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 15 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre IV

 

 

Le soir où Fred Vincy se rendit à pied au presbytère de Lowick (il avait commencé à s’apercevoir que dans ce monde un jeune homme bien élevé est quelquefois, tout comme un autre, obligé d’aller à pied, faute de cheval pour le porter), il se mit en route à cinq heures et s’arrêta en chemin chez mistress Garth, désirant s’assurer qu’elle ne voyait pas d’un mauvais œil leurs nouveaux rapports.

Il trouva la famille réunie, y compris les chiens et les chats, sous le grand pommier du verger. C’était fête pour mistress Garth : son fils aîné Christy, sa joie et son orgueil, était venu passer de courtes vacances à la maison. Christy, qui considérait comme la chose la plus enviable du monde, d’étudier toutes les littératures et de devenir professeur, semblait se trouver là comme la critique incarnée du pauvre Fred, une sorte de reproche vivant que mettait sous ses yeux une mère de famille modèle. Christy, édition masculine de sa mère, au front carré, aux épaules larges, ne dépassait guère l’épaule de Fred ce qui rendait la supériorité qu’on lui attri-buait d’autant plus dure à supporter ; Christy d’ailleurs tou-jours parfaitement simple ne prenait pas plus garde à l’aversion de Fred pour l’étude qu’à celle d’une girafe, sou-haitant bien au contraire d’avoir lui-même plus de rapports avec la haute taille de Fred. Il était en ce moment étendu à terre près de la chaise de sa mère, son chapeau de paille po-sé à plat sur ses yeux, tandis que Jim, de l’autre côté, lisait à haute voix une œuvre de cet auteur aimé qui a tenu une si grande place dans le bonheur de tant de jeunes vies. Il lisait

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Ivanhoé et Jim en était à la grande scène du tir à l’arc dans le tournoi ; mais la lecture subissait plus d’une interruption grâce à Ben qui, armé de son arc et lançant ses flèches au hasard, ne cessait, au grand scandale de Letty, de faire re-marquer ses coups à l’assistance.

L’arrivée de Fred Vincy déplaça pour tous le centre principal de l’intérêt. Dès qu’il eut annoncé qu’il se rendait au presbytère de Lowick, Ben, qui avait déposé son arc et saisi à la place un malheureux poussin, escalada les jambes de Fred et s’écria :

– Emmenez-moi !

– Oh ! et moi aussi ! dit Letty.

– Vous ne pouvez pas marcher du même pas que Fred et moi, riposta Ben.

– Si, je le peux. Mère, dites, s’il vous plaît, que je peux aller, implora Letty.

– Moi, je resterai avec Christy, fit Jim comme pour cons-tater sa supériorité sur ces jeunes niais ; sur quoi Letty porta la main à sa tête et les regarda l’un après l’autre avec une indécision jalouse.

– Allons tous voir Mary, dit Christy en écartant les bras.

– Non, mon cher enfant, il ne faut pas aller en bande au presbytère ; et ce vieil habit de Glasgow que vous avez là ne saurait convenir ; et puis votre père va rentrer. Il faut laisser Fred y aller seul. Il dira à Mary que vous êtes ici et elle re-viendra demain.

Le regard de Christy se porta de ses genoux râpés au su-perbe pantalon blanc de Fred. Le costume de Fred rappelait

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à coup sûr la supériorité d’une université anglaise, et il met-tait de la grâce jusque dans sa façon d’avoir chaud et de reje-ter ses cheveux en arrière avec son mouchoir.

– Enfants, laissez-nous, dit mistress Garth, il fait trop chaud pour rester ainsi accrochés à ses amis. Allez montrer les lapins à votre frère.

L’aîné comprit et emmena les enfants.

Fred devina que mistress Garth voulait lui donner l’occasion de dire ce qu’il avait sur le cœur ; mais le com-mencement était difficile.

– Comme vous devez être heureuse d’avoir Christy !

– Oui, il est venu plus tôt que je ne l’attendais. Il est des-cendu de la voiture de poste à neuf heures, tout juste après que son père venait de sortir. Je suis impatiente de voir ren-trer Caleb, pour qu’il sache les merveilleux progrès que fait notre enfant. Il a payé ses dépenses de l’année dernière en donnant des leçons tout en poursuivant de fortes études. Il espère trouver bientôt une position de précepteur dans une famille et aller à l’étranger.

– C’est un grand garçon, dit Fred pour qui ces vérités ré-jouissantes avaient une saveur de médecine, et il n’est une cause de peine pour personne.

Après une courte pause, il ajouta :

– Mais moi, je crains que vous ne me considériez comme une grande cause de peine pour M. Garth.

– Caleb aime à prendre de la peine ; c’est un de ces hommes qui en font toujours plus qu’on n’eût songé à leur en demander, répondit mistress Garth. Elle tricotait et pouvait

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– Je sais que vous ne m’en trouvez pas digne, mistress Garth, et pour de bonnes raisons, dit Fred. Le hasard a voulu que j’agisse justement de la pire manière envers ceux dont je désire obtenir le plus au monde. Mais tant que deux hommes comme M. Garth et M. Farebrother, n’ont pas désespéré de moi, je ne vois pas pourquoi j’en désespérerais moi-même. Fred pensait qu’il ne faisait pas mal de citer ces exemples masculins à mistress Garth.

– Assurément. Un jeune homme, pour qui deux aînés comme ceux-là se sont dévoués, serait certainement cou-pable s’il renonçait à faire quelque chose de lui-même et s’il ne s’efforçait de profiter de leurs sacrifices.

Fred s’étonna un peu de ce langage énergique, mais il répondit seulement :

– J’espère qu’il n’en sera pas ainsi avec moi, mistress Garth, maintenant que j’ai lieu de me flatter de pouvoir ob-tenir Mary. M. Garth vous en a parlé, n’est-ce pas ? Vous n’avez pas été surprise, je pense ?

– Pas surprise que Mary vous ait donné un encourage-ment ! reprit mistress Garth, tenant à rendre Fred plus atten-tif à ce fait, que les amis de Mary ne pouvaient pas le moins du monde avoir eu d’avance un tel désir, malgré tout ce que les Vincy pourraient supposer. Oui, je l’avoue, j’ai été sur-prise.

 

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– Elle ne m’a jamais donné d’espoir, pas le moindre es-poir, quand je me suis adressé à elle, dit Fred empressé à dé-fendre Mary. Mais quand j’ai prié M. Farebrother d’intercéder pour moi, elle lui a permis de me dire qu’il y avait un espoir.

La puissance grondeuse qui avait commencé à s’éveiller dans le cœur de la mère ne s’était pas encore déchargée. C’était aussi par trop exaspérant (et son empire sur elle-même n’y tint plus), que ce jeune garçon florissant allât prospérer ainsi sur les déceptions de gens moins heureux et plus sages, faisant son repas d’un rossignol sans jamais s’en douter, et que pendant ce temps sa famille s’imaginât que celle de mistress Garth avait un besoin urgent de ce jeune rejeton !

– Vous avez commis une grande erreur, Fred, en priant M. Farebrother de parler pour vous.

– En vérité ? dit Fred rougissant soudain. Il était alarmé sans comprendre toutefois ce que mistress Garth voulait dire, et il ajouta, comme pour s’excuser : M. Farebrother a toujours été un excellent ami pour nous, je savais que Mary l’écouterait sérieusement, et il s’est chargé de la commission tout à fait volontiers.

– Oui, les jeunes gens sont généralement aveugles à tout, sauf à leurs propres désirs, et ils se préoccupent trop peu de ce que ces désirs peuvent coûter à d’autres.

– Je ne puis concevoir comment cela a pu faire de la peine à M. Farebrother, dit Fred qui sentait malgré tout des conceptions surprenantes se former dans son esprit.

 

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– Précisément, vous ne pouvez pas concevoir, dit mis-tress Garth, découpant ses paroles aussi nettement que pos-sible.

Fred regarda un instant l’horizon avec une expression d’inquiétude et d’effroi, puis, se retournant par un mouve-ment brusque, il s’écria presque violemment :

– Voulez-vous dire, mistress Garth, que M. Farebrother soit amoureux de Mary ?

– Et si cela était, Fred, il me semble que vous devriez être la dernière personne à vous en étonner, repartit mistress Garth, déposant son tricot et se croisant les bras.

C’était un signe d’émotion inusitée chez elle que de quit-ter son ouvrage. Le fait est que ses sentiments étaient parta-gés entre la satisfaction d’avoir donné à Fred la leçon de mortification nécessaire et la conscience d’avoir été un peu trop loin.

Fred prit son chapeau et sa canne et se leva vivement :

– Alors vous pensez que je suis un obstacle dans son chemin comme dans celui de Mary ?

Mistress Garth ne put répondre tout de suite. Elle s’était mise dans la situation désagréable d’être appelée à dire ce qu’elle sentait réellement et ce qu’elle avait de fortes raisons de taire, et la conscience d’avoir été trop loin dans ses pa-roles l’humiliait particulièrement. Fred avait, de son côté, révélé une impétuosité inattendue :

– M. Garth semblait heureux, ajouta-t-il, de l’attachement de Mary pour moi. Il ne savait sans doute rien de tout cela.

 

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Mistress Garth éprouva, en entendant nommer son mari, un tressaillement douloureux, la crainte que Caleb la trouvât dans son tort n’étant pas bien aisée à supporter. Désirant empêcher des conséquences qu’elle n’avait pas prévues, elle répondit :

– Je ne parlais que par supposition. Je ne crois pas que Mary sache rien de cette affaire.

Mais, n’ayant pas l’habitude de reculer de cette façon, elle hésita à lui demander de garder un silence absolu sur un sujet qu’elle avait amené elle-même sans nécessité ; et pen-dant qu’elle hésitait, les démêlés de Ben, du petit chien Brownie, du poussin et du plateau à thé la rappelèrent du côté du pommier, mettant fin à son tête-à-tête avec Fred. Celui-ci s’empressa de partir et mistress Garth ne put lui té-moigner de regret de sa sévérité qu’on lui disant : « Dieu vous bénisse ! » et lui serrant la main.

Fred emportait de l’entretien, tout en s’avançant sur la route de Lowick, une vive impression. C’était un rude coup pour sa nature légère et avantageuse de se dire que, s’il ne s’était pas trouvé là comme un obstacle dans sa vie, Mary aurait pu faire un mariage excellent sous tous les rapports. Il était fâché aussi d’avoir été ce qu’il appelait un assez stupide benêt pour demander l’intervention de M. Farebrother. Mais il était dans la nature de Fred comme dans celle de tout amoureux de se préoccuper des sentiments de Mary plus que de tout le reste. En dépit de sa confiance dans la générosité de M. Farebrother, en dépit du langage de Mary, Fred ne pouvait s’empêcher de sentir qu’il avait un rival ; c’était une impression nouvelle, et il ne l’acceptait pas, il n’était pas le moins du monde disposé à renoncer à Mary, fût-ce pour son avantage à elle, mais au contraire disposé pour l’obtenir à

 

– 197 – lutter avec n’importe quel homme. Mais une lutte avec M. Farebrother ne pouvait s’entendre qu’au sens métapho-rique, beaucoup moins favorable à Fred qu’une lutte du genre musculaire. Cette épreuve était pour lui une leçon de mortification presque aussi dure que son désappointement à propos du testament de son oncle. Le fer n’était pas plutôt entré dans son cœur qu’il sentait déjà quel en serait le côté tranchant. Fred n’eut pas un instant l’idée que mistress Garth pût se tromper pour M. Farebrother, mais il soupçonna qu’elle pouvait bien se tromper pour Mary. Mary, ces der-niers temps, avait habité le presbytère, et sa mère savait sans doute assez mal ce qui s’était passé dans son cœur.

Il ne se trouva pas plus tranquillisé quand il la vit gaie-ment assise dans le salon de Lowick avec les trois dames. Elles étaient engagées dans une conversation fort animée qu’on interrompit à son entrée. Mary copiait de sa bonne et fine écriture des étiquettes pour une quantité de petits tiroirs. Le vicaire était au village, les trois dames ignoraient absolu-ment les liens particuliers qui unissaient Fred et Mary ; il n’était donc guère probable qu’aucune d’elles leur proposât d’aller faire ensemble un tour de jardin, et Fred prévit tout de suite qu’il serait obligé de s’en aller sans avoir dit un mot à Mary en particulier. Il commença par lui annoncer l’arrivée de Christy, puis il lui parla de son engagement, à lui, avec son père, et il fut un peu réconforté de voir que ces nouvelles l’intéressaient vivement.

– J’en suis si heureuse, répondit-elle aussitôt.

Puis elle se pencha sur son papier afin d’empêcher que personne remarquât l’expression de sa physionomie. Mais c’était là un sujet que mistress Farebrother ne pouvait laisser passer.

 

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– Vous ne voulez pas dire, ma chère miss Garth, que vous êtes heureuse de voir un jeune homme renoncer à l’Église après avoir été élevé dans cette vue. Vous voulez dire seulement que, puisque les choses en sont là, vous êtes heureuse de le voir sous la direction d’un excellent homme comme votre père.

– Non, en vérité, mistress Farebrother, je suis, je le crois, heureuse de ces deux choses, dit Mary se débarrassant adroitement d’une larme obstinée. J’ai l’esprit terriblement laïque, je n’ai jamais aimé un seul clergyman, excepté le vi-caire de Wakefield et M. Farebrother.

– Et pourquoi donc ? ma chère, dit mistress Farebrother appuyant sur ses genoux ses longues aiguilles à tricoter et regardant Mary. Vous avez toujours une bonne raison dans les opinions que vous vous formez, mais ceci m’étonne. Je mets hors de cause, naturellement, les pasteurs qui prêchent la nouvelle doctrine. Mais pourquoi n’aimeriez-vous pas les clergymen ?

– Oh ! mon Dieu ! dit Mary, sa figure prenant une ex-pression joyeuse tandis qu’elle semblait se consulter un ins-tant : je n’aime pas leurs cravates.

– Mais alors vous n’aimez pas celles de Camden ? de-manda miss Winifred avec quelque inquiétude.

– Si vraiment, dit Mary. Je n’aime pas les cravates des autres clergymen, parce que ce sont eux qui les portent.

– Voilà qui est bien compliqué, dit miss Noble, sentant que sur ce point sa propre intelligence était sans doute insuf-fisante.

 

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– Ma chère, vous plaisantez. Vous devez avoir de meil-leures raisons que celle-là, pour déprécier une classe d’hommes aussi respectables, dit mistress Farebrother avec majesté.

– Miss Garth a des idées tellement strictes sur ce que chacun devrait être, qu’il est difficile de la satisfaire, observa Fred.

– Eh bien, je suis heureuse qu’elle fasse une exception en faveur de mon fils, dit la vieille dame.

Mary s’étonna du ton piqué de Fred lorsque M. Farebrother entra et qu’on lui fit part de son récent enga-gement avec M. Garth. Quand il eut tout entendu, il dit avec une satisfaction calme : « Voilà qui est bien ! » puis se pen-cha pour voir les étiquettes de Mary et louer son écriture. Fred devenait horriblement jaloux. Il était certainement heu-reux que M. Farebrother fût un homme si estimable, mais il eût préféré le voir laid et gros comme le sont quelquefois les hommes de quarante ans. La fin de tout cela était bien claire, puisque Mary mettait ouvertement M. Farebrother au-dessus de n’importe qui, et que les trois dames encourageaient évi-demment l’affaire. Il était certain qu’il n’aurait pas la chance de causer en tête à tête avec Mary lorsque le vicaire reprit :

– Fred, aidez-moi à reporter ces tiroirs. Vous n’avez pas encore vu le joli arrangement de mon nouveau cabinet. Ve-nez aussi, voulez-vous, miss Garth ? Je veux vous faire voir une araignée monstre que j’ai trouvée ce matin.

Mary devina tout de suite l’intention du vicaire. Depuis la mémorable soirée de leur conversation, il ne s’était jamais départi envers elle de sa paternelle bonté, et l’étonnement et le doute qui avaient un moment traversé l’esprit de la jeune

 

– 200 – fille s’étaient tout à fait endormis. Mary était habituée à juger froidement tout ce qui paraissait probable et, quand une idée flattait sa vanité, sa réflexion l’avertissait aussitôt de la re-pousser comme ridicule, ayant appris de bonne heure à re-noncer à ce genre d’espérances. Ce fut comme elle l’avait prévu.

Après avoir fait admirer à Fred l’aménagement du cabi-net et à Mary son araignée, M. Farebrother leur dit :

– Attendez un moment. Je vais chercher une gravure que Fred, avec sa haute taille, pourra accrocher mieux que moi. Je serai bientôt revenu.

Puis il sortit.

Cependant, le premier mot que Fred dit à Mary fut :

– À quoi bon tout ce que je pourrais faire maintenant, Mary ? Vous finirez par épouser M. Farebrother, cela est cer-tain.

Il y avait un peu de colère dans sa voix.

– Que voulez-vous dire, Fred ? s’écria Mary avec indi-gnation, rougissant vivement et trop stupéfaite pour retrou-ver sa promptitude ordinaire à la réplique.

– Il est impossible que vous ne le voyiez pas clairement, vous qui voyez tout.

– Je vois seulement que vous agissez très mal, Fred, en parlant ainsi de M. Farebrother après qu’il a plaidé votre cause de toutes les manières. Comment avez-vous pu conce-voir une pareille idée ?

 

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Fred, en dépit de son irritation, ne manquait pas de sa-gacité. Si Mary avait été réellement sans soupçons, il valait mieux ne pas lui répéter ce qu’avait dit sa mère.

– Mais cette idée découle du reste comme une chose qui va sans dire. Du moment que vous voyez continuellement un homme qui me bat sur tous les points et que vous mettez au-dessus de tous les autres, avouez que je n’ai guère de chances.

– Vous êtes un ingrat, Fred, répliqua Mary. Je souhaite-rais n’avoir jamais dit à M. Farebrother que je tenais à vous le moins du monde.

– Non, je ne suis pas un ingrat. Je serais l’homme le plus heureux du monde s’il n’y avait cela. J’ai tout dit à votre père et il a été très bon pour moi ; il m’a traité comme si j’étais son fils. Je pourrais me mettre au travail avec une ferme volonté pour l’écriture et tout le reste, si ce n’était ce-la !

– Cela ! Mais quoi ? demanda Mary, s’imaginant à la fin qu’il avait dû y avoir quelque chose de particulier de dit ou de fait.

– Cette terrible certitude que je serai roulé par M. Farebrother.

La colère de Mary se calma sous son envie de rire.

– Fred, dit-elle en tournant ses regards de côté pour ren-contrer ceux du jeune homme qui restaient détournés d’elle avec bouderie, vous êtes trop délicieusement ridicule. Si vous n’étiez pas un si charmant nigaud, quelle tentation ce serait de jouer à la méchante coquette et de vous laisser croire qu’un autre que vous m’a fait la cour.

 

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– Est-ce réellement moi que vous préférez, Mary ? dit Fred, tournant sur elle des yeux pleins d’affection et tâchant de lui prendre la main.

– Je ne vous aime pas du tout en ce moment, répliqua Mary en reculant et mettant ses mains derrière son dos. J’ai dit seulement que nul mortel ne m’a jamais fait la cour, ex-cepté vous. Et ce n’est pas un signe qu’un homme très sage me la fasse jamais, conclut-elle gaiement.

– Je voudrais être assuré que vous ne puissiez absolu-ment jamais penser à lui.

– Ne vous hasardez plus jamais à me parler de cela, Fred, dit Mary redevenant sérieuse. Je ne sais pas si c’est stupidité ou petitesse de votre part de ne pas comprendre que M. Farebrother nous a laissés ensemble afin que nous puissions nous parler librement. Je suis déconcertée de vous voir si aveugle à cette délicate attention.

Ils n’eurent pas le temps d’en dire davantage, M. Farebrother revint avec la gravure ; et Fred dut rentrer au salon emportant encore une crainte jalouse au cœur, mais aussi quelques arguments consolateurs en songeant aux pa-roles et aux manières de Mary. Le résultat de leur conversa-tion fut à tout prendre plus pénible pour elle : son attention avait pris inévitablement un nouveau cours, et elle voyait la possibilité de nouvelles interprétations. Dans la situation où elle se trouvait, il lui semblait qu’elle faisait tort à M. Farebrother, ce qui, vis-à-vis d’un très galant homme, est toujours dangereux pour la fermeté d’une femme reconnais-sante. Ce lui fut un soulagement d’avoir une raison de re-tourner chez elle le lendemain, car Mary avait sérieusement le désir de sentir sans aucun trouble que c’était toujours Fred qu’elle préférait. Lorsqu’une tendre affection s’est enracinée

– 203 – en nous durant des années, l’idée que nous en pourrions ac-cepter une autre à la place semble amoindrir pour nous la valeur de la vie. À nous d’établir une garde autour de nos affections et de notre fidélité, comme nous le faisons pour d’autres trésors.

– Fred a perdu toutes ses espérances, il faut qu’il con-serve celle-là, pensa Mary tandis qu’un sourire rapprochait ses lèvres.

Il était impossible d’empêcher absolument certaines vi-sions fugitives d’une autre nature, des dignités nouvelles, et un mérite d’homme reconnu, dont elle avait souvent senti l’absence en Fred. Mais ces choses-là sans Fred, Fred aban-donné, ayant l’air triste à cause d’elle, ne pourraient jamais tenter sa pensée réfléchie.

 

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