Middlemarch - Tome II
Chapitre IX
Dorothée avait promis à M. Farebrother, qu’elle avait vu dans la matinée, d’aller dîner au presbytère, à son retour de Freshitt. Il y avait entre elle et la famille Farebrother un fré-quent échange de visites, qui lui permettait de dire qu’elle n’était pas du tout isolée au manoir, et de résister, pour le moment, à la sérieuse injonction de se choisir une dame de compagnie. Quand, à son retour chez elle, elle se rappela sa promesse, elle en fut contente ; et voyant qu’elle avait en-core une heure avant de s’habiller pour le dîner, elle alla droit à l’école causer avec le maître et la maîtresse, prêtant une extrême attention à tous les petits détails et explications dont ils l’entretenaient, concevant, dans toute leur impor-tance dramatique, ces grandes occupations de sa vie.
En revenant, elle s’arrêta à causer avec le vieux jardinier Bunney, qui était en train de mettre en terre quelques se-mences de jardin, et discourut savamment avec ce sage ru-ral, sur les récoltes qui rendaient le mieux et sur les résultats comparatifs des différents sols.
S’apercevant que son amour du bien public l’avait mise en retard, elle s’habilla à la hâte et se rendit au presbytère, plus tôt même qu’il n’était nécessaire. Cette maison n’était jamais triste, M. Farebrother, comme un autre White de Sel-borne, ayant toujours quelque chose à raconter de ses pen-sionnaires et de ses protégés inarticulés qu’il apprenait aux gamins à ne pas tourmenter ; il avait tout dernièrement fait venir une belle paire de chèvres pour l’amusement du vil-
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– Henriette Noble, dit mistress Farebrother, voyant sa fluette petite sœur s’agiter, en regardant autour d’elle, aux pieds de chaque meuble ; qu’y a-t-il ?
– J’ai perdu ma petite boîte d’écaille. Je crains que le chat ne l’ait emportée, dit la vieille petite dame, continuant, malgré elle, à laisser échapper ses petits cris de castor.
– Est-ce un grand trésor, tante ? demanda M. Farebrother, mettant ses lunettes et regardant sur le ta-pis.
– C’est M. Ladislaw qui me l’a donnée : une boîte alle-mande très jolie. Mais quand elle tombe, elle s’en va toujours rouler le plus loin possible.
– Oh ! si c’est un cadeau de M. Ladislaw ! dit le vicaire d’un ton profondément pénétré, en se levant et se mettant à chercher.
La boîte fut enfin retrouvée sous un chiffonnier, et miss Noble s’en empara toute joyeuse en remarquant :
– Elle était sous le garde-feu, la dernière fois.
– C’est une affaire de cœur, pour ma tante, dit M. Farebrother, souriant à Dorothée, tout en se rasseyant.
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– Quand Henriette Noble se met à aimer quelqu’un, mis-tress Casaubon, affirma avec énergie la mère du vicaire, elle est comme un chien. Elle prendrait ses souliers pour oreiller et n’en dormirait que mieux.
– Les souliers de M. Ladislaw, oui, certes, je les pren-drais, dit Henriette Noble.
Dorothée fit effort pour sourire à son tour. Elle s’apercevait avec autant de surprise que de peine que son cœur battait violemment et qu’elle chercherait vainement à recouvrer son animation de tout à l’heure. Alarmée pour elle-même, craignant de trahir davantage un changement dont la cause était si visible, elle se leva et dit d’une voix basse, avec une inquiétude mal déguisée :
– Permettez-moi de me retirer, je me sens très fatiguée.
M. Farebrother, prompt à tout saisir, se leva en même temps.
– C’est vrai, dit-il, vous avez dû vous épuiser à parler pour Lydgate. C’est un genre de travail qui accable, une fois l’excitation passée.
Il lui offrit le bras pour la ramener au manoir, mais Doro-thée n’essaya pas de parler, même quand il lui souhaita le bonsoir.
La limite de la résistance était atteinte, et Dorothée était retombée impuissante sous l’inévitable griffe de la douleur. Congédiant Tantripp en peu de paroles, elle ferma sa porte à clef et, se retournant vers son appartement solitaire, se pres-sa violemment la tête de ses deux mains et s’écria avec un gémissement :
– Oh ! oui, je l’aimais !
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Puis vinrent des heures où la souffrance accumulée la secoua trop complètement pour lui laisser la force de penser. Elle ne pouvait que pleurer, murmurant à haute voix entre ses sanglots la perte de sa confiance en lui, cette confiance qu’elle avait vue naître dans son germe à Rome dès le pre-mier jour et, depuis, toujours gardée vivante, la perte de sa joie, cette joie de s’attacher avec un amour et une foi silen-cieuse à un être, méprisé des autres, mais digne de son es-time, la perte de ce qui faisait son orgueil de femme, l’orgueil qu’elle avait eu de régner dans son souvenir, la perte de sa chère et vague perspective d’espoir, qu’un jour, dans quelque sentier, ils se rencontreraient, qu’ils se retrouveraient tou-jours les mêmes, et que toutes les années écoulées derrière eux ne leur seraient plus alors que comme un jour rapide.
Durant ces heures elle relit ce que les yeux miséricor-dieux de la solitude ont contemplé depuis des siècles dans les luttes morales de l’homme ; elle implora les misères phy-siques, et le froid et la souffrance qui épuisent, de venir la délivrer de la puissance mystérieuse et incorporelle de sa douleur ; elle se coucha sur le plancher nu et laissa le froid de la nuit se répandre autour d’elle, tandis que des sanglots secouaient son long corps de femme comme celui d’un en-fant au désespoir.
Deux images, deux formes vivantes, partageaient son cœur déchiré, comme serait le cœur d’une mère qui croit voir son enfant coupé en deux par le poignard et serre sur sa poitrine l’un des sanglants tronçons, tandis que son regard empreint d’une agonie désespérée s’élance vers l’autre aux bras de la femme menteuse qui n’a jamais connu les douleurs d’une mère.
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Ici, dans le rapprochement d’un sympathique sourire, dans le vibrant souvenir de leurs mutuelles paroles, elle voyait la brillante créature en qui elle avait cru, qui était ve-nue à elle comme l’esprit du matin visitant la sombre voûte où elle était assise, jeune épouse d’une vie déjà usée ; et au-jourd’hui, avec l’entière et toute nouvelle conscience de ses sentiments, elle lui tendait les bras et s’écriait en sanglots amers que leur rapprochement n’avait été qu’un rêve, et que ce rêve s’éloignait ; c’était au libre épanchement de son dé-sespoir qu’elle faisait la découverte de sa passion.
Puis là, à l’écart, c’était encore Will Ladislaw, toujours avec elle, allant partout où elle allait, mais ce n’était plus le même ; il ne représentait plus qu’une foi détruite et sans es-pérance, une illusion à jamais évanouie, et, plus que tout ce-la, un homme vivant vers lequel nul gémissement de pitié ni de regret ne pouvait plus se faire jour à travers le mépris et l’indignation de l’orgueil jaloux et blessé. Il fallut du temps à Dorothée pour épuiser tout le feu de sa colère ; il éclatait en retours d’accès violents, où elle l’accablait des reproches de son mépris. Pourquoi était-il venu, mêlant de force sa vie à la sienne, qui n’avait pas besoin de lui pour être complète ? Pourquoi lui avait-il apporté ses hommages de mauvais aloi et ses paroles, qui n’étaient que sur les lèvres, à elle qui n’avait rien que de sincère à donner en échange ? Il savait qu’il la trompait, il voulait, au moment même de leurs adieux, lui faire croire qu’il lui donnait tout le prix que valait son cœur de femme, alors qu’il savait avoir déjà dépensé ail-leurs à peu près tout ce qu’il aurait pu donner. Pourquoi n’était-il pas resté parmi la foule de ceux dont elle ne de-mandait rien, auxquels elle se contentait dans ses prières de souhaiter une meilleure vie ?
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Mais elle perdit enfin jusqu’à la force d’exhaler tout haut ses cris et ses gémissements ; elle ne poussa plus que d’impuissants sanglots, et sur le froid parquet elle pleura tant qu’elle s’endormit.
Aux heures froides de l’aube matinale, quand tout était encore obscur autour d’elle, elle se réveilla, non pas en se demandant avec surprise où elle était et ce qui s’était passé, mais avec le sentiment le plus clair qu’elle savait regarder la douleur en face. Elle se leva, s’enveloppa de chaudes couver-tures et s’assit dans un grand fauteuil dans lequel elle avait souvent veillé autrefois. Elle était assez vigoureuse pour supporter une pareille nuit sans se sentir autrement malade que d’un peu de malaise et de fatigue ; mais elle s’était ré-veillée à une situation nouvelle. Il lui semblait que son âme avait été délivrée du terrible combat qui se livrait en elle ; elle ne luttait plus avec sa douleur, mais elle pouvait l’avoir auprès d’elle comme une compagne de toutes les heures et lui faire partager ses pensées, et maintenant les pensées se pressaient en elle. Il n’était pas dans la nature de Dorothée de rester, au delà de la durée d’un paroxysme, dans la cellule étroite d’une infortune personnelle, dans la vaine souffrance d’un sentiment qui ne comptait dans la destinée d’un autre que comme un accident secondaire.
Elle commença donc à se retracer toute cette matinée de la veille, se forçant de revenir et de s’arrêter à chaque détail et à sa signification passible. – N’y avait-il donc qu’elle seule dans cette scène ? Elle s’efforçait d’y penser comme si tout cela se rattachait à la vie d’une autre femme, une femme au-devant de laquelle elle était allée avec le désir d’éclairer et de consoler un peu sa jeunesse obscurcie de nuages. Dans son premier mouvement d’indignation jalouse et de dégoût, lorsqu’elle était sortie de cette affreuse chambre, elle avait
– 501 – rejeté loin d’elle toute la pitié qui avait été son premier mo-bile. Elle avait enveloppé à la fois Will et Rosemonde de son brûlant mépris, et il lui semblait que Rosemonde avait dispa-ru à tout jamais de ses regards. Mais cet injuste mouvement qui rend une femme plus cruelle pour sa rivale que pour un amant infidèle, ne pouvait avoir aucune force de retour chez Dorothée, une fois que l’esprit supérieur de justice eut vaincu le tumulte de son âme et lui eut permis de voir les choses dans leur véritable mesure. Toute cette suite d’actives pen-sées qui lui avaient représenté auparavant les épreuves de la vie de Lydgate et cette jeune union du mari et de la femme qui, pareille à la sienne, semblait avoir ses soucis cachés aussi bien qu’apparents, – toute cette expérience vivante et sympathique lui vint alors en aide et lui communiqua une force nouvelle ; elle s’affirma en elle comme s’affirme la science acquise, qui ne laisse plus voir les choses comme nous les voyons au temps de l’ignorance ; elle demanda à son irrémédiable douleur de la rendre secourable aux autres, au lieu de l’éloigner de l’effort qu’elle avait à faire.
Et quelle crise peut-être cet incident n’avait-il pas ame-née dans trois vies, dont le contact avec la sienne constituait une obligation pour elle, comme si ces vies avaient été des suppliantes portant en main le rameau sacré ? Elle n’avait pas à faire d’efforts d’imagination pour découvrir les élé-ments de sa délivrance : ils étaient là tout choisis pour elle. Elle aspirait à la parfaite Justice, souhaitant que du trône dressé pour elle dans son cœur elle gouvernât sa volonté flottante. « Que faire ? – Comment agir maintenant, en ce jour même, si je pouvais vaincre ma douleur et la réduire au silence, pour ne penser qu’à ces trois existences ? »
Il lui avait fallu beaucoup de temps pour arriver à s’interroger ainsi, et le jour commençait à poindre dans la
– 502 – chambre. Elle ouvrit ses rideaux et regarda la route qui s’étendait à portée de sa vue au milieu des champs au delà de la grille d’entrée. Sur la route marchait un homme avec un sac sur le dos et une femme portant son enfant ; dans les champs elle distinguait des figures qui se mouvaient, peut-être le berger avec son chien. Bien loin dans le ciel vers l’horizon elle voyait naître la lumière perlée du levant ; et elle sentait la grandeur de l’univers et les réveils multiples des hommes au travail et à la souffrance. Elle participait comme eux à ce mouvement involontaire et palpitant de la vie, elle ne pouvait se borner à la contempler du fond de son abri luxueux en simple spectateur, ni se boucher les yeux dans des plaintes égoïstes.
Elle ne voyait pas encore très clairement la résolution qu’elle pourrait prendre ; mais elle en percevait déjà les in-dices comme l’approche d’un murmure qui ne tarderait pas à devenir plus distinct. Elle ôta ses vêtements qui semblaient avoir en eux quelque chose de la lassitude d’une veille pé-nible et se mit en devoir de faire sa toilette. Bientôt elle son-na Tantripp qui arriva à moitié habillée.
– Comment, madame, vous ne vous êtes pas mise au lit de toute cette nuit ? s’écria Tantripp, regardant d’abord le lit, puis Dorothée, qui en dépit de ses ablutions d’eau froide avait les joues pâles et les paupières rougies d’une Mater Do-lorosa. Vous vous tuerez, vous vous tuerez, pour sûr ; qui est-ce qui ne penserait maintenant que vous avez le droit de vous accorder un peu de repos ?
– Ne vous alarmez pas, Tantripp, dit Dorothée en sou-riant. J’ai dormi, je ne suis pas malade. Je serai contente de prendre une tasse de café le plus tôt possible. Et je vous prie-
– 503 – rai de m’apporter ma robe neuve, très probablement j’aurai besoin aussi de mon chapeau neuf aujourd’hui.
– Ils sont là depuis un mois et plus, tout à votre disposi-tion, madame, et Dieu sait si je serai reconnaissante de vous voir quelques aunes de crêpe de moins sur les épaules, dit Tantripp se baissant pour allumer le feu. Il y a une raison à observer dans le deuil, comme je l’ai toujours dit : trois plis au bas de votre jupe et une simple ruche à votre chapeau ; et si jamais quelqu’un a ressemblé à un ange, c’est vous avec votre simple ruche, voilà ce qui sied pour une seconde an-née, c’est du moins ma manière de voir, conclut Tantripp regardant le feu avec attention, et si quelqu’un, en m’épousant, pouvait se flatter que je porterais pour lui ces hideuses pleureuses pendant deux ans, il serait la dupe de sa propre vanité, voilà tout.
– Le feu ira comme cela, ma bonne Tan, dit Dorothée, parlant comme elle faisait autrefois au temps où elles étaient ensemble à Lausanne, mais d’une voix très basse. Apportez-moi mon café.
Elle s’assit dans le grand fauteuil où elle appuya sa tête d’un air lassé mais tranquille, tandis que Tantripp en s’éloignant s’étonnait de cette étrange contradiction chez sa jeune maîtresse qui, tout juste le matin où son visage res-semblait plus qu’aucun autre jour au visage d’une veuve, demandait la toilette d’un deuil moins austère qu’elle avait refusée jusque-là. Tantripp n’aurait jamais trouvé la clef de ce mystère. Ce que Dorothée voulait marquer ainsi, c’est que, pour avoir enseveli un bonheur secret, elle n’en avait pas moins une vie active devant elle ; elle avait l’esprit hanté par cette tradition, que des vêtements neufs conviennent à toute initiation ; et elle saisit jusqu’à ce léger secours exté-
– 504 – rieur pour tâcher de s’affermir dans sa calme résolution. À onze heures, elle partait à pied pour Middlemarch, décidée à faire aussi tranquillement et discrètement que possible sa seconde tentative pour voir et pour sauver Rosemonde.
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