Middlemarch - Tome II
Chapitre VIII
Dorothée était restée à Freshitt-Hall dans une entière sécurité pendant près d’une semaine, avant de hasarder au-cune question dangereuse. Elle se tenait tous les matins avec Célia dans le plus joli des salons du haut ouvrant sur une pe-tite serre : Célia, tout en blanc et mauve comme une touffe de violettes mélangées, observant les actes remarquables du bébé encore si nouveaux pour sa jeune expérience, et inter-rompant à chaque instant les conversations par des appels à l’oracle infaillible de la nourrice ! – Dorothée était assise à côté d’elle dans sa robe de veuve, avec une expression dont la tristesse agaçait quelque peu Célia ; car non seulement le bébé était tout à fait joli, mais réellement, pour un mari qui avait été si ennuyeux et si gênant pendant sa vie, et qui en outre avait… Sir James avait naturellement tout raconté à Célia en lui représentant avec énergie combien il était impor-tant que Dorothée n’en sût rien tant qu’on pourrait l’éviter.
Mais M. Brooke avait eu raison de dire que Dorothée ne resterait pas longtemps inactive, alors que l’action lui était imposée ; elle connaissait la teneur du testament de son mari fait au moment de leur mariage, et dès qu’elle eut clairement compris sa situation, son esprit se préoccupa en silence de ce qu’elle aurait à faire comme propriétaire de Lowick-Manor avec le patronage de la cure, qui y était attaché.
Un matin que son oncle lui faisait sa visite ordinaire dans une disposition particulièrement joyeuse, qu’il expliqua
– 83 – en disant que la dissolution du Parlement était presque cer-taine, Dorothée lui dit :
– Mon oncle, il serait bon de songer maintenant à qui je ferai don de la cure de Lowick. Depuis que M. Tucker a été pourvu, je n’ai jamais entendu dire à mon mari qu’il eût en vue aucun clergyman pour lui succéder à lui-même. Je de-vrais, je crois, prendre les clefs et aller à Lowick pour exami-ner les papiers de mon mari ; il pourrait s’y trouver quelque chose qui nous éclairât sur ses désirs.
– Pas de précipitation, ma chère. Peu à peu, vous savez, vous pourrez y aller si cela vous plaît. Mais j’ai jeté les yeux sur tous les papiers. Il n’y avait rien, rien que des sujets pro-fonds – sauf le testament. Tout pourra se faire peu à peu. Quant à la cure, j’ai déjà reçu une demande sollicitant ma protection, et, je dirais, une excellente demande. On m’a for-tement recommandé M. Tyke ; je me suis occupé autrefois de lui faire obtenir un traitement, un homme apostolique, je crois – l’espèce d’homme qui vous conviendrait, ma chère.
– Je voudrais en savoir plus long sur lui, mon oncle, et voir par moi-même si M. Casaubon n’a pas laissé quelque mention de ses désirs. Peut-être a-t-il fait quelque addition à son testament, il peut s’y trouver des instructions pour moi, dit Dorothée qui avait toujours cette idée dans l’esprit au su-jet de l’œuvre de son mari.
– Rien du tout en ce qui touche la cure, ma chère, rien du tout, dit M. Brooke se levant pour sortir et tendant la main à ses nièces, ni en ce qui touche ses recherches, vous savez, rien du tout dans le testament.
La lèvre de Dorothée trembla.
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– Allons, ne vous préoccupez pas de ces choses-là, ma chère… Peu à peu, vous savez…
– Je me sens maintenant tout à fait bien, mon oncle, et je voudrais faire quelque chose.
– C’est bien, c’est bien, nous verrons. Mais il faut que je me sauve, j’ai du travail par-dessus la tête ; c’est une crise, une crise politique. Et voici Célia et son petit homme. Vous voilà tante maintenant, vous savez, et moi je suis une espèce de grand-père, dit M. Brooke, se hâtant paisiblement, dési-reux de s’échapper et d’avertir Chettam que ce ne serait pas de sa faute à lui, si Dorothée insistait pour tout examiner elle-même.
Dorothée retomba au fond de sa chaise, et ses yeux pen-sifs s’abaissèrent sur ses mains croisées.
– Regarde, Dodo ! regarde-le ! As-tu jamais rien vu de pareil ? dit Célia de son petit ton net et confortable.
– Quoi donc, Kitty ? dit Dorothée en levant les yeux d’un air distrait.
– Quoi ? Mais sa lèvre supérieure ! Vois comme il l’abaisse, comme s’il voulait faire une grimace. N’est-ce pas étonnant ? Il a certainement ses petites pensées. Je voudrais que la nourrice fût là ! Regarde-le !
Une grosse larme, qui s’était amassée peu à peu dans l’œil de Dorothée, roula le long de sa joue, tandis qu’elle le-vait les yeux et tâchait de sourire.
– Ne sois pas triste, Dodo, embrasse bébé. Qu’est-ce que tu médites ainsi ? Je suis bien convaincue que tu as tout fait et même beaucoup trop. Tu devrais être heureuse à présent.
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– Je me demande si sir James ne voudrait pas me con-duire à Lowick, pour y tout examiner et voir s’il n’a rien lais-sé d’écrit pour moi.
– Tu ne dois pas y aller, tant que M. Lydgate ne te l’a pas permis, et il ne te l’a pas permis encore. Ah ! vous voici, nourrice, prenez bébé et promenez-vous dans la galerie ; et puis tu t’es mis une idée fausse, comme de coutume, dans la tête, Dodo, je le vois bien et cela me fâche.
– En quoi ai-je tort, Kitty ? fit Dorothée avec une parfaite humilité. Elle était presque disposée maintenant, à trouver Célia plus sage qu’elle-même, et elle se demandait avec une certaine crainte quelle était son idée fausse. Célia sentait son avantage et était décidée à en profiter. Personne ne connais-sait Dodo et ne savait la prendre aussi bien qu’elle. Depuis la naissance de son bébé, Célia avait plus conscience encore de sa solidité d’esprit et de sa calme sagesse. Il paraissait clair que, là où il y avait un bébé, les choses étaient bien dans l’ordre, et que l’erreur, en général, ne pouvait venir que de l’absence de ce centre de gravité.
– Je vois aussi clairement que possible à quoi tu penses, Dodo. Tu tâches de découvrir s’il n’y a pas quelque chose de désagréable à faire pour toi en ce moment, et uniquement parce que M. Casaubon le désirait ; comme si tu n’avais pas eu déjà assez de choses désagréables ! Et il ne le mérite pas, tu le verras bien. Il s’est très mal conduit. James est aussi furieux contre lui qu’il est possible de l’être. Il vaut mieux que je te le dise pour te préparer.
– Célia, dit Dorothée d’un ton suppliant, tu me fais peur. Dis-moi tout de suite ce dont il s’agit.
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L’idée que M. Casaubon avait légué ses biens à un autre qu’à elle lui traversa soudainement l’esprit ; et il n’y avait rien là de si affligeant.
– Eh bien, il a ajouté un codicille à son testament, pour dire que la propriété devait t’être enlevée tout entière, dans le cas où tu épouserais… je veux dire…
– C’est absolument sans conséquence, interrompit Doro-thée impétueusement.
– Je veux dire, si tu épousais Ladislaw ; cela ne concerne nulle autre personne, poursuivit Célia avec une calme obsti-nation. Sans doute, cela est sans conséquence à un certain point de vue. Tu ne voudrais jamais épouser M. Ladislaw ; mais cela ne rend la chose que plus vilaine de la part de M. Casaubon.
Le visage et le cou de Dorothée se couvrirent d’une rou-geur douloureuse ; mais Célia lui administrait ce qu’elle pen-sait être une dose calmante de faits réels. Ce qui avait fait tant de mal à Dodo, c’était de se faire un tas d’idées. Elle continua donc de son ton indifférent, comme si elle eût fait des remarques sur les robes de bébé :
– C’est ce que dit James, il dit que c’est abominable et que ce n’est pas d’un gentleman. Et il n’y a jamais eu meil-leur juge que James. C’est comme si M. Casaubon voulait faire croire que tu désires épouser M. Ladislaw, ce qui est ridicule. Seulement, James dit que c’était pour empêcher M. Ladislaw de t’épouser pour ton argent ; comme s’il pou-vait jamais penser à te demander en mariage ! Mistress Cadwallader a dit que tu pourrais aussi bien épouser un Ita-lien qui montrerait des souris blanches sur la place publique ! Mais il faut que j’aille voir ce que fait bébé, ajouta Célia sans
– 87 – le moindre changement de ton, jetant un petit châle sur ses épaules et s’éloignant d’un pas léger.
Dorothée eût pu comparer cette épreuve inattendue à un vague et craintif sentiment que sa vie prenait une nouvelle forme, subissait une métamorphose où sa mémoire ne pou-vait s’adapter au mouvement de nouveaux organes. Tout changeait d’aspect : la conduite de son mari, son propre sen-timent de ses devoirs envers lui, toutes les luttes du passé et, plus que tout cela, ses rapports avec Will Ladislaw. Son monde à elle était dans un état de bouleversement convulsif ; tout ce qu’elle pouvait voir, c’est qu’il fallait attendre d’être en état de réfléchir plus tranquillement. Le changement qu’elle constatait dans son être et qui la terrifiait comme un péché, c’était un mouvement de violente répulsion contre ce mari disparu qui avait eu des pensées cachées pour elle, qui avait peut-être dénaturé son langage et toute sa conduite. Et puis, un autre changement qui la rendait également trem-blante, c’était un étrange et soudain élan de son cœur vers Ladislaw.
Jamais auparavant l’idée ne lui était venue qu’il pût, en aucune circonstance, devenir son amant ; et concevez l’effet de cette soudaine révélation, qu’un autre avait considéré Will sous cet aspect nouveau, que peut-être lui-même avait entrevu une telle possibilité ; à cela se mêlait encore l’idée rapide et confuse de conditions et de questions pleines de difficultés et qui ne pouvaient être éclaircies qu’avec le temps.
Il lui sembla qu’il s’était écoulé un long intervalle lors-qu’elle entendit Célia qui disait :
– C’est bien comme cela, nourrice, il va rester tranquille sur mes genoux à présent. Vous pouvez aller déjeuner, et
– 88 – dites à Garratt de rester dans la chambre à côté. Ce que je pense, Dodo, reprit Célia, ne remarquant rien de plus sinon que Dorothée était renversée au fond de sa chaise et sans doute distraite ou indifférente, ce que je pense, c’est que M. Casaubon était un mauvais homme. Je ne l’ai jamais aimé et James non plus. Je trouve que les coins de sa bouche étaient affreusement méchants. Et maintenant, après qu’il s’est conduit de cette façon, je suis bien sûre que la religion ne t’oblige pas à te rendre malheureuse à cause de lui. S’il a été enlevé, c’est une véritable grâce, et tu devrais en être re-connaissante. Nous ne devons pas nous en affliger, n’est-ce pas, bébé ? dit confidentiellement Célia à ce centre de gravi-té inconscient de l’univers, qui avait les petits poings les plus remarquables, achevés jusqu’aux ongles, et vraiment pas mal de cheveux si vous lui ôtiez son bonnet… En un mot c’était Bouddha sous une l’orme d’incarnation occidentale.
À ce moment de crise, on annonça Lydgate, et ses pre-mières paroles furent celles-ci :
– Vous ne me paraissez pas aussi bien que vous l’étiez, mistress Casaubon, avez-vous été agitée ? permettez-moi de vous tâter le pouls.
La main de Dorothée était froide comme du marbre.
– Elle veut aller à Lowick examiner les papiers, dit Célia. Il ne faut pas qu’elle y aille ; dites, le permettez-vous ?
Lydgate ne répondit pas tout d’abord.
Puis, regardant Dorothée :
– Je ne sais vraiment pas, dit-il. À mon avis, mistress Casaubon doit surtout faire ce qui peut lui donner le plus de
– 89 – tranquillité d’esprit. Le repos ne vient pas toujours de ce qu’il ne nous est pas permis d’agir.
– Merci, dit Dorothée en prenant sur elle. Ce que vous dites est certainement plein de raison ; il y a tant de choses dont je devrais m’occuper. Pourquoi resterais-je ici inactive ?
Puis, faisant un effort pour revenir à des sujets étrangers à son agitation personnelle, elle ajouta brusquement :
– Vous connaissez tout le monde à Middlemarch, n’est-il pas vrai, monsieur Lydgate ? J’aurai bien des choses à vous demander. Il s’agit pour moi d’affaires sérieuses ; j’ai une cure à confier à quelqu’un. Vous connaissez M. Tyke et tous les…
Mais l’effort avait été trop violent, et Dorothée éclata en sanglots.
Lydgate lui fit respirer un flacon de sels.
– Laissez faire mistress Casaubon comme il lui plaira, dit-il à sir James qu’il avait demandé à voir avant de quitter la maison. Je crois qu’elle a plus besoin d’une parfaite liberté que de toute autre prescription.
Les soins qu’il avait donnés à Dorothée, pendant la crise qu’elle venait de traverser, lui avaient permis de former quelques conclusions justes sur les épreuves de sa vie. Il ne doutait pas qu’elle eût souffert de l’effort, de la lutte doulou-reuse qu’entraîne la contrainte de soi-même, et qu’elle ne fît maintenant que se sentir dans une autre espèce de prison, après celle dont elle venait d’être délivrée.
Sir James fut d’autant plus disposé à se ranger à l’avis de Lydgate, quand il apprit que Célia avait déjà fait part à Dorothée de la désagréable clause du testament. Il n’y avait
– 90 – plus de raison désormais pour retarder davantage l’exécution d’affaires urgentes ; et, le lendemain, sir James accéda à sa demande de la conduire à Lowick.
– Je n’ai, pour le moment, aucun désir d’y rester, dit Do-rothée. C’est à peine si je pourrais le supporter. Je suis bien plus heureuse à Freshitt avec Célia. J’y serai mieux pour ré-fléchir à ce qu’il convient de faire à Lowick, en considérant les choses à distance. Je désire aussi rester un peu à la Grange avec mon oncle et me promener dans tous nos che-mins d’autrefois, au milieu des gens du village.
– Pas encore, il me semble. Votre oncle reçoit beaucoup d’hommes politiques, et vous êtes mieux, éloignée de ces menées-là, dit sir James qui ne songeait pour le moment à la Grange que comme à un repaire hanté par le jeune Ladislaw.
Mais nulle parole ne fut échangée entre lui et Dorothée sur la partie reprochable du testament ; chacun d’eux, sans doute, sentant qu’il lui serait impossible d’en parler. Sir James était timide, même, avec les hommes, quand il s’agissait de sujets désagréables ; et la seule chose que Doro-thée eût voulu en dire lui était interdite, parce que c’eût été une nouvelle preuve de l’injustice de son mari. Elle voulait pourtant que sir James fût instruit de ce qui s’était passé entre elle et lui concernant les droits moraux de Will Ladi-slaw à la propriété. Alors, pensait-elle, il venait clairement comme elle que cette clause étrange et indélicate avait son origine surtout dans son aigre résistance à l’idée de ce droit, et pas uniquement dans des sentiments personnels, dont il était plus difficile de parler. C’était aussi pour Will, il faut l’avouer, que Dorothée souhaitait que cela fût connu, puisque ses amis ne semblaient le considérer que comme l’objet des charités de M. Casaubon. Pourquoi le compare-
– 91 – rait-on à un Italien montreur de souris blanches ? Ce mot de mistress Cadwallader semblait une parodie dérisoire tracée par la main d’un démon.
À Lowick, Dorothée chercha dans les pupitres et les ti-roirs, partout où son mari déposait ses manuscrits, mais elle ne trouva pas d’autres papiers s’adressant particulièrement à elle que ce « Tableau synoptique », commencement sans doute de bien d’autres instructions projetées pour sa gou-verne. En léguant ce travail à Dorothée, M. Casaubon avait été, comme en toutes choses, lent et hésitant ; oppressé, en faisant un plan pour transmettre son œuvre, comme il l’avait été en l’exécutant, par le sentiment de sa pesanteur à se mouvoir dans un milieu obscur et plein d’obstacles. Il se dé-fiait des capacités de Dorothée, mais il se défiait plus encore de tout autre rédacteur ; et il en était venu enfin à se créer pour lui-même une sorte de confiance dans la nature de Do-rothée. Ce qu’elle aurait une fois résolu, elle était capable de l’exécuter. Il se la représentait volontiers travaillant et pei-nant dans les chaînes de la promesse qu’il lui aurait arra-chée, pour élever un monument où serait inscrit son nom à lui. Mais les jours et les mois gagnaient sur lui et laissaient ses plans en arrière ; il n’avait plus que le temps d’exiger cette promesse, qui lui permettrait de conserver toujours sa froide étreinte sur la vie de Dorothée.
L’étreinte avait glissé. Liée par une promesse arrachée au plus profond de sa pitié, elle eût été capable d’entreprendre un labeur que son jugement lui disait tout bas devoir être inutile et sans autre but que cette consécration de la fidélité, qui est elle-même un but suprême. Mais son ju-gement, affranchi maintenant de la soumission et du dé-vouement, faisait l’amère découverte que, dans son union passée, le soupçon et la dissimulation n’avaient pas cessé de
– 92 – se tenir aux aguets. L’homme vivant et souffrant n’était plus devant elle pour éveiller sa pitié. Il ne restait que le pénible souvenir d’une soumission douloureuse à un mari dont les pensées basses venaient de lui être révélées, à un mari qui, dans ses soins scrupuleux à maintenir son caractère aux yeux du monde, aveuglé par ses prétentions exorbitantes, avait fini par porter lui-même un coup fatal à son orgueil, en froissant les sentiments de l’honneur le plus vulgaire. Quant à la propriété, elle eût été heureuse de s’en débarrasser et de rester avec sa fortune personnelle, n’eussent été les devoirs attachés à sa qualité de propriétaire, devoirs qu’elle ne pou-vait négliger. Plus d’une question perplexe agitait son esprit au sujet de cette propriété. N’avait-elle pas eu raison de pen-ser que la moitié en revenait à Ladislaw ? Aussi bien, il lui était impossible maintenant d’accomplir cet acte de justice. M. Casaubon avait choisi pour l’en empêcher un moyen cruellement efficace. Malgré l’indignation qu’elle se sentait au cœur contre lui, tout acte qui eût ressemblé à un défi triomphant aux désirs de son mari la révoltait.
Ayant rassemblé des papiers d’affaires avec l’intention de les examiner, elle referma à clef les pupitres et les tiroirs, tous vides de toute parole exprimant pour elle un sentiment personnel, vides de tout signe que, dans sa méditation soli-taire, le cœur de son mari se fût jamais élancé vers le sien pour s’excuser ou s’expliquer ; et elle revint à Freshitt avec le sentiment que sur sa dernière et cruelle demande, comme sur le dernier et injurieux témoignage de son pouvoir, régnait un silence absolu.
Dorothée, alors, essaya de tourner ses pensées vers des devoirs immédiats, et il y en avait un, en particulier, que les autres étaient déterminés à lui rappeler. Lydgate avait saisi avidement l’idée de la cure de Lowick, et, dès qu’il le put, il
– 93 – reprit le sujet avec Dorothée, y voyant une possibilité de faire réparation à Farebrother du tort qu’il avait pu lui faire, en votant contre lui d’une conscience mal satisfaite.
– Au lieu de vous rien apprendre sur M. Tyke, dit-il, je voudrais vous parler d’une autre personne, de M. Farebrother, le vicaire de Saint-Botolphe ; son bénéfice est fort maigre et ne lui fournit qu’un revenu bien exigu pour lui et sa famille. Sa mère, sa tante et sa sœur vivent toutes trois avec lui et sont à sa charge. Je crois que c’est à cause d’elles qu’il ne s’est point marié. Je n’ai jamais entendu mieux prêcher que par lui : une éloquence si naturelle et si facile ; il eût été digne de prêcher à la Croix de Saint-Paul après le vieux Latimer. Sa parole est également belle sur tous les sujets, originale, simple, claire. C’est, à mon avis, un homme remarquable. Il aurait dû faire plus qu’il n’a fait.
– Pourquoi n’a-t-il pas fait plus ? dit Dorothée qui s’intéressait maintenant à tous ceux qui avaient glissé dans la vie au-dessous de leur véritable vocation.
– C’est là une question embarrassante, dit Lydgate. Je trouve moi-même qu’il est extraordinairement difficile de faire marcher le bon ressort ! Il y a tant de cordes qui tirent à la fois. Farebrother laisse entendre souvent qu’il s’est trompé dans le choix de sa profession ; il a besoin de plus d’espace qu’il n’en est accordé à un pauvre homme d’Église. Il aime beaucoup l’histoire naturelle et toute espèce d’études scienti-fiques, il a bien de la peine à concilier ses goûts avec sa si-tuation. Il n’a pas d’argent de reste : à peine en a-t-il suffi-samment pour ses besoins, c’est pour cela qu’il s’est mis à jouer. On joue beaucoup le whist ici, à Middlemarch. Il joue pour gagner et gagne pas mal. Il se trouve entraîné naturel-lement dans une société un peu au-dessous de lui et amené à
– 94 – négliger certaines choses. Et néanmoins, à le considérer dans l’ensemble, je crois que c’est un des hommes les plus exempts de blâme que j’aie jamais connus. Il n’y a en lui ni venin ni duplicité, et ces défauts-là accompagnent souvent des dehors plus corrects.
– Je me demande si, au fond de sa conscience, il souffre de cette habitude, dit Dorothée. Je me demande s’il souhai-terait d’y renoncer.
– Il y renoncerait, je crois, bien volontiers, s’il se trouvait tout à coup dans l’aisance ; il serait heureux de faire un autre emploi de ce temps.
– Mon oncle m’assure qu’on parle de Tyke comme d’un homme apostolique, dit Dorothée un peu pensive.
Elle eût souhaité de faire revivre, si possible, les âges de la foi primitive, et pourtant elle songeait à M. Farebrother avec un ardent désir de l’affranchir de ce besoin d’argent ga-gné au jeu.
– Je ne prétendrai pas que Farebrother soit apostolique, reprit Lydgate. Sa mission n’est pas absolument celle des apôtres. C’est un pasteur au milieu de ses paroissiens, dont il doit s’efforcer de rendre la vie meilleure. Ce qu’on appelle aujourd’hui apostolique me paraît représenter, en pratique, une impatience de toutes choses, où le pasteur ne joue pas le rôle principal. M. Tyke m’en offre un exemple à l’hôpital : une bonne partie de sa doctrine consiste à faire désagréa-blement sentir sa présence aux gens par une espèce de pin-çure douloureuse. Et puis, un homme apostolique à Lowick ! Il faudrait qu’il eût la foi de saint François d’Assise et qu’il pût croire utile de prêcher aux moineaux !
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– C’est vrai. Il est pénible de voir le genre de notions que retirent nos fermiers et nos laboureurs des instructions qu’on leur donne. J’ai feuilleté un volume des sermons de M. Tyke ; ces sermons-là ne serviraient à rien à Lowick. J’ai bien souvent pensé aux différentes manières d’instruire les chrétiens, et dès que j’en trouve une qui me semble plus bienfaisante que les autres, je m’y attache comme à la plus vraie, je veux dire celle qui contient plus de bien dans tous les genres et qui attire le plus de monde à la participation de ce bien. Il vaut certainement mieux trop pardonner que trop condamner. Mais je voudrais voir M. Farebrother et l’entendre prêcher.
– Faites-le, j’ai confiance dans l’effet qu’il vous produi-ra ; il est très aimé, mais il a aussi ses ennemis ; il se trouve toujours des gens qui ne peuvent pardonner à un homme de mérite de ne pas leur ressembler. Et c’est vraiment une tache pour son nom, que cette manière de se faire de l’argent au jeu. Vous voyez naturellement peu de personnes de Middle-march ; mais M. Ladislaw, qui voit constamment M. Brooke, est un grand ami des vieilles dames de chez M. Farebrother, et il serait heureux de chanter les louanges du vicaire. L’une de ces vieilles dames, miss Noble, la tante, est l’image la plus gracieuse que l’on puisse voir de la bonté oublieuse d’elle-même, et Ladislaw la pilote parfois galamment dans ses courses. Vous connaissez bien de vue Ladislaw : une espèce de Daphnis en habit et en gilet ; rien de si drôle que cette pe-tite vieille fille se haussant jusqu’à son bras, ils ont l’air d’un couple pris dans une comédie romantique. Mais le meilleur témoignage en faveur de Farebrother, c’est de le voir et de l’entendre.
C’est dans le petit salon particulier de Dorothée que cette conversation eut lieu, et il n’y avait là personne dont la
– 96 – présence put lui rendre pénible cette mention du nom de La-dislaw faite bien innocemment par Lydgate. Ne s’occupant pas des bavardages, il avait tout à fait oublié la remarque de Rosemonde à propos de l’adoration de Will pour mistress Casaubon. Il ne songeait, pour le moment, qu’à ce qui re-commandait la famille Farebrother, et il avait insisté à des-sein sur ce qu’on pouvait alléguer de pire contre le vicaire, afin de prévenir les objections. Il avait à peine vu le secré-taire intime de M. Brooke pendant les semaines qui venaient de s’écouler depuis la mort de M. Casaubon, et il n’avait rien entendu de nature à l’avertir qu’il y eût de ce côté un sujet dangereux à aborder avec sa veuve.
Après qu’il l’eût quittée, l’image de Ladislaw, telle qu’il l’avait fait paraître à ses jeux, demeura flottante dans l’esprit de Dorothée, détournant un peu ses pensées de la question de la cure de Lowick. Qu’est-ce que Will pouvait bien penser d’elle ? Apprendrait-il ce fait, dont la seule idée lui empour-prait soudainement les joues, à elle qui ne rougissait pas d’ordinaire ; et que ressentirait-il en l’apprenant ? Mais ce qu’elle voyait aussi distinctement que possible, c’était la fa-çon dont il souriait du haut de sa grande taille à la petite vieille fille. Un Italien avec des souris blanches ! – Lui, une créature qui entrait dans les sentiments de chacun et qui sa-vait recevoir l’empreinte de la pensée des autres, au lieu de leur imposer la sienne avec la résistance du fer.
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