Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 34 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre V

 

 

Quelques jours plus tard, Lydgate se rendait à cheval à Lowick-Manor où Dorothée l’avait prié de venir la voir. Ce n’était pas une invitation inattendue ; elle avait été précédée d’une lettre dans laquelle M. Bulstrode lui disait qu’il avait continué ses dispositions en vue de quitter Middlemarch, et qu’il devait rappeler à Lydgate et confirmer ses communica-tions antérieures à propos de l’hôpital. Il était de son devoir, avant de faire de nouvelles démarches, de revenir sur ce su-jet avec mistress Casaubon qui désirait d’abord en causer avec Lydgate. « Il est possible que vos projets aient subi quelque changement, écrivait M. Bulstrode ; mais, dans ce cas encore, il est désirable que vous vous en expliquiez avec elle. »

Dorothée attendait impatiemment son arrivée. Bien que, par déférence pour ses conseillers masculins, elle se fût abs-tenue de ce que sir James appelait « se mêler de l’affaire Bulstrode », l’injustice de la situation faite à Lydgate était constamment présente à sa pensée, et quand Bulstrode re-vint s’adresser à elle à propos de l’hôpital, elle sentit que l’occasion qu’on l’avait empêchée de provoquer était venue pour elle. Dans sa demeure somptueuse, se promenant sous les ombrages des grands arbres de ses jardins, sa pensée er-rante s’attachait au sort des autres, et les mouvements de son cœur demeuraient emprisonnés. L’idée de quelque bien à faire à sa portée la hantait comme une passion, et une fois que le secours réclamé par un de ses semblables s’était pré-senté à elle sous une forme définie, il s’imposait à son désir

– 460 – avec une ardeur et un espoir d’y remédier, qui lui rendaient insipide la facilité de sa vie. Elle était pleine de confiance dans cette entrevue avec Lydgate, ne tenant nul compte de ce qu’on disait de la réserve personnelle de l’homme, et ne s’arrêtant pas à l’idée qu’elle était une très jeune femme. Rien n’eût semblé plus déplacé à Dorothée que de s’occuper de sa jeunesse et de son sexe, alors qu’elle était poussée par ce puissant mobile de la sympathie humaine.

Comme elle était assise à l’attendre dans la bibliothèque, elle en vint tout naturellement à se rappeler toutes les scènes passées qui avaient amené Lydgate dans ses souvenirs. Elles se rapportaient toutes à son mariage et aux soucis de son mariage… Il y avait cependant deux circonstances où l’image de Lydgate était venue s’associer péniblement à celle de sa femme et d’une autre personne encore. La peine que Dorothée en avait ressentie s’était calmée, non sans lui lais-ser un soupçon toujours en éveil de ce que le mariage de Lydgate pouvait être pour lui, et une extrême promptitude à saisir la moindre allusion qu’on faisait à Rosemonde. Ces pensées étaient pour elle comme un drame qui donnait de l’éclat à ses yeux et à tout son corps une attitude d’attente, tout en regardant, par la fenêtre de la sombre bibliothèque, le gazon du jardin et les bourgeons verts et brillants se déta-chant en relief sur les sapins noirs.

À l’entrée de Lydgate, elle fut presque saisie du change-ment qui s’était produit en sa personne, depuis plusieurs mois qu’elle ne l’avait vu. Ce n’était pas le changement qu’amène le dépérissement, mais celui qui se remarque bien vite même sur de jeunes visages et qui tient à la présence continuelle du ressentiment et du désespoir. Le regard cor-dial de Dorothée, lorsqu’elle tendit la main à Lydgate, rendit

 

– 461 – moins amère l’expression de son visage, n’y laissant que de la mélancolie.

– Il y a longtemps que je souhaitais vivement de vous voir, monsieur Lydgate, commença Dorothée, quand ils fu-rent assis en face l’un de l’autre, mais j’ai retardé le moment de vous parler jusqu’à ce que M. Bulstrode se fût de nouveau adressé à moi pour l’hôpital. Je sais que l’avantage d’en con-server la direction séparée de celle de l’hospice dépend de vous, ou au moins du bien que vous pouvez espérer faire si vous restez à la tête. Et je suis sûre que vous ne refuserez pas de me dire exactement ce que vous en pensez.

– Vous voulez décider par quel secours généreux vous viendrez en aide à l’hôpital ? dit Lydgate. Je ne puis en cons-cience vous rien conseiller, en tant que cela puisse dépendre de moi. Je serai peut-être obligé de quitter la ville.

Il parlait brièvement, en proie à une souffrance de dé-sespoir, dans l’impossibilité où il était de s’arrêter à aucun projet auquel Rosamonde se fût opposée.

– Non, parce qu’il n’y a personne pour croire en vous ? dit Dorothée, prononçant clairement les paroles qui s’échappaient de son cœur débordant. Je sais les malheu-reuses méprises qui pèsent sur vous. Depuis le premier mo-ment, je savais que ce n’était que méprises. Vous n’avez pas commis de bassesse, vous ne feriez rien que d’honorable.

Cette assurance qu’on croyait en lui venait pour la pre-mière fois aux oreilles de Lydgate. Il prononça « Merci » avec un profond soupir. Il ne put en dire davantage ; c’était quelque chose de très nouveau et de très étrange dans sa vie que ces quelques paroles de bonté de la part d’une femme fussent tant pour lui.

 

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– Je vous supplie de me dire comment tout cela est arri-vé, reprit Dorothée sans crainte. Je suis sûre que la vérité vous justifierait, si on la connaissait.

Lydgate se leva brusquement de sa chaise et alla vers la fenêtre, oubliant où il se trouvait. Il avait si souvent réfléchi en vain à la possibilité de tout expliquer sans aggraver des apparences peut-être injustement défavorables à Bulstrode, et si souvent il s’était décidé à ne pas parler, il s’était si sou-vent répété que ses assertions ne changeraient pas les im-pressions d’autrui, que les paroles de Dorothée résonnèrent à son oreille comme pour le tenter de faire ce que de sang-froid il avait condamné.

– Dites-moi tout, je vous en prie, insista Dorothée. Nous pourrons alors nous consulter ensemble. Ce n’est pas bien de laisser les autres penser injustement du mal de quelqu’un quand on pourrait l’empêcher.

Lydgate se retourna, se rappelant où il était, et vit la fi-gure de Dorothée qui le regardait avec une gravité douce et confiante. La présence d’une nature élevée, généreuse dans ses désirs, ardente dans sa charité, change pour nous la lu-mière. Nous recommençons à voir les choses dans leur en-semble plus vaste et plus calme, et à croire que, nous aussi, on pourra nous voir et nous juger dans la plénitude de notre caractère. Cette influence commença à agir sur Lydgate qui depuis bien des jours considérait la vie comme un effort in-cessant et acharné au milieu de la foule. Il revint s’asseoir, retrouvant, en présence de quelqu’un qui croyait en lui, la libre possession de lui-même.

– Je ne voudrais pas, dit-il, charger Bulstrode dont j’ai reçu de l’argent qui m’était nécessaire, et que j’aimerais mieux maintenant ne pas avoir reçu. Bulstrode est accablé et

– 463 – malheureux, et sa santé est compromise. Mais j’aimerais à vous tout dire. Ce sera pour moi un soulagement de parler là où la confiance a devancé mes paroles, et où je n’aurai pas l’air de me faire le propre garant de mon honneur. Vous ap-précierez ce qui est favorable à un autre comme ce qui m’est favorable.

– Ayez confiance en moi, dit Dorothée. Je ne répéterai rien sans que vous m’y autorisiez ; mais au moins pourrai-je dire que vous avez éclairci pour moi toutes les circonstances, et que je sais que vous n’êtes coupable à aucun degré ; M. Farebrother me croirait, et mon oncle et sir James Chettam. Il y a même quelques personnes à Middlemarch chez qui je pourrais aller, bien qu’elles ne me connaissent pas beaucoup ; elles me croiraient, bien certaines que je n’ai en vue pour agir que la vérité et la justice. Je mettrai tous mes efforts à vous disculper. J’ai si peu de chose dans ma vie. Et que pourrais-je faire de mieux au monde ?

On eût pu croire, à entendre Dorothée, tandis qu’elle traçait comme un enfant ce tableau de ce qu’elle voudrait faire, qu’elle pourrait en effet l’accomplir. La tendresse péné-trante de ses accents féminins semblait se dresser comme une barrière devant le zèle des accusateurs. Que ce fut une entreprise à la don Quichotte, comment Lydgate y aurait-il songé ? Pour la première fois de sa vie il s’abandonnait au sentiment délicieux de s’appuyer entièrement sur une sym-pathie généreuse, sans être retenu par une orgueilleuse ré-serve. Il lui raconta tout, depuis le moment où, sous la pres-sion de ses difficultés, il avait adressé, à contre-cœur, son premier appel à Bulstrode ; arrivant graduellement, dans le soulagement qu’il éprouvait à parler, à mieux exprimer ce qui s’était passé dans son esprit, insistant sur ce fait qu’il avait traité le malade à sa manière et en opposition avec la

– 464 – méthode générale, exprimant les doutes survenus à la fin, l’idéal qu’il s’était fait du devoir médical, et le malaise qu’il éprouvait à l’idée que l’argent accepté de Bulstrode, sans rien changer à l’accomplissement étroit de son devoir, avait pu modifier de façon ou d’autre sa première manière de voir et sa conduite professionnelle.

– J’ai appris depuis, ajouta-t-il, que Hawley avait fait in-terroger la femme de charge de Stone-Court, et qu’elle avait dit avoir donné au malade tout le flacon d’opium que j’avais laissé là, plus une forte dose de brandy. Mais cela n’était pas contraire aux prescriptions habituelles en pareil cas des mé-decins même les plus autorisés. Les soupçons contre moi n’ont pas eu de prise de ce côté : ils reposent sur le fait con-nu que j’ai accepté de l’argent, que Bulstrode avait des mo-tifs puissants pour désirer la mort de cet homme, et que cet argent était le salaire de ma complicité dans je ne sais quelles menées illicites contre le malade, que, dans tous les cas, j’avais accepté le prix de mon silence. Ce sont là juste-ment les soupçons qui s’attachent le plus obstinément parce qu’ils ont leur siège dans la disposition naturelle des hommes et qu’on ne peut les réfuter. Comment on en est venu à dé-sobéir à mes prescriptions, c’est là une question à laquelle je ne puis répondre. Il est encore possible que Bulstrode ait été innocent de toute intention criminelle, possible même qu’il ait été étranger à cette désobéissance et qu’il se soit simple-ment abstenu d’en parler. Mais tout cela n’a rien à faire avec la conviction publique. C’est un de ces cas où l’homme est condamné en gros ; sans en avoir la certitude absolue, on croit qu’il a commis un crime, et on le croit uniquement parce qu’il avait un motif de le commettre ; et je me suis trouvé enveloppé dans l’accusation de Bulstrode parce que j’ai accepté son argent. Je suis bel et bien flétri, comme un épi gâté. La chose est faite et ne peut être défaite.

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– Oh ! cela est dur, dit Dorothée. Je comprends combien il vous est difficile de vous justifier vous-même. Mais je ne puis supporter l’idée que le mal soit irrévocable. Et dire que tout cela vous est arrivé à vous qui aviez rêvé d’une vie plus haute que le vulgaire, qui vouliez vous attacher à la re-cherche de voies nouvelles et meilleures. Je sais que tels étaient vos desseins. Je me rappelle ce que vous m’avez dit quand vous m’avez parlé pour la première fois de l’hôpital. Il n’y a pas de chagrin auquel j’aie plus réfléchi que celui-là : Aimer ce qui est grand, essayer de l’atteindre, et échouer.

– Oui, dit Lydgate, sentant qu’il y avait assez de largeur chez elle pour comprendre sa douleur dans toute son éten-due. J’avais de l’ambition, je comptais que tout marcherait autrement. Je me croyais plus d’énergie et de puissance sur moi-même. Mais les plus terribles obstacles sont tels que personne ne peut les voir, excepté soi-même.

– Supposons, dit Dorothée d’un air méditatif, supposons que nous conservions l’hôpital avec les arrangements actuels et que vous restiez ici ; grâce à l’amitié et à l’appui de quelques-uns, le mauvais esprit qui règne contre vous se dis-siperait peu à peu. Telles circonstances viendraient où beau-coup de ceux qui ont été injustes envers vous seraient forcés de reconnaître leur injustice en voyant combien votre but était pur. Vous pourrez acquérir encore la renommée des Louis et des Laënnec dont je vous ai entendu parler, et nous serons tous fiers de vous, conclut-elle avec un sourire.

– Peut-être, si j’avais encore mon ancienne confiance en moi-même, dit Lydgate tristement. Rien ne me répugne plus que l’idée de me dérober et de fuir devant ce scandale en le laissant debout derrière moi. Cependant je ne puis demander

 

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à personne de mettre beaucoup d’argent dans une œuvre qui dépend du parti que je prendrai.

– Ce serait une chose faite pour moi, répondit Dorothée simplement. Je suis fort embarrassée de l’emploi de mon ar-gent, parce qu’on me dit que je n’en ai pas assez pour une grande œuvre du genre que je préférerais, et cependant j’en ai trop et je ne sais qu’en faire. J’ai sept cents livres de rente de ma fortune particulière, dix-neuf cents que M. Casaubon m’a laissées, et encore trois ou quatre mille livres disponibles à la banque. Je voudrais, au moyen d’un emprunt que je rembourserais peu à peu sur mon revenu dont je n’ai pas be-soin, acheter des terres et y fonder un village qui serait une école d’industrie ; mais sir James et mon oncle m’ont per-suadée que le risque à courir serait trop grand. Ainsi vous voyez que ce qui me réjouirait le plus serait d’employer ma fortune à quelque chose d’utile, à rendre d’autres vies plus heureuses. Il me peine de penser que je dispose de tant d’argent dont je n’ai pas besoin.

Un sourire vint percer la mélancolie du visage de Lyd-gate. Il y avait dans l’ardeur ingénue et l’expression pleine de gravité avec laquelle parla Dorothée quelque chose d’irrésistible, formant un ensemble adorable avec sa rapide compréhension des plus hautes questions ; avec une expé-rience plus vulgaire, celle qui joue un si grand rôle dans le monde, la pauvre mistress Casaubon n’avait que des rap-ports bien vagues et bien restreints auxquels son imagination ne pouvait guère suppléer. Elle prit le sourire de Lydgate pour un encouragement.

– Vous voyez à présent, je crois, que vous aviez trop de scrupules, dit-elle d’un ton persuasif. L’hôpital serait un bien,

 

– 467 – et ce serait un bien aussi de donner à votre vie son complé-ment et de lui rendre le bonheur.

Le sourire de Lydgate avait disparu.

– Vous avez la bonté aussi bien que l’argent, qui pour-raient faire tout cela, si cela pouvait être fait, dit-il. Mais…

Il hésita un instant, regardant vaguement du côté de la fenêtre, tandis que Dorothée restait assise silencieuse et dans l’attente. Enfin il se tourna vers elle et reprit impétueu-sement :

– Pourquoi ne vous le dirais-je pas ? Vous savez ce que c’est que le lien du mariage. Vous comprendrez tout.

Dorothée sentit son cœur battre plus vite. Avait-il aussi ce chagrin-là ? Mais elle avait peur de parler et il continua aussitôt :

– Il m’est impossible maintenant de rien faire, de pren-dre une décision sans avoir égard au bonheur de ma femme. La seule chose qui me conviendrait, si j’étais seul, m’est in-terdite aujourd’hui. Je ne puis voir Rosemonde malheureuse. Elle m’a épousé sans savoir ce qui pouvait l’attendre, et il eût peut-être mieux valu pour elle de ne m’avoir pas épousé.

– Je sais… je sais… à moins d’être contraint et forcé vous ne voudriez pas lui faire de la peine, dit Dorothée avec le souvenir cuisant de sa propre vie.

– Et elle s’est mis dans la tête de ne pas rester à Middlemarch. Elle veut partir. Les soucis qu’elle a eus ici l’ont lassée, dit Lydgate, s’arrêtant de nouveau de peur d’en dire trop.

 

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– Mais si elle voyait le bien que vous pourriez faire en restant ?

Il ne répondit pas tout de suite.

– Elle ne le verrait pas, dit-il enfin brièvement, ce qui rendait toute autre explication superflue, et en vérité j’ai perdu toute envie de poursuivre mon existence ici.

Il s’arrêta un moment, puis sous l’impulsion qui le por-tait à laisser Dorothée pénétrer plus profondément dans les difficultés de sa vie, il ajouta :

– Le fait est que ce dernier coup est tombé sur elle d’une façon accablante. Nous n’avons pu en parler ensemble. Je ne sais pas au juste ce qu’elle en pense. Elle craint peut-être que j’aie réellement commis quelque bassesse. C’est ma faute, je devrais être plus communicatif, mais j’ai cruellement souf-fert.

– Puis-je aller la voir ? demanda vivement Dorothée. Ac-cepterait-elle ma sympathie ? Je lui dirais que vous n’avez été à blâmer au jugement de personne qu’au vôtre. Je lui di-rais que tous les esprits équitables vous rendront justice. Je réjouirais son cœur. Voulez-vous lui demander si je puis aller la voir ? Déjà une fois, je l’ai vue.

– Certainement, vous le pouvez. Elle se sentirait hono-rée, ranimée, j’en suis sûr, par la preuve que vous au moins avez pour moi quelque estime. Je ne lui parlerai pas de votre visite afin qu’elle ne la rattache en aucune façon à mes dé-sirs. Je sais fort bien que je n’aurais pas dû lui laisser tout apprendre par d’autres. Mais…

Il s’arrêta et il y eut un instant de silence. Dorothée se retenait de dire ce qui était dans sa pensée, à quel point elle

 

– 469 – savait quelles insaisissables barrières peuvent s’élever entre un mari et une femme pour les empêcher de parler. C’était un point où la sympathie elle-même eût pu faire une bles-sure. Elle en revint au côté plus extérieur de la situation de Lydgate en reprenant gaiement :

– Et si mistress Lydgate savait qu’il y a des amis prêts à croire en vous et à vous appuyer, peut-être alors serait-elle contente que vous restiez où vous êtes, que vous retrouviez vos espérances et que vous réalisiez vos projets. Peut-être alors verriez-vous qu’il était sage de conserver, comme je vous le proposais, vos fonctions à l’hôpital. Il est même cer-tain que vous les conserveriez si vous aviez encore foi dans les services que votre science y peut rendre.

Lydgate ne répondit pas, et elle vit qu’il délibérait avec lui-même.

– Il n’est pas nécessaire de vous décider tout de suite, dit-elle doucement. Dans quelques jours il sera assez tôt pour envoyer une réponse à M. Bulstrode.

Lydgate attendit encore, puis enfin il se retourna, et de son ton le plus décisif :

– Non, dit-il, je préfère ne pas laisser de délai à l’hésitation. Je ne suis plus assez sûr de moi, je veux dire de ce qu’il me serait possible de faire dans les conditions très changées de ma vie. Il ne serait pas honorable de laisser les autres s’engager dans une affaire sérieuse qui dépendrait de moi. Je serai peut-être forcé de partir, après tout ; je vois peu de chances pour qu’il en arrive autrement ; au moins est-ce trop problématique. Je ne puis consentir à être cause que votre bonté soit perdue. Non, laissez réunir le nouvel hôpital au vieil hospice, et que tout aille comme si je n’étais jamais

 

– 470 – venu. Depuis que je m’en occupe, j’ai tenu un registre pré-cieux, et je l’enverrai à un homme qui s’en servira, conclut-il amèrement. D’ici à longtemps il m’est interdit de songer à autre chose qu’à gagner ma vie.

– Cela me peine beaucoup de vous entendre parler avec si peu d’espoir, dit Dorothée. Ce serait un bonheur pour vos amis qui croient à votre avenir, aux grandes choses que vous pourrez accomplir, si vous leur permettiez de vous épargner cela. Songez à tout l’argent dont je dispose, ce serait vérita-blement me débarrasser d’un poids que de m’en prendre un peu chaque année, jusqu’à ce que vous soyez délivré de ce besoin de gagner votre vie qui est pour vous une entrave. Pourquoi ne ferait-on pas ces choses-là ? Il est si difficile de rendre les parts un peu égales, ce serait une manière de s’en rapprocher.

– Dieu vous bénisse, mistress Casaubon, prononça éner-giquement Lydgate en se levant d’une impulsion soudaine et appuyant son bras sur le dossier de la grande chaise de cuir où il était assis. Il est beau d’avoir de tels sentiments. Mais je ne suis pas homme à me permettre d’en profiter. Je ne vous ai pas donné de garanties suffisantes. Du moins ne faut-il pas que je tombe assez bas pour me faire pensionner en vue d’un travail que je ne mènerais jamais à terme. Je le vois très clai-rement, je n’ai devant moi qu’une seule issue, c’est de quitter Middlemarch aussitôt qu’il me sera possible. Je ne serai pas en état, d’ici à longtemps, en mettant les choses au mieux, de gagner de quoi vivre ici, et il est facile dans un endroit nouveau d’apporter certaines réformes nécessaires. Il me faudra faire ce que font tant d’autres, songer à plaire et à ré-ussir, chercher une petite ouverture dans la grande foule de Londres et me pousser moi-même ; m’établir dans une ville d’eaux ou dans quelque ville du Midi où il y a beaucoup

– 471 – d’Anglais oisifs, et me faire mousser. C’est dans une coquille de cette espèce que je dois entrer et qu’il me faudra tâcher de conserver mon âme vivante.

– Eh bien ! ce n’est pas courageux, fit Dorothée, de re-noncer à la lutte.

– Non, ce n’est pas courageux, lit Lydgate. Mais quand un homme redoute les approches de la paralysie ?

Puis, d’un autre ton :

– Cependant vous avez apporté un grand changement dans mon courage en croyant en moi. Tout me semble plus supportable depuis que je vous ai parlé et si vous parvenez à me justifier auprès de quelques autres, et surtout dans l’esprit de Farebrother, je vous serai profondément recon-naissant. Je désire seulement que vous laissiez de côté le fait de la désobéissance à mes ordres. Il serait bientôt dénaturé. Après tout, il n’y a pas d’autre évidence en ma faveur que l’opinion qu’on avait de moi auparavant.

– M. Farebrother me croira, et d’autres me croiront, ré-pondit Dorothée. Ce que j’ai à dire de vous rendra stupide la supposition que vous ayez pu être payé pour commettre une infamie.

– Je ne sais pas, dit Lydgate d’une voix au fond de la-quelle il y avait comme un gémissement. Je n’ai pas accepté d’argent dans un marché de corruption. Mais il y a un pâle reflet de la corruption qu’on appelle quelquefois la chance. Vous aurez donc pour moi une autre grande bonté encore, et vous viendrez voir ma femme ?

– Oui, j’irai ; je me rappelle combien elle est jolie, dit Dorothée dans l’esprit de laquelle toutes les impressions se

 

– 472 – rapportant à Rosemonde avaient laissé une empreinte pro-fonde. J’espère qu’elle m’aimera.

Tandis qu’il s’éloignait à cheval, Lydgate pensait : « Cette jeune créature a un cœur assez large pour une Vierge Marie. Ce dont elle se préoccupe le moins c’est de son propre avenir, elle se déferait sur-le-champ de la moitié de sa fortune comme si elle n’avait besoin de rien pour elle-même que d’une chaise pour s’asseoir, d’où elle abaisserait son pur regard sur les pauvres mortels qui lui adressent leurs prières. Elle semble avoir ce que je n’ai jamais vu jusqu’ici chez au-cune femme, une source d’amitié pour les hommes. On peut se faire d’elle une amie. Casaubon a dû réveiller en elle quelque hallucination héroïque ? Je me demande si elle pourrait éprouver aucune espèce de passion pour un homme ? Ladislaw !… Certainement il y avait entre eux un sentiment particulier, et Casaubon a dû en avoir l’idée. Eh bien, son amour pourrait aider un homme plus encore que son argent. »

Dorothée, de son côté, avait immédiatement formé le projet d’affranchir Lydgate de son obligation envers M. Bulstrode, qui, elle en était sûre, entrait pour quelque chose dans l’oppression douloureuse qu’il subissait. Elle s’assit aussitôt, sous l’inspiration de la fin de leur entretien, et écrivit un court billet, où elle établissait qu’elle avait plus de droits que M. Bulstrode lui-même à s’accorder la satisfac-tion de fournir les fonds nécessaires à Lydgate, qu’il y aurait de l’ingratitude de sa part à lui refuser le moyen de lui venir en aide en cette circonstance, que la faveur serait toute et entièrement pour elle, qui avait si rarement des occasions clairement indiquées de faire usage de son superflu. Qu’il l’appelât son créancier ou de tout autre nom, peu lui impor-tait, pourvu que ce nom impliquât qu’il lui accordait sa de-

– 473 – mande. Elle mit sous enveloppe un chèque de mille livres et résolut de se charger elle-même de la lettre le lendemain en allant voir Rosemonde.

 

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