Middlemarch - Tome II

George Eliot · Chapitre 3 sur 45

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Middlemarch - Tome II

Chapitre III

 

 

Cette opposition au nouvel hôpital pour les fiévreux, dont Lydgate avait parlé à Dorothée, on pouvait, comme toutes les oppositions, la considérer sous différents points de vue. Lydgate la regardait comme un mélange de jalousie et de préjugés stupides. M. Bulstrode y voyait non seulement une jalousie de métier, mais la résolution de le contrarier, uniquement inspirée par la haine de cette religion fondamen-tale, dont il s’était efforcé de devenir, lui laïque, le représen-tant actif, – une haine qui, en dehors de la religion, n’avait pas de peine à trouver de ces prétextes, comme en fournit toujours abondamment le labyrinthe des actions humaines.

De par sa propre et solennelle affirmation, mistress Dol-lop, l’hôtesse du Hanap, en était arrivée à se convaincre que le docteur Lydgate avait l’intention de laisser mourir les gens à l’hôpital, sinon de les empoisonner, pour le plaisir de les disséquer ; car c’était un fait avéré qu’il avait voulu disséquer mistress Goby, de Furley Street, une femme aussi respec-table qu’aucune autre, qui avait des économie avant son ma-riage, – et c’était une triste affaire pour un médecin qui, s’il valait quelque chose, devait savoir, avant votre mort, ce que vous aviez, et ne pas vous fouiller dans l’intérieur, une fois que vous étiez parti. Si ce n’était pas là la raison même, mis-tress Dollop voudrait bien savoir où elle était ; mais dans son auditoire dominait le sentiment que son opinion était un rempart, et que, ce rempart détruit, il n’y aurait plus de li-mites à la dissection des corps. Et n’allez pas croire que l’opinion du Hanap, dans Slaughter-Lane, fût sans impor-

– 21 – tance pour la profession médicale : ce vieux cabaret authen-tique, le seul vrai Hanap, était le rendez-vous d’une grande association de bienfaisance qui avait mis au vote, quelques mois auparavant, la question de savoir si l’on n’évincerait pas le médecin de longue date, le docteur Gambit, pour le remplacer par ce docteur Lydgate, capable d’accomplir les cures les plus merveilleuses et de sauver des malades abso-lument condamnés par les autres praticiens. Mais la balance avait été retournée contre Lydgate par deux membres de l’association, aux yeux de qui apparemment c’était une équi-voque recommandation que ce pouvoir de ressusciter des gens considérés comme morts, un pouvoir capable d’entraver les vues de la Providence. Dans le courant d’une année, d’ailleurs, il s’était opéré dans le sentiment public un changement dont l’unanimité du cercle Dollop était un in-dice.

Un an ou deux auparavant, avant que l’on connût rien de l’habileté de Lydgate, chacun le jugeait naturellement à un point de vue différent et avec une apparence de vraisem-blance, dont on pouvait peut-être retrouver le point de dé-part dans le creux de l’estomac ou dans la glande pinéale. Les malades atteints de maux chroniques, ou ceux dont la vie était depuis longtemps usée jusqu’à la corde, comme le vieux Featherstone, avaient été naturellement disposés à es-sayer de lui ; de même plusieurs personnes qui n’aimaient pas à payer les notes de leur médecin, trouvaient commode d’ouvrir un compte avec un nouveau docteur, et de le faire chercher, sans y regarder, dès que la santé des enfants ré-clamait un médicament, – occasions dans lesquelles les vieux médecins manquaient de zèle ; et toutes les personnes disposées à se servir ainsi de Lydgate aimaient à le croire habile dans son art. Les bonnes familles de Middlemarch n’allaient pas d’ailleurs changer de médecin sans raisons pé-

– 22 – remptoires ; et tous ceux qui avaient employé M. Peacock ne se tenaient pas pour obligés d’accepter un nouveau venu, qui très probablement ne le valait pas, sous le seul prétexte qu’il était son successeur.

Lydgate cependant n’était pas depuis longtemps dans la ville, que déjà on rapportait sur son compte assez de détails pour faire naître des espérances plus précises et transformer les divergences d’opinions en luttes de partisans.

Un bruit qui ne tarda pas à se répandre, c’est que Lyd-gate ne distribuait pas de drogues. C’était là une façon d’agir également blessante pour les chirurgiens apothicaires, parmi lesquels il se rangeait, et pour les médecins, aux yeux des-quels c’était un privilège réservé aux docteurs médecins de Londres, de se faire payer des consultations sans fournir de médicaments. Mais Lydgate n’avait pas acquis assez d’expérience pour prévoir que ce serait les malades qui se sentiraient encore le plus blessés de la nouvelle voie qu’il voulait suivre, et un jour que M. Mawmsey, important épicier du Top-Market, qui n’était pas de ses clients, en causait avec lui, il fut assez inconsidéré pour lui donner en gros l’explication de ses raisons, marquant à M. Mawmsey que ce serait abaisser le caractère de ses confrères et faire cons-tamment tort au public que de leur faire rechercher l’unique rémunération de leurs soins dans l’établissement de longues notes pour des potions et des mixtures.

– C’est ainsi que de véritables médecins, se donnant beaucoup de peine, peuvent arriver à faire à peu près autant de mal que de purs charlatans. Pour gagner leur pain, ils sont forcés d’outrer les doses des sujets du roi ; et c’est une trahi-son d’une vilaine espèce, monsieur Mawmsey – cela mine fatalement la constitution.

 

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M. Mawmsey n’était pas seulement commissaire des pauvres (son entrevue avec Lydgate se rapportait à ces fonc-tions), il était aussi asthmatique, et père d’une famille qui s’accroissait rapidement ; c’était donc, au point de vue médi-cal, aussi bien qu’à ses propres yeux, un homme important, pour tout dire, un épicier exceptionnel, portant les cheveux dressés en pyramide élancée comme une flamme, dont les formes scrupuleusement respectueuses étaient du genre cor-dial, encourageant, plaisamment complimenteur, et s’abstenant prudemment de laisser sortir toute la pleine force de son esprit. C’était sur un ton de plaisanterie amicale que M. Mawmsey avait questionné Lydgate et que celui-ci naturellement lui avait répondu. Mais que les sages se dé-fient d’une trop grande facilité à donner des explications : c’est, pour des calculateurs médiocres, multiplier les sources d’erreur, en allongeant l’addition.

Sans bien savoir de quels sujets du roi il pouvait être question, toutes les notions de l’épicier se trouvaient trou-blées. Pendant des années, il avait toujours payé des notes où se trouvaient exactement inscrits tous les articles en compte, de façon à être certain d’avoir bien reçu pour chaque demi-couronne, pour chaque pièce de dix-huit pence, quelque chose de mesurable. Il avait agi, en cela, en plein contentement de lui-même, sous sa responsabilité de mari et de père, et regardant une note plus longue qu’à l’ordinaire comme un surcroît de dignité. De plus, indépendamment des effets bienfaisants des drogues, en général, pour lui et sa fa-mille, il avait goûté le plaisir de se former un jugement rai-sonné sur leur action immédiate, de façon à pouvoir donner un exposé intelligent de la méthode du docteur Gambit, – praticien d’un rang un peu inférieur à Wrench et à Toller, mais spécialement estimé comme accoucheur.

 

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Il y avait là de plus profondes raisons que dans le lan-gage superficiel d’un nouveau venu, langage qui fit plus piètre effet encore dans le salon au-dessus de la boutique, quand il le rapporta à mistress Mawmsey, celle-ci était habi-tuée à ce qu’on eut pour elle la considération due à une mère féconde, – confiée généralement aux soins plus ou moins fréquents de M. Gambit, et prise occasionnellement de crises qui réclamaient le docteur Minchin.

– Ce monsieur Lydgate prétend-il dire que les médica-ments ne servent à rien ? dit mistress Mawmsey, en traînant, suivant son habitude, légèrement ses paroles. Je voudrais bien qu’il me dise comment je pourrais me soutenir au mo-ment de la foire, si je ne prenais, un mois à l’avance, des médecines fortifiantes. Pensez à tout ce que j’ai à faire pour attirer les chalands, ma chère (ici mistress Mawmsey s’adressa à une habituée de la maison qui était avec elle), un grand pâté de veau, un filet farci, un bœuf roulé, du jambon, de la langue, etc., etc. ! Mais ce qui me soutient le plus, c’est la drogue rose et pas la brune. Je m’étonne, monsieur Mawmsey, qu’avec votre expérience vous ayez eu la pa-tience de l’écouter. Je lui aurais dit tout de suite que je m’y connaissais un peu mieux que cela.

– Non, non, non, dit M. Mawmsey. Je n’aurais pas été lui dire mon opinion. Entendre tout et juger pour soi-même, c’est ma devise. Mais il ne savait pas à qui il parlait. Je ne suis pas fait pour qu’il me retourne avec le doigt, il y a sou-vent des gens qui prétendent m’instruire, quand ils pour-raient tout aussi bien me dire : « Mawmsey, vous n’êtes qu’un imbécile ». Mais j’en souris : je flatte le faible de cha-cun. Si les médecines nous avaient fait du mal, à moi et à ma famille, j’aurais eu le temps de m’en apercevoir, à l’heure qu’il est.

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Le lendemain, on répéta à M. Gambit que Lydgate allait partout disant que les médecines ne servaient à rien.

– Vraiment ! dit M. Gambit, levant les sourcils avec une expression de prudente surprise. (C’était un homme robuste et dur, portant un large anneau à son quatrième doigt.) Comment guérira-t-il donc ses malades ?

– C’est ce que je dis, repartit mistress Mawmsey. Croit-il qu’on le payera pour venir simplement s’asseoir en face des gens et repartir ensuite ?

– Eh mais, Lydgate est un garçon de bonne mine, vous savez.

– Ce n’est toujours pas lui que je voudrais appeler, dit mistress Mawmsey, que les autres fassent comme il leur plaît.

C’est ainsi que M. Gambit put quitter l’importante mai-son de l’épicier, sans craindre de rivalité, mais non sans le sentiment que Lydgate était un de ces hypocrites qui es-sayent de discréditer les autres, en faisant parade de leur propre honnêteté, et qu’il vaudrait la peine de démasquer un jour. M. Gambit était toutefois satisfait de sa clientèle, une clientèle sentant, il est vrai, un peu le petit commerce, ré-clamant une réduction sur la note quand on payait comptant. Et il ne trouvait pas que ce fût la peine pour lui de démas-quer Lydgate, avant de bien savoir comment s’y prendre. Il n’avait pas reçu une éducation très soignée, et il avait dû, pour faire son chemin, lutter contre le dédain de beaucoup de ses confrères ; mais il n’en faisait pas un moins bon ac-coucheur pour appeler l’appareil respiratoire « les peu-mons ».

 

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D’autres hommes du métier se sentaient plus de valeur. M. Toller, qui avait une partie de la plus haute clientèle de la ville, appartenait à une ancienne famille de Middlemarch ; il y avait des Toller dans la magistrature et dans les profes-sions au-dessus du commerce de détail. Tout au rebours de notre irascible ami Wrench, il savait prendre légèrement les choses désagréables ; c’était un homme bien élevé, douce-ment facétieux, vivant sur un bon pied, très amateur d’un peu de sport à l’occasion, grand ami de M. Hawley et hostile à M. Bulstrode. Il peut paraître étrange qu’avec de si douces habitudes, il fût, en médecine, l’homme des traitements hé-roïques, saignant, affamant, couvrant de vésicatoires ses ma-lades, avec un tranquille mépris de son exemple personnel ; mais cette inconséquence favorisait la bonne opinion que se formaient les malades de ses capacités ; ils observaient géné-ralement que si M. Toller avait des manières un peu molles, son traitement était aussi énergique qu’on pouvait le désirer. Il était fort apprécié dans son cercle d’amis, et tout ce qu’il insinuait de défavorable à autrui empruntait à son ton d’insouciante ironie une double valeur.

Il se fatigua naturellement de toujours sourire et de dire « Ah ! » chaque fois qu’on lui répétait que le successeur de Peacock ne voulait pas distribuer de médicaments ; et M. Hackbutt lui en parlant un jour, à un grand dîner, entre deux verres de vin, M. Toller repartit en riant :

– Dibbits pourra donc se débarrasser de toutes ses vieilles drogues rances. J’aime beaucoup le petit Dibbits, je suis content de la chance qui lui arrive.

– Je vois ce que vous voulez dire, Toller, reprit M. Hackbutt, et je suis absolument de votre avis. J’en dirai à l’occasion ma façon de penser. Un médecin devrait être res-

 

– 27 – ponsable de la qualité des médicaments que prennent ses malades. C’est le point de départ logique du système appli-qué jusqu’ici ; et il n’y a rien de plus fâcheux que cette osten-tation de réforme, là où il n’y a pas de progrès réel.

– Ostentation, Hackbutt ? dit M. Toller ironiquement ; je ne vois pas cela. On ne peut guère faire de l’ostentation pour une chose à laquelle personne ne croit. Il n’y a pas de ré-forme en cette matière. La question est de savoir si c’est le droguiste ou le malade qui payera au médecin son bénéfice sur les médicaments, et si les soins médicaux seront payés à part.

– Ah ! certes, encore une de vos satanées innovations de la charlatanerie ! fit M. Hawley, passant le carafon à M. Wrench.

– Ce que je combats, moi, reprit celui-ci qui, habituelle-ment sobre, se laissait volontiers aller à boire quand il était en compagnie, et en devenait plus irritable, ce que je com-bats, c’est la manière dont les hommes de notre profession sont en train de souiller leur propre nid, avec toutes les cla-meurs qu’ils élèvent dans le pays, comme si un praticien gé-néral ne pouvait pas être un gentleman, tout en vendant des drogues. Je repousse cette imputation avec dédain. Je le dis ici, la jonglerie la moins digne d’un gentleman qu’un homme puisse commettre, c’est d’arriver au milieu de ses confrères avec des innovations qui constituent une diffamation pour leurs procédés sanctionnés et consacrés par le temps. Telle est mon opinion, et je suis prêt à la soutenir contre qui-conque me contredirait.

La voix de M. Wrench était devenue extrêmement aiguë.

 

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– Mon cher ami, dit M. Toller, entrant pacifiquement dans la conversation et regardant M. Wrench, on marche plus souvent encore sur les pieds des médecins que sur les nôtres, à nous, praticiens généraux. Et puis, voyez-vous, au regard de la clientèle, cette réforme est une absurdité. Il n’y aura pas un malade qui en soit content, et certainement pas ceux de Peacock qui ont été habitués aux évacuants, sai-gnées. Passez-moi le vin.

La prédiction de M. Toller se trouva en partie justifiée. Si M. et mistress Mawmsey, qui n’avaient nulle idée d’employer Lydgate, avaient été un peu troublés par son aversion supposée pour les drogues, il était inévitable que ceux qui l’appelaient le surveillassent avec quelque inquié-tude, pour voir s’il employait bien tous les moyens possibles dans les cas qu’il avait à soigner.

Mais, dans cette période critique de ses débuts, Lydgate fut heureusement aidé par ce que nous autres, mortels, appe-lons inconsidérément la chance. Il n’est pas, je crois, de mé-decin nouveau qui soit jamais arrivé dans un endroit, sans y faire des cures qui frappent tout le monde – des cures qu’on peut appeler les certificats de la chance, et qui méritent au-tant de crédit que toutes les cures écrites ou imprimées. Plu-sieurs malades guérirent pendant que Lydgate les soignait, quelques-uns même revinrent de dangereuses maladies ; et on remarqua que le nouveau docteur, avec ses nouvelles mé-thodes, avait au moins le mérite de ramener les gens du bord de la tombe. Le bruit qu’on faisait en de telles occasions était particulièrement désagréable à Lydgate, en ce qu’il lui don-nait précisément cette sorte de prestige que peut souhaiter la médiocrité sans scrupule, fait pour servir de prétexte aux imputations des autres médecins, dont l’aversion naissante lui reprocherait d’encourager ces énormes bourdes de

– 29 – l’ignorance, pour se faire mousser. Sa fierté eût été tentée de s’en justifier tout haut, sans la sage réflexion qu’il était aussi inutile de combattre les interprétations de l’ignorance que de fouetter le brouillard, – et la chance persistait à se servir de ces interprétations.

Mistress Larcher, charitablement inquiète de certains symptômes alarmants dans la santé de sa femme de ménage, pria le docteur Minchin, un jour qu’il vint la voir, de s’occuper un peu d’elle et de lui donner un certificat pour l’hôpital ; sur quoi, après l’avoir examinée, M. Minchin rédi-gea un exposé de son cas, dans lequel il reconnut une tu-meur, et recommanda la personne munie du billet, Nancy Nash, comme malade externe. Nancy laissa lire le papier du docteur Minchin aux gens dans le grenier desquels elle lo-geait, et la tumeur dont elle était affligée devint un sujet de conversation et d’apitoiement dans les boutiques du voisi-nage, une tumeur qu’on déclarait d’abord de la taille et de la dureté d’un œuf de canard, puis, un peu plus tard dans la journée, de la dimension de votre poing. La plupart des inter-locuteurs pensaient qu’on serait obligé de faire une opération pour l’enlever, mais l’un avait entendu parler d’une certaine huile, l’autre d’une espèce de chiendent, propres à attendrir et à réduire toutes les grosseurs internes, à condition d’en prendre assez, – l’huile en l’amollissant graduellement, le chiendent en l’absorbant peu à peu.

Cependant, lorsque Nancy se présenta à l’hôpital, il se trouva que c’était un des jours ou Lydgate y était de service. Après l’avoir questionnée et examinée, Lydgate dit à voix basse à l’interne : « Ce n’est pas une tumeur, c’est une crampe. » Il lui fit une prescription, et lui dit de rentrer se reposer.

 

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La douleur s’étant portée sur une autre région, Lydgate lui continua ses soins dans son grenier pendant une quin-zaine de jours, au bout desquels, elle se trouva tout à fait guérie et retourna à son ouvrage. On n’en continua pas moins, dans le quartier, à parler de son cas, comme d’une tumeur, et mistress Larcher elle-même ; car lorsqu’on racon-ta la merveilleuse cure de Lydgate au docteur Minchin, il ne se soucia pas, bien entendu, d’avouer que le cas n’était pas une tumeur et qu’il s’était trompé en le jugeant tel, mais ré-pondit : « En vérité ! Ah ! je savais bien que c’était une affaire de chirurgie et nullement fatale. » Il avait pourtant été inté-rieurement fort ennuyé, lorsqu’il s’était informé à l’hôpital de la femme qu’il y avait recommandée deux jours auparavant, d’apprendre l’exacte vérité de la bouche de l’élève chirur-gien, qui n’était pas fâché de vexer en toute impunité le doc-teur Minchin : il déclara en particulier qu’il était indécent de la part d’un praticien général de contredire aussi publique-ment le diagnostic d’un médecin, et il conclut avec Wrench que Lydgate décidément manquait trop désagréablement aux lois des convenances.

Lydgate ne vit pas dans cette affaire un motif de se pri-ser davantage, ou de mésestimer plus particulièrement Min-chin ; de semblables redressements d’erreurs ne sont pas rares entre hommes d’égal mérite. Mais le bruit public s’empara de ce merveilleux cas de tumeur qu’on ne distin-guait pas clairement d’un cancer, et qui, pour appartenir à l’espèce voyageante, était considéré comme doublement grave, si bien qu’une bonne partie des préjugés entretenus contre la méthode de Lydgate, en matière de drogues, céda devant la preuve faite de sa merveilleuse habileté dans la guérison rapide de Nancy Nash, – Nancy Nash qui avait souf-fert mille morts d’une tumeur enracinée qu’il avait contrainte à disparaître.

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Qu’y pouvait faire Lydgate ? À une dame qui s’émerveille de votre habileté, il est malséant de dire qu’elle se trompe et qu’elle est absurde dans son étonnement. Et quant à entrer dans l’explication de la nature des maladies, ce n’eût été qu’une infraction de plus aux convenances pro-fessionnelles. Il fut ainsi obligé de céder devant le gage de succès qu’il devait à cette louange ignorante, qui passe à cô-té de la valeur véritable.

Dans le cas d’un malade plus en évidence, M. Borthrop Trumbull, Lydgate sentit qu’il avait fait œuvre de quelqu’un qui n’était pas le premier médecin venu, quitte à n’en re-cueillir encore que des suffrages équivoques. L’éloquent commissaire priseur fut attaqué d’une pneumonie ; ancien client de Peacock, il fit chercher Lydgate qu’il avait exprimé l’intention de patronner. M. Trumbull était un homme ro-buste, un sujet excellent, sur lequel on pourrait faire l’essai de la méthode expectante, suivre et isoler la marche d’une maladie intéressante, abandonnée le plus possible à elle-même ; et en voyant la manière dont il décrivait toutes ses sensations, Lydgate devina qu’il aimerait à ce que son méde-cin le mît dans sa confidence, et lui laissât en quelque sorte une part dans sa propre guérison. Le commissaire priseur apprit sans beaucoup d’étonnement que sa constitution phy-sique était de nature à pouvoir, sous une surveillance conve-nable, être abandonnée à elle-même, de manière à offrir l’exemple admirable d’une maladie clairement dessinée dans toutes ses phases, et qu’il avait probablement la rare force morale de pouvoir fournir volontairement sur lui-même la preuve d’un traitement rationnel, et de faire ainsi, du dé-sordre de ses fonctions pulmonaires, un bienfait général pour la société.

 

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M. Trumbull admit volontiers et partagea énergiquement l’opinion qu’une maladie chez un homme comme lui n’était pas une occasion ordinaire pour la science médicale.

– Ne craignez rien, monsieur ; vous ne parlez pas à quelqu’un de tout à fait ignorant de la vis medicatrix, dit-il avec son ton ordinaire de supériorité, auquel sa difficulté à respirer ajoutait une expression légèrement pathétique.

Et il supporta, sans faiblir, la privation complète de tout médicament, puissamment soutenu par l’application du thermomètre qui indiquait l’importance de sa température, par le sentiment qu’il fournissait des matières pour le mi-croscope, et par la connaissance qu’il acquérait de plusieurs mots nouveaux paraissant appropriés à la dignité de ses sé-crétions. Lydgate avait l’esprit de lui donner la jouissance de petites conversations techniques.

On peut facilement imaginer que M. Trumbull quitta son lit de malade avec une forte disposition à parler d’une mala-die dans laquelle il avait manifesté sa force d’âme aussi bien que la force de sa constitution ; et il ne se fit pas faute d’accorder son crédit à un médecin qui avait su discerner la qualité du malade auquel il avait affaire. Le commissaire n’était pas dépourvu de générosité, il aimait à donner aux autres ce qui leur était dû, s’en sentant les moyens. Il avait attrapé les mots « méthode expectante » et modulait des va-riations sur cette phrase et d’autres aussi savantes, à l’appui de sa déclaration que Lydgate savait une ou deux choses de plus que le reste des médecins, – et était beaucoup plus ver-sé dans les secrets de sa profession que la majorité de ses confrères.

Un peu plus tard, la maladie de Fred Vincy était enfin venue donner à l’hostilité de M. Wrench contre Lydgate un

– 33 – motif personnel plus défini. Le nouveau venu, en tant que rival, menaçait de devenir une calamité, et c’était certaine-ment déjà une calamité, que les critiques et les réflexions qu’il dirigeait contre ses aînés, laborieux travailleurs qui avaient eu autre chose à faire que de s’occuper de théories non encore éprouvées. Sa clientèle s’était étendue dans plu-sieurs quartiers, et, dès le premier moment, le bruit qu’il ap-partenait à une famille de l’aristocratie l’avait fait inviter à peu près partout, de façon que les autres médecins furent obligés de le rencontrer à des dîners dans les meilleures mai-sons de la ville ; or, être forcé de se rencontrer avec un homme qu’on n’aime pas n’est pas toujours fait pour engen-drer un attachement mutuel. Sur aucun sujet, ils n’étaient entre eux plus d’accord, que pour déclarer unanimement que Lydgate était un jeune personnage arrogant, et disposé, mal-gré cela, dans l’espoir d’occuper plus tard une situation pré-pondérante, à montrer envers Bulstrode une rampante servi-lité. Quant à M. Farebrother, dont le nom servait de drapeau au parti antibulstrodien, on attribuait son habitude de dé-fendre Lydgate et de le traiter en ami, à sa façon inexplicable de combattre dans les deux camps.

Il y avait là une ample préparation à l’explosion de dé-goût professionnel que fit éclater l’annonce des lois que rédi-geait Bulstrode pour la direction du nouvel hôpital, lois d’autant plus exaspérantes qu’il était alors absolument im-possible de s’opposer à sa volonté et à son bon plaisir, tout le monde, à l’exception de lord Medlicote, s’étant refusé à contribuer à la construction des bâtiments, sous prétexte qu’on préférait réserver son argent pour le vieil hospice. M. Bulstrode en supporta tous les frais et ne regretta pas longtemps d’avoir acheté le droit de mettre à exécution ses plans de réforme, sans rencontrer d’obstacle de la part d’associés mal disposés.

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Cet hôpital était devenu pour lui un objet d’immense in-térêt, et il aurait volontiers continué à y mettre tous les ans une grosse somme, afin de pouvoir le diriger en dictateur sans l’assistance d’aucun conseil ; mais il avait un autre pro-jet favori dont l’exécution réclamait aussi beaucoup d’argent : il voulait acheter des terres dans les environs de Middlemarch, et souhaitait, en conséquence, de voir assurer le fonctionnement de l’hôpital par des souscriptions étran-gères. En attendant, il poursuivait son plan d’action. L’hôpital devait être réservé aux fièvres de tous les genres : Lydgate devait avoir la haute direction médicale, afin d’y poursuivre librement toutes les recherches comparatives dont ses études, à Paris surtout, lui avaient montré l’importance ; les autres médecins auraient une influence consultative, mais nul pouvoir de contrevenir aux décisions finales de Lydgate ; la direction générale était remise exclu-sivement aux mains de cinq directeurs, associés avec Buls-trode, et ayant un droit de vote proportionnel à l’importance de leurs souscriptions.

Il y eut refus immédiat, de la part de tous les médecins de Middlemarch, de faire des visites médicales à l’hôpital des fièvres.

– Très bien, dit Lydgate à M. Bulstrode, nous avons un excellent élève chirurgien, très capable d’administrer les médicaments, c’est un garçon qui a de la tête, et adroit de ses mains ; nous ferons venir deux fois par semaine Webbe, de Crobsley, qui est un aussi bon praticien de province qu’aucun des autres ; et pour toutes les opérations excep-tionnelles, Protherœ viendra de Brassing. Il faudra que je travaille davantage, voilà tout ; et j’ai déjà renoncé à ma place à l’hospice. Le plan réussira en dépit des autres, et alors ils seront heureux d’y entrer. Les choses ne peuvent

– 35 – pas durer comme elles sont : il y a quantité de réformes ur-gentes ; et puis il se trouvera peut-être des jeunes gens qui seront heureux de venir étudier ici. Lydgate était plein d’ardeur.

– Je ne reculerai pas, vous pouvez y compter, monsieur Lydgate, répondit M. Bulstrode. Tant que je vous verrai ap-porter votre énergie à l’exécution d’intentions élevées, vous aurez mon appui qui ne faiblira point. Et j’ai l’humble con-fiance que la grâce divine, qui a jusqu’ici secondé mes efforts contre l’esprit du mal en cette ville, ne me sera pas retirée. Je ne doute pas de pouvoir me procurer des directeurs ca-pables de m’aider. M. Brooke, de Tipton, m’a déjà offert son concours avec la promesse de contribuer annuellement de sa bourse : il n’a pas spécifié la somme, – elle ne sera proba-blement pas forte. Mais ce sera un membre utile dans le con-seil.

Un membre utile, cela voulait peut-être dire un homme qui ne proposerait jamais rien de nouveau et voterait tou-jours avec Bulstrode.

L’aversion des médecins pour Lydgate ne se déguisait plus guère. Ni le docteur Sprague, ni le docteur Minchin ne se posaient en adversaires de la science et des idées de Lyd-gate pour l’amélioration du traitement médical : ce qu’ils n’aimaient pas, disaient-ils, c’était son arrogance que per-sonne ne pouvait nier. Ils donnaient à entendre qu’il était insolent, prétentieux, ne se jetait dans les innovations inu-tiles que par amour du bruit et de l’étalage, un pur charlatan.

Le mot charlatan une fois jeté en l’air ne pouvait man-quer d’être ramassé.

 

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– M. Bulstrode, ajoutaient quelques-uns, avait bien trou-vé dans Lydgate l’homme qu’il lui fallait ; un charlatan de religion était fait pour aimer les autres espèces de charlatans.

Après cela, on répéta dans plusieurs quartiers de la ville que Lydgate ne craignait pas de jouer avec les plus respec-tables constitutions pour satisfaire ses projets ; et combien était-il donc plus probable encore, qu’avec ses expériences inconsidérées il mettrait sens dessus dessous les malades de l’hôpital ; sans compter qu’il fallait pour comble s’attendre, comme l’avait dit l’hôtesse du Hanap, à le voir, sans scru-pules, découper leurs corps en morceaux.

Les choses en étaient là, quand Lydgate s’ouvrit à Doro-thée de la question de l’hôpital. Nous avons vu qu’il suppor-tait l’hostilité et les sottes et ridicules inventions de ses ad-versaires avec beaucoup de bonne humeur, sentant qu’elles venaient en grande partie de ses premiers succès.

– Ils ne me feront pas partir, dit-il en causant confiden-tiellement dans le cabinet de M. Farebrother. J’ai trouvé ici une bonne occasion d’accomplir les projets qui me tiennent le plus à cœur ; et je suis presque assuré d’arriver à un reve-nu qui suffira à nos besoins. J’avancerai peu à peu, le plus tranquillement possible. Je n’ai pas de séductions mainte-nant, qui m’appellent hors de chez moi ou de mon travail. Et je suis de plus en plus convaincu qu’il sera possible de dé-montrer l’homogénéité d’origine des tissus. Raspail et d’autres sont sur la même piste, moi j’ai perdu du temps.

– Je n’ai pas le pouvoir de prophétiser en ces matières, répondit M. Farebrother, qui avait aspiré pensivement quelques bouffées de sa pipe, pendant que Lydgate parlait ; mais, pour ce qui est de l’hostilité de la ville, vous en vien-drez à bout, si vous êtes prudent.

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– Comment faire pour être prudent ? Je ne fais absolu-ment que ce qui s’offre à moi. Je ne peux rien à l’ignorance et au dépit des autres, pas plus que Vésale autrefois. Il n’est pas possible de régler sa conduite sur des éventualités ab-surdes que personne ne saurait prévoir.

– Parfaitement vrai : je ne voulais pas dire cela. Je ne parlais que de deux choses. L’une, c’est de vous tenir aussi indépendant que vous pourrez de Bulstrode : vous pouvez sans doute, en marchant avec lui, continuer à faire d’utiles travaux pour vous-même, mais ne vous laissez pas lier. Peut-être vous semble-t-il que c’est un sentiment personnel qui me fait parler, et il y a bien un peu de cela, je l’avoue, – mais le sentiment personnel n’a pas toujours tort, quand on le ré-duit à des impressions qui n’en font qu’une simple opinion.

– Bulstrode ne m’est rien, dit Lydgate avec insouciance, en dehors de l’intérêt public. Quant à lui être étroitement lié, je ne l’aime pas assez pour cela. Mais quelle était l’autre chose que vous vouliez me dire ? ajouta-t-il en se caressant la jambe le plus confortablement du monde, sans se sentir grand besoin de conseil.

– Eh bien, voici. Prenez garde – 1 Experto crede, – prenez garde de vous laisser empêtrer dans des affaires d’argent. Je sais, par un mot qui vous est échappé un jour, que vous n’aimez pas mon habitude de tant jouer d’argent aux cartes. Vous avez assez raison en cela. Mais tâchez de ne jamais tomber dans cette situation, d’avoir besoin de petites

 

1 Traduit du latin : Fie-toi à une personne expérimentée (note ELG)

– 38 – sommes que vous n’avez pas. Ce que je vous dis là est peut-être superflu ; mais on est toujours porté à se ménager à soi-même une certaine supériorité, en donnant aux autres à la fois le mauvais exemple et de bons sermons.

Lydgate, qui ne les eût guère acceptées d’un autre, ac-cueillit très cordialement les allusions de M. Farebrother. Il ne put s’empêcher de se souvenir qu’il avait contracté der-nièrement quelques dettes, mais celles-là lui avaient paru inévitables, et il n’avait pas l’intention maintenant de faire autre chose que de vivre sur un pied modeste. Le mobilier pour lequel il s’était endetté n’aurait pas besoin d’être re-nouvelé, ni la cave non plus, d’ici longtemps.

Bien des pensées le réjouissaient à cette heure – et avec raison. Quand un homme se sent de l’enthousiasme pour un but noble et élevé, il est soutenu dans les petites hostilités par la mémoire des grands travailleurs qui ont dû, eux aussi, se frayer un chemin par la lutte et non sans blessures, et qui planent dans son esprit comme de saints patrons lui prêtant une aide invisible. Un peu plus tard, dans cette même soirée où il avait eu cette conversation avec M. Farebrother, il était chez lui, ses longues jambes étendues sur le divan, les mains croisées derrière sa tête renversée en arrière, dans son atti-tude favorite de méditation ; Rosemonde, assise au piano, jouait une mélodie après l’autre, et tout ce que son mari (l’éléphant sensible qu’il était) en savait, c’est qu’elles s’accordaient avec sa disposition d’âme, comme de mélo-dieuses brises de mer.

Il y avait à ce moment quelque chose de très beau dans le regard de Lydgate, et quiconque l’aurait vu aurait été tenté de parier pour son œuvre. Dans ses yeux noirs, sur sa bouche et sur son front, régnait cette placidité qui vient de la

 

– 39 – plénitude des pensées contemplatives, alors que l’esprit ne cherche pas, mais contemple seulement, et que le regard semble rempli de ce qu’il y a derrière lui.

Rosemonde quitta le piano et vint s’asseoir sur une chaise tout près du divan en face de son mari.

– Est-ce assez de musique pour votre agrément, mon seigneur ? dit-elle en joignant les mains sur ses genoux et en revêtant un petit air d’humilité.

– Oui, chère, si vous êtes fatiguée, répondit Lydgate doucement, en tournant les yeux et en les attachant sur elle, mais sans bouger autrement. La présence de Rosemonde, en ce moment, ne comptait peut-être pas plus qu’une goutte d’eau apportée à un lac, et son instinct de femme ne s’y trompa pas.

– Qu’est-ce qui vous absorbe, demanda-t-elle, se pen-chant en avant et rapprochant son visage de celui de Lyd-gate.

Il décroisa ses mains et les passa doucement derrière les épaules de sa femme.

– Je pense à un grand homme, qui était à peu près de mon âge, il y a trois cents ans, et qui avait déjà ouvert à l’anatomie une ère nouvelle.

– Je ne puis deviner, dit Rosemonde en secouant la tête. Nous avions l’habitude, en jouant, de deviner des person-nages historiques, chez mistress Lemon, mais pas des ana-tomistes.

– Je vais vous le dire. Son nom était Vésale. Et sa seule ressource, pour arriver à connaître l’anatomie, comme il l’a

 

– 40 – fait, c’était d’aller déterrer des cadavres la nuit dans les ci-metières et les lieux d’exécution.

– Oh ! fit Rosemonde avec une expression de dégoût sur sa jolie figure. Je suis bien contente que vous ne soyez pas Vésale. N’aurait-il pas pu trouver un moyen un peu moins horrible que celui-là ?

– Non, il ne le pouvait pas, dit Lydgate, poursuivant trop gravement sa pensée pour prêter beaucoup d’attention à sa réponse. Il ne put se procurer un squelette complet qu’en enlevant du gibet les os blanchis d’un criminel, il les enterra et en secret il allait les chercher, dans le silence de la nuit.

– J’espère que ce n’est pas un de vos grands héros, dit Rosemonde moitié gaiement et moitié avec inquiétude, sans quoi, vous allez vous lever au milieu de la nuit, pour vous rendre au cimetière de Saint-Pierre. Vous savez combien vous m’avez dit que les gens étaient fâchés ici à propos de mistress Goby. Vous avez déjà assez d’ennemis.

– Ainsi en avait Vésale, Rosy. Il n’est pas surprenant que les petits médecins aveugles de Middlemarch soient jaloux, quand quelques-uns des plus grands docteurs se sont mon-trés féroces contre Vésale, parce qu’ils avaient cru en Galien et que Vésale a démontré que Galien était dans l’erreur. Ils l’ont traité d’imposteur, de monstre venimeux. Mais la char-pente humaine était un fait, et le fait était pour lui, et il s’en est tiré à son honneur.

– Et qu’est-ce qui lui est arrivé par la suite ? demanda Rosemonde avec un peu plus d’intérêt.

– Oh ! il a eu bien des luttes à soutenir jusqu’à la fin. Et, à un certain moment, elles l’ont assez exaspéré pour lui faire brûler une bonne partie de ses œuvres. Et puis, il a fait nau-

– 41 – frage en se rendant de Jérusalem à Padoue, où il allait occu-per une chaire. Il est mort assez misérablement.

Il y eut un moment de silence avant que Rosemonde re-prit :

– Savez-vous, Tertius, j’ai souvent souhaité que vous n’eussiez pas été médecin.

– Non, Rosy, ne dites pas cela, dit Lydgate en l’attirant plus près de lui. C’est comme si vous disiez que vous vou-driez avoir épousé un autre homme.

– Pas du tout ; vous avez assez de talents pour être propre à tout : vous auriez pu aisément devenir tout autre chose. Et vos cousins, à Quallingham, pensent tous que vous êtes descendu au-dessous d’eux en choisissant votre profes-sion.

– Que les cousins de Quallingham aillent au diable ! Cela ressemble bien à leur impudence, de vous tenir à vous un semblable langage.

– Pourtant, dit Rosemonde, je ne trouve pas que ce soit une belle profession, mon ami. – Nous savons qu’elle avait dans ses opinions beaucoup de calme ténacité.

– C’est la plus grande profession du monde, Rosemonde, répliqua Lydgate gravement. Et me dire que vous m’aimez, sans aimer en moi l’homme médecin, c’est la même chose que de dire que vous aimez la pêche, mais que vous n’en ai-mez pas l’arôme. Ne dites plus cela, chérie, cela me fait de la peine.

– Très bien, docteur Grave-Visage, dit Rosy en montrant ses fossettes. Je déclarerai à l’avenir que je raffole de sque-lettes, et de détenteurs de cadavres, et de petits fragments

– 42 – contenus dans des fioles, et de querelles avec tout le monde, qui aboutiront à vous faire mourir misérablement.

– Non, non, pas si terrible que cela, dit Lydgate, renon-çant à lui faire plus ample remontrance et se résignant à la caresser.

 

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