Middlemarch - Tome II
Chapitre XV
Mistress Garth entendant son mari entrer dans le corri-dor, vers l’heure du thé, ouvrit la porte du parloir et lui dit :
– Vous voilà, Caleb, avez-vous eu votre dîner ?
Les repas de M. Garth étaient toujours subordonnés aux « affaires ».
– Oh ! oui, un bon dîner, du mouton froid et je ne sais quoi encore ; où est Mary ?
– Dans le jardin, avec Letty, je crois.
– Fred n’est pas encore venu ?
– Non. Allez-vous ressortir sans prendre de thé, Caleb ? dit mistress Garth, voyant que son mari dans sa distraction remettait son chapeau.
– Non, non, je vais seulement voir un instant Mary.
Mary était dans un coin herbeux du jardin où se trouvait une balançoire suspendue entre deux poiriers. Elle avait noué sur sa tête un fichu rose dont la pointe abritait ses yeux des rayons du soleil déclinant, et elle imprimait de vigoureux élans à Letty qui riait et criait de toute sa force. En voyant son père, Mary quitta la balançoire et alla à sa rencontre, re-jetant en arrière son fichu rose et lui souriant de loin avec le bon sourire de la tendresse heureuse.
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– Je suis venu vous trouver, Mary, dit M. Garth. Faisons quelques pas ensemble.
Mary vit tout de suite que son père avait quelque chose de particulier à lui dire : ses sourcils formaient cet angle pro-fond qu’elle connaissait bien et il y avait une tendre gravité dans sa voix. Elle n’avait pas l’âge de Letty que déjà elle avait observé la signification de ces indices. Elle passa le bras de son père dans le sien et ils tournèrent par l’allée des noyers.
– Il va s’écouler un assez triste temps avant l’époque probable de votre mariage, Mary, commença son père, sans la regarder, les yeux sur le bout de sa canne.
– Pourquoi triste, père ? J’ai l’intention d’être gaie, dit Mary en riant. J’ai été fille et gaie pendant vingt-quatre ans et plus ; je suppose que cela ne sera pas tout à fait aussi long maintenant. Puis, après une courte pause, elle ajouta grave-ment et en rapprochant sa tête de celle de son père : Si vous êtes content de Fred ?
Caleb releva un peu les coins de sa bouche et détourna prudemment la tête.
– Voyons, père, vous avez fait son éloge l’autre jour. Vous avez dit qu’il avait des connaissances remarquables en agriculture et de bons yeux pour tout voir.
– L’ai-je dit ? demanda Caleb un peu timidement.
– Oui, j’ai noté tout cela et la date, anno Domini, et tout, dit Mary. Vous aimez que les choses soient inscrites avec exactitude. Et puis, vraiment, il se conduit bien envers vous, père ; il a un profond respect pour vous, et il est impossible d’avoir meilleur caractère que Fred.
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– Aïe !… aïe !… vous voulez m’amener, en me flattant, à voir en lui un bon parti.
– Non, certainement, père, si je l’aime ce n’est pas parce qu’il est un bon parti.
– Pourquoi donc, alors ?
– Oh ! mon Dieu, parce que je l’ai toujours aimé. Je n’ai jamais eu autant de plaisir à gronder personne ; et c’est un point à considérer dans un mari.
– Votre résolution est donc tout à fait fixée, Mary ? Au-cun autre désir n’est venu à la traverse depuis les dernières circonstances, et les choses étant ce qu’elles sont ? (Caleb en sous-entendait beaucoup dans cette phrase ambiguë) parce que mieux vaut tard que jamais. Il ne faut pas qu’une femme fasse violence à son cœur, elle ne serait en ce cas ni bonne ni utile à son mari.
– Mes sentiments n’ont pas changé, père, dit Mary avec calme. Je serai fidèle à Fred aussi longtemps qu’il me sera fidèle. Je ne crois pas qu’aucun de nous deux pourrait se passer de l’autre, ou aimer n’importe qui davantage, quelque admiration que nous ayons pour ce n’importe qui. Ce serait un trop grand changement pour nous, comme de voir boule-verser tous les lieux connus et donner à toutes chose des noms nouveaux. Il faut que nous attendions longtemps en-core, mais Fred le sait bien.
Au lieu de répondre tout de suite, Caleb se tint immobile et enfonça le bout de sa canne dans l’allée herbeuse. Puis il reprit d’une voix où tremblait l’émotion :
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– Eh bien ! j’ai un petit brin de nouvelles à vous appor-ter. Que diriez-vous de Fred allant se fixer à Stone-Court et exploitant le domaine de là-bas ?
– Comment cela pourrait-il jamais être, père ? dit Mary stupéfaite.
– Il l’exploiterait pour sa tante Bulstrode. La pauvre femme est venue me prier et me supplier ; elle a à cœur de rendre service à ce garçon et cela pourrait être une belle af-faire pour lui. En économisant, il pourrait petit à petit deve-nir propriétaire du matériel et du bétail, et il ne manque pas d’aptitude pour le fermage.
– Oh ! combien Fred serait heureux ! C’est trop beau pour y croire.
– Oh ! mais, faites attention, dit Caleb tournant la tête en façon d’avertissement, il faudra que je le prenne sur mes épaules ; aussi bien serai-je responsable de tout, et aurai-je à voir à tout, et cela chagrinera un peu votre mère, bien qu’elle ne le dise pas. Fred, lui aussi, aura une grosse tâche.
– C’est peut-être trop, père, dit Mary arrêtée soudain dans sa joie. Il n’y aurait pas de bonheur si ce devait être pour vous un surcroît de travail.
– Non, non, le travail est ma joie, mon enfant, quand ce-la ne contrarie pas votre mère. Et puis si vous et Fred vous vous mariez, – ici la voix de Caleb trembla imperceptible-ment, – il sera sage et économe, et vous avez toutes les qua-lités de votre mère et les miennes aussi dans la mesure où elles conviennent à une femme, et vous le maintiendrez dans la bonne voie. Il va venir tout à l’heure, aussi voulais-je vous en instruire d’abord parce que je pense que vous aimeriez à le lui dire vous-même. Après quoi je pourrai en discuter avec
– 563 – lui tout à mon aise et nous aborderons les questions d’affaires et tout ce qui s’ensuit.
– Oh ! mon cher bon père ! s’écria Mary lui passant les mains autour du cou, tandis qu’il baissait placidement la tête, disposé à se laisser caresser. Je me demande s’il existe aucune autre fille au monde qui trouve son père le meilleur homme de la terre.
– Laissez donc, mon enfant, vous trouverez votre mari meilleur.
– Impossible, dit Mary reprenant son ton habituel. Les maris sont une classe d’hommes inférieure, qui ont besoin qu’on les maintienne dans la bonne voie.
Lorsqu’ils rentrèrent à la maison avec Letty qui avait couru pour les rejoindre, Mary vit Fred à la porte du verger et alla à sa rencontre.
– Quels beaux habits vous portez, jeune homme extra-vagant ! dit Mary, comme Fred s’arrêtait et levait son cha-peau devant elle d’un air de cérémonie comique. Est-ce là une manière d’apprendre l’économie ?
– Oh ! voilà qui est trop fort, Mary, dit Fred. Veuillez seulement regarder de près ces parements d’habit ! Ce n’est qu’à force de bons coups de brosse que j’ai un air honorable. J’ai trois habits en réserve, dont l’un comme habit de noces.
– Comme vous serez drôle ! Vous aurez l’air de sortir d’un vieux journal de mode.
– Non, du tout, ils se garderont bien deux ans.
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– Deux ans ! Soyez raisonnable, Fred, dit Mary en se re-tournant pour faire quelques pas. Ne nourrissez pas d’espérances trop flatteuses.
– Pourquoi pas ? on vit mieux sur celles-là que sur celles qui n’ont rien de flatteur. Si nous ne pouvons pas nous ma-rier dans deux ans, ce sera déjà assez déplaisant de s’avouer la vérité quand elle sera là.
– Je connais l’histoire d’un jeune homme qui avait une fois caressé de flatteuses espérances et qui s’en est mal trou-vé.
– Mary, si vous n’avez rien que de décourageant à me dire, je m’en vais ; j’irai à la maison retrouver votre père. Je ne sais plus où j’en suis moi-même. Mon père est dévoré de soucis et notre maison ne se ressemble plus. Je ne pourrais supporter un surcroît de mauvaises nouvelles.
– Appelleriez-vous mauvaises nouvelles si on vous disait que vous irez vivre à Stone-Court pour y diriger la ferme, que vous vous distinguerez par votre sage conduite et que vous ferez des économies chaque année jusqu’à ce que tout le bé-tail et le matériel soient votre propriété, et que vous-même soyez devenu le type du fermier accompli, du fermier distin-gué, comme dit M. Borthrop Trumbull, plutôt du genre vi-goureux, j’en ai peur, et votre grec et votre latin bien oubliés, par exemple ?
– Mais ce ne sont là que des absurdités, Mary ? dit Fred, rougissant toutefois légèrement.
– C’est ce que mon père vient de me dire à l’instant comme une chose possible, et il ne dit jamais d’absurdités, répliqua Mary levant maintenant les yeux sur Fred tandis
– 565 – qu’il lui serrait la main à lui faire mal, tout en se promenant tous les deux ; mais elle ne pensa pas à se plaindre.
– Oh ! alors, vous verriez, Mary, quel brave garçon je pourrais être, et nous pourrions nous marier tout de suite.
– Pas si vite, monsieur ; comment savez-vous si je ne dif-férerais pas plus volontiers notre mariage de quelques an-nées ? Cela vous laisserait le temps de vous mal conduire, et, si alors quelque autre venait à me plaire mieux que vous, j’aurais une excuse pour vous planter là.
– Ne plaisantez pas, je vous en prie, Mary, dit Fred avec force. Dites-moi sérieusement que tout cela est vrai et que vous êtes heureuse qu’il en soit ainsi, heureuse parce que vous m’aimez mieux que nul autre.
– Tout cela est vrai, Fred, et je suis heureuse qu’il en soit ainsi, heureuse parce que je vous aime mieux que nul autre, répéta Mary d’un accent d’obéissance.
Ils s’attardèrent sur le seuil de la porte sous le porche abrité par le grand toit, et Fred presque dans un murmure lui dit :
– Quand nous nous sommes fiancés pour la première fois avec l’anneau de parasol, Mary, vous aviez coutume de…
L’esprit de la joie se mit à rire plus franchement dans les yeux de Mary, mais le fatal Ben arriva en courant à la porte avec Brownie jappant derrière lui, et l’enfant bondissant au-tour d’eux leur cria :
– Fred et Mary ! Vous n’allez donc jamais entrer, ou puis-je manger votre part de gâteau ?
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