Mon dernier colocataire (French Edition)

Violine Wolf · Chapitre 1 sur 44

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Mon dernier colocataire (French Edition)

1 Michele Jones

 

— J’espère que ce n’est pas un pervers.

Les lèvres posées sur ma paille en bambou, je sirote un jus de fruits pressés à la terrasse de notre café karaoké préféré de New York. Amy et moi attendons un candidat pour ma nouvelle recherche de colocataire. Il a intérêt à faire l’affaire ou je suis fichue ! L’appartement me coûte mille huit cents dollars par mois et j’en gagne deux mille trois cents. Je n’aime pas les changements de dernière minute, mais quand Stacy a été demandée en mariage, plus rien n’avait d’importance. Elle s’est empressée d’emménager chez son futur époux et, si ça fait son bonheur, ce n’est pas du tout mon cas.

— Ne stresse pas ! Où est passée ton attitude positive ?

— Je suis positive, Amy.

Ma meilleure amie rigole. 

— Il a avancé qu’il était organisé, non ? C’est rare pour un homme, appuie-t-elle.

— Le dernier qui m’a dit ça était le pire laxiste de New York. Jeffrey.

Brrr ! Rien que de repenser à ses chaussettes sales dans mon salon et la vaisselle pourrie dans l’évier, j’en ai des frissons.

— Ils ont tous des défauts cachés, tu sais, dis-je. Le genre que tu découvres une fois qu’il a amené ses affaires.

— Lui est un peu plus âgé que tes candidats habituels, ça pourrait mieux se passer.

— J’espère !

— Sinon, il y a toujours la meilleure amie de mon frère. Elle cherche un endroit où s’installer quelque temps.

— Je ne veux pas avoir ton frère chez moi. Il ne sait pas se tenir dès qu’il est entre quatre murs avec Bettany.

Je jette un coup d’œil à mon portable. Bientôt seize heures. Faites qu’il soit ponctuel !

— Tu es pressée ? questionne Amy.

— J’ai une course à faire pour Gregory.

— Il a encore besoin d’une nouvelle montre ?

Nous échangeons un long regard. Je lui intime de ne pas poursuivre sur son idée, mais rien ne l’arrête quand elle a quelque chose à dire.

— Il te donne de plus en plus de rendez-vous en fin de journée. Bientôt, il va t’inviter.

— Je ne fréquente pas mes clients.

— Arrête !

Elle me donne une tape légère sur l’épaule.

— Si tu y tiens, tu n’auras qu’à arrêter de travailler pour lui et choisir un autre de ces New-Yorkais fortunés qui aurait besoin de tes services.

— Ils ne se bousculent pas au portillon, tu sais.

— Oh, il ne t’a pas dit qu’il porterait une veste ocre ?

— Si.

— Je crois qu’il est là, me dit-elle.

Je me lève en adressant un signe de main.

— Blake ! Par ici !

Taille moyenne, trente-deux ans, propre sur lui. Son visage inspire confiance.

— Bonjour.

— Salut, c’est avec moi que tu as parlé. Michele.

Je lui tends la main et me tourne vers mon amie.

— C’est mon amie, Amy.

Il semble comprendre que je préfère redoubler de vigilance en venant accompagnée, mais ça n’a pas l’air de lui poser problème. Est-il du genre sociable ? Trop sociable ? Parce que je n’ai pas envie de voir des inconnus chez moi.

— Enchanté de faire votre connaissance, à toutes les deux.

Nous nous asseyons. Du haut de mes vingt-six ans, j’ai l’habitude de vite cerner les gens. Mon activité de personal shopper m’oblige à être attentive à tous les détails et je compte bien analyser Blake efficacement durant cet entretien. Si je me fie à ce qu’il porte, je dirais qu’il ne m’a pas menti au sujet de sa profession.

— Alors tu t’installes à New York ?

— Absolument, je viens du Minnesota.

— Ce n’est pas à côté, murmure Amy.

— Tu m’as dit que tu travaillais. C’est quelque chose de régulier, n’est-ce pas ?

— Je suis professeur, j’ai trouvé un poste à la Caedmon School, pas loin de là où tu habites. C’est pour ça que j’ai répondu à ton annonce.

— Super !

Ce mec a une place dans une école indépendante de l’Upper East Side. Dites-moi que je rêve ! Je suis presque tentée de lui demander un justificatif.

— Je veux dire, c’est bien parce que je n’ai pas envie d’avoir des ennuis de paiements. J’aime que les choses soient bien organisées pour avoir l’esprit tranquille.

— Je comprends, il n’y a pas de souci. Tu veux voir mon contrat ?

— Tu l’as avec toi ?

Sous la table, Amy pousse son genou contre le mien. Bien sûr qu’il a l’air génial ! Et je peux dire que j’ai vu passer un tas de mecs bien moins intéressants ces dernières années. Je partage mon appartement depuis que je suis partie de chez mes parents. Je dois avoir le plus grand stock d’histoires de colocataires du pays sous le coude.

— Oui.

Il veut vraiment cette chambre. Blake sort un papier plié en trois de l’intérieur de sa veste et me le tend avec un sourire. Amy et moi posons les yeux dessus. Se pourrait-il qu’il soit trop propre sous tout rapport ? Ce genre de personne cache sans doute un truc terrible ! Une fois, j’ai entendu l’histoire d’une fille dont le colocataire était un tueur en série !

— Merci. Les règles de vie te semblent toujours OK ? Tu as eu le temps d’y penser ?

— Les règles ne me posent aucun problème.

— Je ne veux pas paraître dure, mais il y en a vraiment deux auxquelles je tiens : l’alternance du ménage et pas d’invité surprise.

— Je comprends bien.

J’ai pris ma décision. Normalement, ça n’arrive jamais avant la fin de l’entretien. Blake me fait forte impression, à moins que ce soit son petit air indulgent et sa voix posée qui m’inspire un peu trop confiance. Nous nous contemplons un instant et je poursuis la discussion :

— Tu as des passe-temps ?

— Dans le Minnesota, je faisais du hockey.

Un truc qu’il ne fera pas dans mon salon. Encore une bonne nouvelle.

— Des animaux ?

— Non.

— Ton pire trait de caractère ?

Ma question l’amuse. Un fin sourire étire ses lèvres. En sirotant mon jus de fruits, je l’écoute attentivement. Ce n’est pas parce qu’il est plus âgé que moi, que je suis moins mature, responsable ou avertie sur les travers des potentiels colocataires.

— Mon ex-femme dirait que je n’ai pas assez d’ego.

Je l’observe en mesurant sa réponse. Les propos d’une ex sont toujours à prendre en compte.

— OK, Blake. J’ai une course à faire, mais viens à vingt heures à cette adresse.

Je lui tends ma carte.

— Je te ferai visiter l’appartement et, si tout se passe bien, tu pourras installer tes affaires dans la chambre.

— Parfait. Nous nous retrouvons ce soir.

Sur un regard entendu, il se lève et nous salue poliment avant de s’éloigner.

— On dirait que tu as tiré le gros lot, murmure Amy.

— Ils cachent tous quelque chose.

Ça m’inquiète autant que ça m’amuse. Trouver cette réponse est un jeu et j’espère que la surprise sera bonne ! Avec tout ce que j’ai déjà vu, ce ne sera pas difficile.

— Allez… Tu es soulagée, avoue-le. Blake a l’air bien sous tout rapport. Il a la trentaine, il a un travail, il semble… très bien.

— On en reparle ce week-end ? On sort toujours avec Damian ?

— Oui, oui.

Damian et Amy sont mes meilleurs amis. Nous passons du temps ensemble régulièrement, surtout quand nous sommes célibataires. C’est souvent plus agréable de sortir en groupe que seul pour s’amuser, mais pour l’heure, je dois retrouver les Galeries Lafayette. Gregory Taylor compte sur moi pour choisir la tenue de son prochain repas d’affaires. Il travaille à Manhattan, comme directeur du pôle financier d’une importante société

cotée en bourse. Je n’aime pas spécialement me rendre dans le FiDi[1]. Je préfère largement l’Upper East Side et ses boutiques de luxe sur Madison avenue. J’aimerais obtenir un contrat à plein temps avec un renom de la mode, un créateur ou une enseigne prestigieuse. Devenir styliste, c’est la raison de mes efforts en tant que personal shopper. C’est ma façon d’approcher des noms importants, de décrocher des recommandations, de construire une expérience qui me démarquera et de payer mes factures. Quelle galère ! J’ai la chance de conseiller personnellement Derek Hartley, l’un des dirigeants d’une boutique de prêt-à-porter masculin, mais pour l’instant, il n’est pas décidé à m’ouvrir son réseau. Parfois, j’ai l’impression que les hommes sont tous les mêmes. Ils se félicitent de recourir à mes services et me gardent jalousement sous la main. Leurs beaux discours, leurs compliments et leurs promesses ne sont que du vent ! Au moins, je peux employer mon sens de l’esthétisme et me nourrir de toutes les plus belles coutures pour agrandir mon catalogue d’idées. La nouvelle gamme de la rentrée de septembre me plaît cette année. J’utilise mes clients autant qu’ils profitent de moi en adaptant et perfectionnant la création de mon book privé. Le jour où j’aurai une entrée quelque part, je ne compte pas arriver les mains vides !

Une heure plus tard, j’ai choisi un magnifique costume de Brunello Cucinelli. Ils ont toujours des collections classiques et élégantes en matières naturelles. Un critère que monsieur Taylor apprécie grandement. Ce costume intemporel plaira à mon acheteur, c’est certain. Je fonce dans le FiDi et rejoins son bureau après une discussion aimable avec sa secrétaire. Le quarantenaire se tient derrière son bureau avec un air contemplatif. Il a encore les yeux qui pèsent lourd aujourd’hui. Je commence presque à regretter d’avoir opté pour une jupe.

Pour le détourner de mes jambes, j’élève une pièce de sa tenue entre nous.

— Veste en gabardine de laine et coton. La couleur est juste assez prononcée pour attirer l’attention sans trop en faire. Elle mettra vos iris en valeur. J’ai sélectionné le grand revers en pointe pour aller avec votre silhouette.

— Vous êtes parfaite ! Vous savez toujours quoi choisir pour que je sois à mon avantage. C’est un don.

— Merci, monsieur.

Je ne compte pas m’attarder ici. Il est déjà dix-huit heures trente. Je place le costume sur le support prévu à cet effet dans le bureau de mon client. Tandis que j’ajuste la cravate grise sous le col de la chemise avec concentration, je sens l’attention de Gregory dans mon dos.

— Vous voulez un verre ?

Il se lève pour aller jusqu’à son bar.

— Non, merci. Du travail m’attend.

En croisant mon regard, il remplit un verre d’un excellent bourbon. Je récupère mon sac à main.

— Souhaiteriez-vous dîner en ma compagnie ?

Je lui offre un sourire auquel il est suspendu. Je déteste qu’Amy ait raison, mais c’était à prévoir ! Monsieur Taylor ne s’est jamais caché d’apprécier ma présence. De là à m’inviter, il y a un pas. Il est plutôt bel homme, je dois l’avouer, mais pas du tout mon genre. Et beaucoup trop vieux !

— Je ne mélange jamais les affaires et le privé, monsieur Taylor.

— Si ce n’est que ça, je peux cesser de faire appel à vos services. Ainsi, vous serez libre d’accepter.

Eh merde ! Avec la configuration de cette discussion, je suis déjà certaine d’avoir perdu un client.

— Je suis prise.

— Oh… je comprends.

— Je vous souhaite une bonne soirée.

Délicatement, je m’approche de la porte avant qu’il ne décide d’ouvrir une nouvelle fois la bouche. J’ai à peine le dos tourné qu’il questionne :

— Comment s’appelle-t-il ?

Réponds vite et réponds bien !

— Blake.

Mon assurance semble le convaincre. Je n’arrive pas à croire cet homme. Était-il en train de me tester ? Pourquoi dès qu’ils sont plus vieux que moi s’amusent-ils à avoir cette attitude dominante ou paternaliste ? C’est agaçant ! Cette fois, je sors du bureau. Je ne vois plus l’heure d’être enfin chez moi.

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