Mon dernier colocataire (French Edition)

Violine Wolf · Chapitre 10 sur 44

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Mon dernier colocataire (French Edition)

10 Blake Baldwin

 

C’est la seconde fois que je reviens dans cet appartement ce lundi et que je n’ai pas Gabriella avec moi. Ce midi, c’était pour récupérer Rango, le serpent roi de Californie de ma fille. Il est magnifique. Je l’ai acheté quand nous sommes allés à une convention sur les animaux exotiques. Elle est folle de Rango, elle a même suivi des cours pour l’éducation de serpent. Sa mère n’a pas été ravie du tout lorsqu’elle a vu « ce monstre ». Ça a été pire au moment où je lui ai annoncé son espérance de vie, jusqu’à quinze ans. Nous nous en occupions, c’était un moment père-fille que j’appréciais particulièrement. Maintenant, le terrarium est dans ma chambre, branché pour garder la température constante et un parfait taux d’hygrométrie.

Il est dix-huit heures trente. Je suis de retour et assis dans le salon d’Erika et Tracy. Gabriella est partie dans sa chambre à la demande de sa mère. Elle était ravie de découvrir que je tenais parole. J’ai toujours mis un point d’orgue à ne pas lui faire des promesses que je ne tiendrais pas. Mes parents ne l’ont jamais fait avec moi, mais j’en ai vu les ravages sur Erika.

Je suis assis sur le fauteuil de leur salon richement décoré. Tracy gagne bien sa vie. Elle doit bien se faire trois fois ce que je touche… Si Erika est blonde aux yeux aussi bleus que Gabriella, Tracy est tout son opposé. Elle est brune aux iris aussi noirs que du charbon. Je suis toujours mal à l’aise lorsque je suis en face d’elles deux, mais cette fois, je dois faire un effort pour ma princesse.

— Erika a quelque chose à te dire.

La voix suave et grave de Tracy est la première chose que j’entends. Je suis surpris. J’oriente mon regard sur mon ex-femme.

— Je suis navrée de la façon dont je t’ai abordé samedi.

Je suis étonné par ses mots. Je ne m’y attendais pas. D’ailleurs, je ne suis pas ici pour leur projet de bébé, mais pour celui qui est déjà là. De temps en temps, en voyant leur couple, je me demande toujours comment Tracy peut avoir cet ascendant sur Erika. Je ne sais pas quoi lui répondre.

— Pour l’instant, j’aimerais que nous réglions les choses pour Gabriella.

— D’accord.

Tracy tranche une nouvelle fois alors qu’Erika allait ouvrir la bouche.

— Je pense qu’elle a le droit de faire du hockey et du ballet.

— C’est ce que je lui ai dit, accorde la brune.

Bien que j’aie entendu ma fille dire que Tracy était de son côté, je n’en reviens pas qu’elle me le confirme. Erika se lève, excédée. Elle n’aime visiblement pas quand Tracy et moi sommes du même avis.

— Vous… Je n’ai pas envie que mon bébé soit blessé.

Erika fait volte-face.

— L’année dernière, elle s’est tordu la cheville ! Lorsque je l’ai vue sur ce lit d’hôpital, mon cœur s’est brisé.

— Mais elle peut aussi se blesser en faisant du ballet. Ce n’est pas le sport le moins contraignant pour les articulations et les muscles.

— Blake a raison.

Tracy se met debout et ajoute en allant vers la cuisine :

— Tu sais que je parle par expérience. Je ne souhaite pas que Gabriella subisse la même pression que moi.

Elle se sert un verre et se tourne vers moi.

— Tu veux quelque chose ?

— Non, merci.

J’ai l’impression d’être dans la quatrième dimension. Je me lève à mon tour.

— Écoute, Erika, j’entends que voir Gabriella à l’hôpital t’a fait un choc, mais c’est une enfant, ça fait des expériences, ça grandit, c’est comme ça.

— Et tu proposes quoi ?

Ses yeux bleu profond plongent dans les miens. J’ouvre la bouche pour répondre, mais Tracy s’en charge.

— Le mercredi, elle fait du hockey et le mardi, elle continue ses cours de ballet.

— Mais…

Erika pivote vers sa femme.

— Et lorsqu’elle aura un match, comment ferons-nous ?

— Blake ou moi l’accompagnerons.

Tracy se tourne vers moi.

— Oui.

— Donnez-moi le temps d’y réfléchir.

Je vois bien dans son attitude qu’elle est bouleversée et chagrinée. Erika fait volte-face et quitte le salon, me laissant seul avec Tracy. Lorsque je me retourne pour dire que je vais partir, je me rends compte qu’elle n’est plus dans la cuisine, mais à quelques pas de moi. Ses iris noir charbon me scrutent intensément.

— D’un certain côté, Erika t’aime encore.

J’explose de rire nerveusement. Ça, je ne m’y attendais pas non plus.

— Tu es son meilleur ami depuis le lycée. Tu es son repère quand tout va mal et en plus, tu es un père parfait.

Elle boit son verre de jus sans me quitter des yeux. Je ne comprends pas où elle veut en venir.

— Elle m’a trompée avec toi, pendant deux ans, dis-je.

— Certes. Elle ne pouvait plus renier qui elle était.

— Jamais je ne lui ai demandé de faire une chose pareille. Si, elle…

— Si elle t’en avait parlé, tu l’aurais pris autrement ?

Pourquoi me pose-t-elle cette question ? Bien sûr que tout aurait été différent ! Je ne me sentirais pas si con de ne jamais avoir vu que ma femme n’aimait pas les hommes ! Qu’elle ne m’aimait plus, qu’elle était malheureuse avec moi !

Tracy sourit. Elle fait un nouveau pas vers moi.

— Tu es un mec bien, Blake. Et crois-moi, je suis avare de compliments envers la gent masculine, mais toi. Toi, Blake Baldwin, tu n’as pas été en colère, car ta compagne t’a trompé, tu es triste parce que ta meilleure amie t’a menti quasiment depuis votre rencontre.

— Pourquoi me dis-tu ça, Tracy ?

Elle garde son attitude déstabilisante et finit son verre.

— Pour que tu comprennes pourquoi c’est toi que nous avons choisi pour être le père de notre second enfant.

— Ce n’est pas du tout comme ça qu’Erika m’a présenté les choses.

— Bien sûr que non. Dès que vous êtes ensemble, Erika agit encore dans son rôle de femme hétéro frustrée par la vie. Elle redevient une garce.

Je fronce les sourcils. Pourquoi est-ce qu’elle me dit ça ?

— Je ne comprends pas.

— Tu lui renvoies une image d’elle qu’elle déteste.

— Mais…

Tracy glisse une main sur mon biceps. Son sourire change.

— Ce n’est pas de ta faute. Franchement, je ne sais pas comment tu fais pour rester aussi calme quand elle te parle comme un chien.

— Ou comme un eunuque ?

Je commence à comprendre la discussion que Gabriella a perçue. Tracy ne m’insultait pas, elle prenait ma défense ? Wouah… c’est vraiment trop bizarre.

— Pardon, pour ça, je ne pensais pas qu’elle nous avait entendues. Nous essayons au maximum de ne pas nous disputer quand Gabriella est là, mais ses petites oreilles traînent partout.

J’acquiesce lentement. Tracy recule sans quitter mon regard.

— Je présume qu’Erika ne t’a pas dit non plus que c’est moi qui le porterai.

— Non.

OK ! Définitivement, je suis dans la quatrième dimension.

— L’heure tourne pour moi. Je serai bientôt périmée et… en côtoyant Gabriella tous les jours, je me suis rendu compte que… j’aimerais ça, avoir un bébé.

Je comprends que ce sujet la gêne. Je suppose que m’avouer ça ne doit pas être facile. Je me gratte la tête nerveusement.

— Je ne t’ai pas dit ça dans le but que tu te sentes mal, Blake. Juste pour que tu comprennes que cette idée ne sort pas de nulle part. Gabriella est… parfaite.

Ses yeux rougissent et me mettent encore plus mal à l’aise. Elle les essuie en rigolant.

— Pardon, je prends des hormones pour être sûre que tout fonctionne et ça me rend émotive.

— Je vais… j’ai besoin d’un temps pour y réfléchir. Mais si j’accepte, je ne souhaite pas qu’il y ait de différence entre Gabrielle et ce potentiel futur enfant. Je veux faire partie de sa vie.

Tracy acquiesce avec un sourire. Sans que je ne le voie venir, elle me serre dans ses bras.

— Merci, Blake.

— Mais… je n’ai pas dit oui.

— Je sais.

Elle recule et rigole.

— Papa ?

Je me retourne pour découvrir Gabriella et Erika dans l’embrasure de la porte. Mon ex-femme nous observe. Elle aussi semble émue. J’approche de ma princesse en tendant les mains vers elle. Elle comprend immédiatement et se jette contre moi.

— Eh, ma fille.

— Maman m’a dit que je pouvais faire le ballet et le hockey ! Je suis trop contente.

— Ah oui, elle a dit ça ? C’est trop cool !

Je la repose à terre et ébouriffe ses cheveux.

— Tu restes manger avec nous ?

— Oh, je ne peux pas ce soir, ma princesse. Un autre jour d’accord ?

Elle opine de la tête en souriant, même si je vois dans son regard qu’elle aurait adoré que je reste. Elle me prend la main et me raccompagne à la porte.

— Tu reviens bientôt ?

— Oui, c’est promis.

— Tu pourras envoyer des photos et des vidéos de Rango ?

— Absolument, poussin.

Nous nous étreignons longuement. Comme à notre habitude, elle chuchote :

— Je t’aime papa.

— Je t’aime aussi princesse.

Je claque un bisou sonore sur sa joue pour la faire rire. Lorsque je me redresse, Erika nous scrute. Elle murmure un merci et je prends la porte.

Une fois dans la rue, j’inspire en observant le ciel. J’utilise les transports en commun pour retrouver l’appartement. Il est presque vingt heures. Je ne me suis pas rendu compte que je suis resté si longtemps là-bas. Lorsque je franchis la porte de mon nouveau chez moi, je suis surpris d’entendre du bruit. Je pensais que Michele rentrerait tard. Ce n’est pas ce qu’elle a dit ?

Je quitte mes chaussures et approche pour la découvrir affalée sur le grand canapé, enroulée dans son plaid Stitch. Elle ne semble pas bien du tout. Est-ce qu’elle a passé une mauvaise journée ? Lorsque son visage se tourne vers moi, je comprends qu’elle est furieuse. Je ne sais pas si c’est contre moi ou non. Peut-être qu’elle est entrée dans ma chambre, qu’elle a vu Rango et qu’elle est en colère parce que je n’ai rien dit ?

— Ça va ?

— Pourquoi certains hommes se sentent forts en traitant mal les femmes ?

Pourquoi me demande-t-elle ça ? Est-ce que ça se passe mal à son travail ? Je n’aime pas ça. Depuis que j’ai une fille, ce sentiment est encore plus exacerbé en moi.

— Parce que ce sont des connards ?

— Tu as raison, vingt pour cent d’entre eux.

Elle se soustrait à mon regard en soufflant.

— L’un de mes clients est un vrai vieux pervers !

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

J’approche doucement et prends place sur le sofa. Michele replie ses jambes contre sa poitrine en s’asseyant.

— Il me fait souvent des petites remarques, mais aujourd’hui, il a dépassé les bornes. Il m’a touché les fesses, m’a serrée contre lui et pire ! Il m’a demandé si je monnayais d’autres services !

Ma bouche s’ouvre de stupeur. Ce type ne manque pas de culot.

— Ça me rend dingue, parce que j’avais envie de lui mettre la main dans la figure et de le laisser tomber, mais je ne peux pas. Ce n’est pas mon style de supporter ce genre de situation.

— Ne le prends plus comme client. Tu ne vas pas t’imposer ses manigances davantage, surtout si tu as des craintes dès que tu sais que tu vas le voir.

Je la regarde longuement. Michele me semble être une femme forte et indépendante. Si elle accepte cette situation, ce n’est sûrement pas par gaieté de cœur. Il doit y avoir bien plus derrière.

— Je n’ai pas peur de lui, je sais me défendre. J’attends d’avoir un nouveau client… j’ai bossé comme une dingue ce soir pour multiplier les annonces.

Je tais une réplique en opinant simplement de la tête.

— Et toi, alors ? Cette première journée d’enseignement ?

— Oh tu sais, moi, ils sont jeunes. Je dois surtout leur transmettre ma passion pour la musique et, si j’arrive à toucher vingt pour cent d’entre eux, c’est gagné.

Je me tourne vers Michele. C’est une femme. Peut-être que je pourrais lui demander son avis pour cette histoire de bébé. Nous ne nous connaissons pas vraiment et c’est un sujet délicat, mais c’est aussi une personne extérieure et Michele semble être de bons conseils. C’est un peu son métier, même si c’est d’ordinaire pour des vêtements et d’autres choses plus marketing. J’inspire par le nez et me lance finalement.

— Je peux te demander… un truc étrange ?

Son regard pénétrant croise le mien avec intérêt.

— Vas-y, je t’écoute.

— Erika et Tracy veulent un bébé.

— D’accord.

Michele fait très vite un plus un.

— Elles m’ont proposé d’être… tu sais… le papa.

Je ne sais pas pourquoi je me sens soudain si mal à l’aise d’avouer ça à voix haute. Sans doute parce qu’aucun mec sain d’esprit n’envisagerait concrètement d’aider son ex à mettre enceinte sa nouvelle femme, alors que l’ex-épouse en question l’a trompé et le traite comme un moins que rien… Oui, en somme c’était stupide de lui demander son avis. Personne ne ferait une chose pareille. Sauf que Tracy semblait véritablement vouloir cet enfant et… merde. Je n’arrive pas à croire que ses paroles m’aient touché et que je projette bel et bien de les aider.

Michele m’observe avec curiosité. Son intérêt a changé, comme les traits de son visage. Elle m’accorde toute son attention en se déplaçant à mes côtés. Assise à côté de moi, elle pose une main compatissante sur mon épaule.

— Tu veux que je te donne un avis sincère ?

— Je suis qu’un pauvre con ?

Elle rigole.

— Non, tu es un rêveur, sensible et aimant. Arrête-moi si je me trompe, mais je pense que tu es quelqu’un qui adore égayer son quotidien. C’est ce que tu aimes dans la musique, ça t’inspire tous les jours. Ton côté sensible et enthousiaste est très apprécié, mais de temps en temps, tu es crédule.

Je rigole à ses mots. Si j’en avais parlé à l’une de mes sœurs, elle aurait été bien plus dure dans ses propos. Michele me ménage. Elle marque une pause et saisit mon regard une nouvelle fois.

— Écoute, ton ex s’est comportée comme une harpie. Une situation qui t’a explosé au visage, si je comprends bien. Et toi… Tu es déterminé à poursuivre tes objectifs quoi qu’il arrive. Le plus important étant : être présent pour Gabriella.

J’acquiesce à ses mots et la laisse terminer.

— Tu n’aimes pas les conflits. Tu souhaites construire un environnement bienveillant pour tes proches et encore une fois, tu espères un avenir meilleur. Cette demande n’est pas anodine. Tu aimes être papa. Tu as exprimé tes attentes ?

— J’ai dit que je devais y réfléchir, mais que quoi qu’il en soit, je voulais être dans la vie de ce potentiel gamin comme pour Gabriella et que je ne voulais pas qu’il y ait de différence.

— D’accord. Donc tu as exigé un document officiel traitant de la garde des petits.

— Euh… pas vraiment.

Je passe une main sur mes joues mal rasées en soufflant. Merde.

— Tu es trop gentil. Une entente doit servir les deux parties et toi, tu espères voir tes enfants. Ça t’ennuie peut-être de le leur demander, mais c’est légitime au vu des décisions qui t’ont été imposées par rapport à Gabriella. Si tu veux… Enfin, à ta place, je ne le ferais qu’à cette condition.

— Tu as raison. Merci.

Je me lève et l’observe longuement.

— Pour te faire oublier cette journée horrible, j’ai un plan ! Tu veux l’entendre ?

— Oui, s’amuse-t-elle avec curiosité.

Je tape des mains et annonce avec un air satisfait.

— Tu vas prendre un bain moussant avec de l’eau chaude, de la musique et tout ! Moi, pendant ce temps-là, je te fais un super repas, ça te va ?

Michele me détaille avec un sourire au bord des lèvres.

— Ça me plaît, murmure-t-elle. La cuisine est tout à toi.

— Je vais te faire un truc bien, prends ton temps.

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