Mon dernier colocataire (French Edition)
4 Blake Baldwin
Erika ne m’a envoyé un SMS qu’à quatorze heures trente, ni une minute plus tôt ni plus tard. Je me suis empressé de venir chercher Gabriella. À défaut d’avoir trouvé une patinoire, je l’ai conduite à Pier 62 Skateparks. J’ai dû dépenser de l’argent pour nous acheter une paire de patins à roulettes chacun et des protections, mais ça valait le coût. Surtout lorsque je vois le visage souriant de ma fille. Le roller, c’est un peu comme le patinage. Nous y sommes restés aussi longtemps que possible. À présent, nous partageons une glace, dans un salon de thé tout à fait charmant.
— Dis papa est-ce que tu vas faire comme maman et retrouver une nouvelle femme ?
Sa petite voix et sa question me prennent de court. Je ne m’attendais pas à ça. Depuis qu’elle est née, j’ai fait passer les besoins de ma fille en priorité numéro un. Erika me l’a d’ailleurs souvent reproché.
— Je ne sais pas poussin, mais pour l’instant, je ne cherche pas une autre femme.
— Parce que tu aimes encore maman ?
Cette fois, j’évite d’éclater de rire. Je me contente de lui sourire. Avant que je ne puisse répondre, Gabriella retrouve mon visage. Elle a ce petit air témoignant qu’elle réfléchit.
— Tracy, elle dit que tu es un eunuque. C’est quoi ?
— Ah oui, Tracy dit ça ?
— C’est quelque chose de mal ? Parce que quand elle le dit, maman rigole et l’engueule.
Ce sont des démones dans leur tour d’ivoire.
— C’est compliqué.
— D’accord, je sais, c’est les affaires des grandes personnes ! J’en ai marre. Quand est-ce que je serai adulte, moi ?
Je me penche pour embrasser son front.
— Le plus tard possible, j’espère.
À mon poignet, ma montre vibre. C’est le signal que je dois reconduire Gabriella. Je n’aime pas ça, mais je n’ai pas le choix. Cette gorgone serait capable d’appeler les flics si j’avais dix minutes de retard.
— Tu as fini ta glace, poussin ?
— Oui !
Nous passons par les toilettes pour faire un brin de nettoyage et je paie nos consommations. Le prix est exorbitant ! Je n’arriverai jamais à mettre de l’argent de côté si ça continue comme ça.
Gabriella et moi marchons main dans la main en direction du métro. C’est elle qui me guide parce qu’elle maîtrise le chemin jusque chez elle comme sa poche. Elle n’est pourtant ici que depuis trois mois. Je me réconforte en me disant que je connaîtrai bientôt la ville aussi bien qu’elle.
Nous arrivons dans le quartier chic où résident Erika et Tracy. Nous prenons l’ascenseur pour retrouver le luxueux penthouse. La porte s’ouvre sur le visage souriant d’Erika.
— Maman !
Gabriella se jette dans les bras de sa mère. Mon ex-femme agrippe le sac à dos avec une grimace. Notre fille lui répond avant même qu’elle ne pose une question :
— Papa m’a acheté des rollers et on en a fait toute la journée. C’était trop bien !
— C’est super, mon bébé. Dis au revoir à papa et va prendre ton bain maintenant.
Gabriella se tourne vers moi. Nous nous étreignons longuement. Au creux de mon oreille, elle murmure :
— Je t’aime.
— Je t’aime aussi, poussin.
Elle me relâche et part en courant dans l’appartement. Lorsque je me redresse, je tombe sur le regard de glace de mon ex-femme. Elle n’apprécie pas le genre de sortie que je fais avec notre fille. Selon Erika, Gabriella doit se contenter de faire du ballet ou de la danse, il est absurde qu’elle fasse du roller, du skate, ou je ne sais quel sport dangereux. Parfois, je me dis qu’elle doit être la plus rigide des lesbiennes de la planète.
— Est-ce que tu veux que notre bébé se casse une jambe ? Pourquoi l’entraînes-tu toujours à des activités dangereuses ?
— Elle a toutes les protections possibles et nous faisons attention.
Nous nous affrontons durement du regard. À l’inverse des autres sujets, quand ça concerne notre fille, je ne cède pas. Il n’est pas simplement question de moi, mais du bien-être de Gabriella.
— Souhaites-tu faire une redite de ce que tu as vécu avec tes parents ?
Lorsqu’elle m’a avoué me tromper avec Tracy, j’ai d’abord été abasourdi. Nous étions mariés depuis cinq ans, notre princesse venait d’avoir trois ans et je pensais que tout allait bien entre nous. Il faut croire que je me leurrais lourdement. Nous étions ensemble depuis la seconde et je me suis rendu compte que la vie que nous partagions tous les deux n’était qu’un mensonge. Erika s’était pliée à la volonté de ses parents d’être une fille parfaite, puis à leur faire honneur, en ayant, une union réussit avec époux, maison et bébé. Elle m’a reproché mon manque de réaction, mais comment aurais-je pu me mettre en colère ou lui hurler dessus ? Je me suis juste senti extrêmement triste et trahi. Comme si la vie que je pensais merveilleuse à ses côtés n’était pour elle qu’une prison dans laquelle elle suffoquait. Je lui ai dit que nous pouvions rester mariés, que nous n’aurions aucune relation sexuelle si elle n’en désirait plus et qu’elle pouvait vivre son amour avec Tracy sans tout bouleverser. Je ne savais pas quoi faire d’autre. Notre couple n’était sûrement pas parfait, mais je voulais que notre fille ait une cellule familiale unie et aimante. Erika a trouvé le compromis acceptable, mais c’était moi qui étouffais. La femme que je chérissais n’existait plus ou n’avait même jamais été réelle. La Erika qui est apparue au fil des jours de cette soudaine libération n’était pas celle dont j’étais tombé amoureux. Dans un sens, grâce à son attitude, je me suis détaché plus vite d’elle. Et ça non plus, elle ne l’a pas bien accepté. Peut-être aurait-elle voulu tout avoir, Gabriella, Tracy et moi en paquet cadeau. Mais ça, c’était hors de question, impossible et au-dessus de mes forces.
Erika déteste quand je mets sa vie en parallèle avec ce qu’elle impose à Gabriella. Ça la met toujours d’une humeur massacrante. Pourtant, ce soir, elle semble mettre de l’eau dans son vin et ça ne lui ressemble pas.
— Pourrais-je revenir mercredi après-midi ?
— Elle a son cours de ballet, ce jour-là.
— D’accord.
Je m’apprête à partir. Erika pose une main sur mon avant-bras. Je me retourne, surpris.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je voudrais te demander un service.
J’inspire et lui fais un signe de tête pour lui signifier que je l’écoute.
— Tracy et moi aimerions avoir un enfant. Nous souhaiterions que tu y réfléchisses.
— Pardon ?
— Je voudrais que tu sois le donneur.
Est-ce que c’est une blague ? Parce que j’ai l’impression que c’en est une. Elles m’empêchent de voir ma fille quand je le souhaite et elles espèrerent que je sois le donneur ? Même pas le père de l’enfant, seulement le donneur.
— L’eunuque que je suis ne pense pas en être capable.
— Blake… ce…
— Tu te fous de moi ? Tu m’aurais demandé d’être le père de cet enfant, j’aurais pu y réfléchir sérieusement, mais là… Quoi ? Vous attendez juste mon sperme dans une éprouvette et basta ? Si c’est ça, trouve n’importe quel connard dans un bar, ça fera l’affaire.
Je fais volte-face.
— Blake !
Je prends les escaliers. J’ai besoin de me défouler. Non, mais quel culot ! Une fois arrivé en bas, je suis essoufflé, mais toujours énervé. Je décide de rentrer à l’appartement à pied.
Lorsque je franchis la porte, mes émotions se sont légèrement tempérées. Je m’immobilise sur le palier en découvrant Michele. Elle est dos à moi, dans une robe noire en satin que je qualifierais de sexy. La partie haute est en dentelle jusqu’à mi-bras, laissant son dos nu et la partie basse, ridiculement courte, s’arrête juste sous ses fesses musclées. Est-ce qu’elle s’est préparée pour sortir ? Elle s’empresse d’enfiler une veste longue et se tourne avec un sourire. Par automatisme, j’en fais de même.
— Salut.
— Salut, Blake. Ça va ?
En fermant les boutons de sa veste, elle me scrute avec attention. Elle s’est aussi maquillée, un peu différemment de la veille pour marquer davantage son regard et ses lèvres sont bordées d’un rouge éclatant.
— Oui.
— Tu as passé un bon moment avec ta fille ?
— Nous sommes allés faire du roller.
— Sympa ! J’adorais ça quand j’étais petite.
— Pourquoi est-ce que tu n’en fais plus ?
Michele hausse les épaules.
— Je ne prends plus le temps. Tu sais ce que c’est, quand tu as des factures à payer, tu as moins de liberté.
— Pas si j’en crois ta tenue de ce soir, dis-je en souriant.
— Oh, oui, je sors avec mes amis. Tu peux profiter de l’appartement, je rentrerai tard.
J’opine de la tête, amusé.
— Profite bien de ta soirée.
Je libère le hall après avoir quitté mes sneakers que je range près de la porte. Lorsque je me redresse, je surprends le regard de Michele. Je lui souris une nouvelle fois et vais prendre une bonne douche chaude.
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